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Le réapprovisionnement



Il est six heures douze. « Papa, papa, y a quoi pour le petit-déjeuner ? s’enquiert Hauata.
– Une banane, un œuf et des toasts beurrés. C’est ok pour toi ?
– Je préfèrerais une mangue plutôt qu’une banane s’il te plaît.
– Le stock est épuisé ma chérie, il va falloir patienter. Tiens, avale ça. On doit filer rapidement à l’école. »
 
Sept heures six. Je m’engouffre dans mon véhicule, direction La Mission. Les rues de Papeete sont déjà bondées. La seule et unique place encore disponible est réservée aux personnes à mobilité réduite. Je décide malgré tout de m’y arrêter. Espérons que personne ne vienne pour me verbaliser. De nos jours, les mūto΄i sont intransigeants. « Tiens princesse, pour le goûter je t’ai mis quelques oléagineux, annoncè-je. Ces noix devraient te permettre de tenir jusqu’au déjeuner. »
 
Dernier bisou sur le front. Hauata se dirige en courant vers la grille de son école, accueillie par tatie Maimiti. Je jette un regard furtif autour de moi. Personne. Je prends le temps d’établir la liste des courses. J’espère trouver de quoi festoyer comme il se doit pour Noël, dans un mois. En admettant que j’arrive le premier.
 
Sept heures trente-quatre. Je démarre la voiture. C’est parti pour le quartier du Commerce. La foule est déjà là. On voit que les nouvelles denrées sont arrivées. La queue longe toute la rue Paul Gauguin jusqu’au magasin de réapprovisionnement. À défaut d’avoir été le premier sur place, j’espère être chanceux au tirage au sort.
 
Après quelques manœuvres désespérées pour trouver une place, je rejoins la longue chenille. À quelques dizaines de mètres devant moi, je distingue une épaisse chevelure noire et rouge. Lentement, je me faufile jusqu’à elle. Quelques badauds me lancent des invectives, mais peu importe. J’ai à peine le temps d’arriver à sa hauteur que déjà, elle se retourne, comme si elle avait senti ma présence. « Salut Tea, s’exclame Orihei, arborant son plus beau sourire. Tu viens faire le plein ?
– Oui, j’ai hâte de découvrir ce qu’on nous réserve cette fois. Le mois dernier, ce n’était pas très folichon. J’ai l’impression que c’est de pire en pire.
– C’est clair. Difficile de faire avaler les légumes livrés le mois dernier aux enfants. Entre le topinambour, le fenouil et le poireau...
– À qui le dis-tu, soupirais-je. Je suis fiu de cette situation. Dire que ce devait être temporaire. Déjà deux ans… Et aucune évolution. »
 
Soudain, les cloches résonnent dans toute la ville. C’est l’heure.
 
Seize heures deux. Hauata déboule dans la cuisine. « Alors, alors ? s’exclame-t-elle d’un ton enjoué.
– Alors, carottes, tomates, cèpes, framboises, patate douce, quinoa, pêches, amandes. Je nous trouve super chanceux ce mois-ci !
– Mais, et du potiron ? Il paraît qu’il y en avait plein​.
– Je n’ai pas été tiré au sort. La prochaine fois peut-être… »
 
J’étale fièrement mon précieux butin sur la table. « TADAAAAAAA, avec un supplément potiron ! »
 
Cent-quatre-vingt-dix gélules. Pile ce qu’il nous faut pour tenir durant tout le mois de décembre.
 
 
 
Autrice : Aurélie Peaucellier