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Une anthropologue à Hao pour une thèse sur les conséquences des essais nucléaires


Hao le 28 octobre 2021- L'anthropologue Lis Kayser fait partie d’un programme de recherche international qui vise à comparer et à étudier les changements qui peuvent s’opérer sur une population suite à des essais nucléaires. Hao fait partie de son étude.
 
L'atoll de Hao fait partie, entre autres lieux, d'une étude menée depuis 2018 par un institut danois. Cette étude s'intéresse, à travers le prisme anthropologique, aux populations touchées par les essais nucléaires. Lis Kayser y a été déléguée. Originaire du Luxembourg, elle a intégré, à la fin de ses études universitaires et dans le cadre de sa thèse, l’institut danois d’études internationales (DIIS) de Copenhague. Au sein de cet institut, Lis fait partie d’un programme de recherche appelé “Radiant” (Radioactive Ruins : Security in the Age of the Anthropocene) qui compare et étudie les populations dans les régions les plus touchées par les essais nucléaires et par le changement et les transformations sociales engendrés. Trois régions sont spécialement étudiées : Les îles Marshall (essais américains), le Kazakhstan (essais de l'union soviétique) et la Polynésie française. Lis Kayser explique sa présence à Hao : “Il y a des études sociologiques qui ont été réalisées en 2010 ou 2011 sur des témoins de la bombe, et je me suis dit, mais Hao ? Comment ont-ils vécu ce bouleversement, cette transformation énorme avec plus 4 000 personnes du jour au lendemain ? Et aussi comment ont-ils géré l’après CEP ?”

Une population nostalgique de la présence militaire


Ce n’est pas le premier séjour de Lis Kayser en Polynésie française car le programme pour lequel elle travaille a commencé fin 2018 et Lis était déjà venue à Hao d’octobre à décembre 2019. Son but à l’époque était tout d’abord de mener une première étude de terrain afin d’établir le contact avec la population locale et d’évaluer l’intérêt de l’étude. Elle voulait savoir si ce n’était pas une thématique trop délicate pour la population après un tel traumatisme. “En fait, ce que j’ai remarqué lors de ce premier séjour, c’est que le “traumatisme” auquel je m’attendais, que j’avais pu lire ou entendre, n’a rien à voir avec ce que j’ai vu sur le terrain. De l’extérieur, Hao est vu et décrite par Tahiti alors que la population de Hao a sa propre vision, son propre vécu commun avec l’armée et avec les souvenirs qu’ils ont ensemble, c’est pourquoi l’étude a pu se poursuivre.”

Elle est donc de retour à Hao cette année, d’octobre à fin novembre, avec un nouveau regard sur l'atoll et ses habitants. Il lui faudra affiner son étude et sa thèse par de nouvelles rencontres avec la mémoire de l’île. Son constat est que le problème est plus complexe qu’il n’y parait car l’image “d’atoll pollué” n’est pas la première chose qu’elle entend de la part des habitants, mais plutôt une certaine nostalgie. Il n’y a pas, à Hao, de haine envers l’armée française, mais plus un sentiment d’abandon, car l’armée apportait l’emploi, la sécurité. Aujourd’hui, auprès de plusieurs générations, le CEP est encore très présent dans la mémoire collective. On peut parler de nostalgie trans-générationnelle. “J’ai remarqué qu’il a fallu plus de temps ici pour que l’activité économique reprenne. Il y a eu un long moment où les habitants attendaient un projet d’envergure à l’image du CEP. Aujourd’hui, il y a des apiculteurs, des serres de vanille, des agriculteurs, des restaurateurs, des entreprises de construction, des pêcheurs et aussi d’autres projets intéressants pour l’avenir de l’atoll. Il y a eu une période d’attente, une période de traumatisme mais la population a tellement envie de rester ici chez elle et surtout envie que l’on lui enlève cette étiquette “d’atoll pollué” auquel elle ne s’identifie pas du tout. Il y a des ruines, des fractures visibles, mais le passé de Hao fait partie de leur mémoire collective et la population ne peut pas et ne veut pas l’oublier. C’est ce qui fait aujourd’hui leur spécificité et leur identité commune.”

Une présence bien perçue


Cette présence, bien qu'intrusive, a été bien vécue par la population d'après l'anthropologue : “J’ai vraiment été très bien reçue par tout le monde ici. J’ai vraiment ressenti que la population avait envie de parler, de donner sa version des faits. Que ce soit des jeunes ou des anciens, ils aimeraient que ce ne soit pas des partis politiques ou des associations de Tahiti qui parlent à leur place, mais que ce soit eux-mêmes qui s’expriment. Je suis là pour les écouter et noter tout ce qu’ils me disent afin que l’expérience qu’ils ont avec l’armée soit là leur.”

Une habitante de Hao a tenu à corroborer les propos de Lis Kaiser. Solange Tuahine reconnaît la qualité d'écoute de l'anthropologue, ce qui ne serait pas le cas des têtes pensantes de Tahiti : “J’ai vécu l’époque du CEP, mon grand-père, mon père et mon mari y ont travaillé, c’était une période très heureuse que je ne regrette pas. Dans le temps, on ne parlait pas de la pollution et tout ça, et même aujourd’hui c’est surtout Tahiti qui en parle le plus. Je suis contente d’avoir pu rencontrer Lis parce qu’elle vient vers nous, elle va au contact des gens pour vraiment connaître notre avis sur notre propre histoire. Beaucoup de question se posent aujourd’hui, va-t-il y avoir ce projet aquacole ? Que va nous apporter ce RSMA ? Et qui est là pour nous écouter, nous la population ? Au moins elle, elle nous écoute, s’intéresse à notre situation et j’espère que pour l’avenir cela portera ses fruits.”

Lis Kayser repartira fin novembre direction Rikitea dans les Gambier pour avoir un plus grand éclairage sur l’impact des essais nucléaires sur cette population. Elle y restera un mois et repartira ensuite à Copenhague pour finaliser sa thèse qu’elle devrait défendre en juillet 2022. Lorsque sa thèse sera soutenue, Lis nous a assurés qu’une version en français sera disponible pour la Polynésie française et plus particulièrement pour les habitants de Hao qui lui ont ouvert leurs portes et leur cœur lors de son passage.
 

Rédigé par Teraumihi tane le Jeudi 28 Octobre 2021 à 16:05 | Lu 1589 fois