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Tupaia était “le maître, et non l’élève”


TAHITI, le 31 janvier 2022 - Lars Eckstein et Anja Schwarz ont élucidé la carte de Tupaia. Ils ont tout au moins commencé à reconstituer un puzzle complexe, l’un des artéfacts les plus célèbres et les plus énigmatiques à émerger des toutes premières rencontres. Leurs travaux ont été publiés dans le Bulletin de la Société des études océaniennes de mai-août 2019. Lars Eckstein, de passage en Polynésie, poursuit le travail.

La carte de Tupaia a été élaborée entre août 1769 et février 1770 par Tupaia en collaboration avec des membres de l’équipage de l’Endeavour de James Cook. Elle est restée bien longtemps une énigme. L’identité des îles qui y figurent et, surtout, leur agencement étant incompréhensibles à première vue.

Lars Eckstein, professeur de littérature anglophone et civilisation à Berlin et sa collègue Anja Schwarz, ont élucidé “l’un des plus grands casse-tête de l’anthropologie océanienne” selon le professeur d’anglais Serge Dunis qui a traduit le travail de ce duo. Même si la carte garde encore des secrets, le voile se lève petit à petit.

Lars Eckstein et Anja Schwarz ont compris comment Tupaia avait conceptualisé son propre système et surtout, comment il l’avait adapté aux Européens. “Car son système était beaucoup trop complexe pour les Européens”, indique Lars Eckstein qui insiste : “on a souvent dit que Tupaia avait beaucoup appris à bord du bateau, alors qu’il a été le maître, et non l’élève”. La carte de Tupaia n’illustre pas seulement la magnitude et la maîtrise de la navigation polynésienne, elle est une synthèse représentationnelle de deux systèmes d’orientation très différents.

Par exemple, selon Lars Eckstein et Anja Schwarz, Tupaia avait observé que les Européens faisaient un point sur le bateau tous les jours à midi. Il inscrit donc ce repère sur la carte, le soleil au zénith ou avatea.

La carte est une “mer d’îles” qui ne répond cependant pas aux conventions cartographiques européennes. Elle décrit des chemins de navigation, de longues routes maritimes dans le grand océan, y compris les îles Cook, les Samoa, les Tonga “et peut-être même l’île de Pâques”, indique Lars Eckstein. “Mais nous n’en sommes pas encore sûr.” Rapa Nui reste une hypothèse. "Cela fait partie des choses à vérifier." Le nord de la carte se trouve en son centre.

Cette carte montre l’étendue du savoir de Tupaia en termes de navigation traditionnelle, de connaissance du ciel, de la houle, des courants mais également du vent. “Nous avons récemment trouvé une petite liste qui confirmerait ce savoir, qui décrirait une sorte de rosace des vents en lien avec les saisons, le calendrier lunaire, l’astronomie.”

Pour réaliser ce travail, Lars Eckstein et Anja Schwarz ont comparé des archives restées longtemps ignorées. Ils ont également profité de travaux antérieurs comme ceux de Finney, Turnbull et Di Piazza-Pearthtree en particulier. Car ceux-ci les ont lancés sur les bonnes pistes.

Lars Eckstein
Lars Eckstein
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Pourquoi êtes-vous de retour en Polynésie ?
Je suis venu en 2017 pour deux mois de séjour afin de mieux comprendre la carte de Tupaia. Nous avions déjà résolu un certain nombre de questions avec ma collègue Anja Schwarz en travaillant sur des archives venues des quatre coins du monde : Londres, Berlin, la Nouvelle-Zélande, l’Australie… Mais il me paraissait important de voir les endroits mentionnés sur la carte, de parler avec les gens ici. Depuis 2017, nous avons encore affiné nos travaux, je viens pour les confirmer, ou non, et pour aller toujours plus loin. Cela pourrait être intéressant par exemple, de comparer la carte de Tupaia aux cadastres d’aujourd’hui.


N’est-ce pas possible de travailler à distance ?

Non, il faut à un moment que nous soyons dans le même espace que les gens que nous interrogeons, c’est la manière d’échanger, de transmettre des Polynésiens.”


Quel est votre programme ?
"Je pars la semaine prochaine pour trois semaines dans les îles de la Société. J’espère avoir du nouveau. Quoi ? Pour l’instant, je ne le sais pas encore. Et puis, il me semble important que des gens de Polynésie s’emparent du sujet. Et pas nécessairement des universitaires, mais des personnes connectées aux traditions. Ce n’est pas à nous, ma collègue et moi, d’écrire tout cela, ce n’est pas notre tradition. Nous pouvons, comme nous le faisons, travailler sur tout l’aspect européen du puzzle, nous pouvons penser ensemble comme l’ont fait Tupaia, Cook et les officiers.”

Pour en savoir plus

Lire également le BSEO N°348 Mai/Août 2019.

Rédigé par Delphine Barrais le Lundi 31 Janvier 2022 à 17:44 | Lu 3992 fois