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Maro 'ura : "La nature du tressage ne ressemble à rien de connu à ce jour"


L'exposition "Maro 'ura, un trésor polynésien", qui retrace l'histoire d'un objet sacré du fenua – un fragment de ceinture de chef – est visible jusqu'au 9 janvier 2022 au musée du Quai Branly – Jacques Chirac, à Paris. Plus tard, l'objet extrêmement prestigieux et rare sera de retour en Polynésie française : il intégrera les collections du Musée de Tahiti et des Îles. Stéphanie Leclerc-Caffarel, la commissaire de l'exposition, qui est aussi responsable des collections Océanie au musée du quai Branly, a expliqué à Tahiti Infos l'importance de cette exposition et du travail qu'elle reflète.
 
En plus du Maro 'ura, ce fragment de ceinture sacrée sans équivalent connu, on peut découvrir de très nombreux enseignements scientifiques dans l'exposition. D'où vient cette science ? A-t-elle été produite en France à partir de documents et d'objets ou bien en Polynésie ?

"Guillaume Alevêque était post-doctorant, chercheur, au quai Branly lorsqu'il a identifié cette pièce comme un fragment possible de Maro 'ura dans les collections du musée en 2016. Ensuite, nous avons continué les recherches avec l'aide du musée du Quai Branly, mais aussi du musée de Tahiti ! Depuis le début, cela a toujours été un dialogue. Miriama Bono et Heremoana Maamaatuaiahutapu sont venus à Paris pour l'exposition "Océanie" en 2019 et la même année une convention de dépôt a été signée afin de permettre au fragment de rejoindre Tahiti et son musée. Miriama Bono fut parmi les premières à voir le Maro 'ura et les savoirs entre la Polynésie et la France se sont révélés complémentaires immédiatement. Nous avons fait de nombreuses analyses dont une datation au carbone 14. Nous avons ainsi accès à des technologies de pointe, mais une grande partie du savoir est détenu en Polynésie française en particulier pour tout ce qui tient à la survivance de l'objet dans la tradition orale."
 
Le tahitien est la seconde langue de l'exposition puisque tout est traduit et on peut également entendre Heremoana Maamaatuaiahutapu lire une prière – qui est aussi un poème – dans le parcours. C'est une première pour le Quai Branly, cette utilisation d'une langue vernaculaire. Pourquoi était-ce important ?

"L'utilisation du tahitien ouvre une fenêtre sur la diversité culturelle qui tient aussi à la diversité linguistique. C'est une autre façon de donner à voir la diversité culturelle parce que beaucoup de choses passent par la langue. Tant de nuances peuvent disparaître en même temps que la langue. On ne peut pas penser les choses de façon séparée. Ainsi, le lien au sacré, la légitimation du pouvoir, le domaine séculier et le monde religieux sont en intersection dans le monde polynésien précolonial. Du coup, dans l'exposition, c'est tangible notamment quand on entend la prière d'intronisation. Il était très important que cette prière puisse être lue, entendue dans l'exposition, parce qu'en Polynésie ce sont ces mots qui accompagnaient la transmission du Maro 'ura lors de l'intronisation d'un nouveau chef."
 
Une vingtaine d'objets sacrés et royaux du Bénin ont fait l'objet d'une exposition ces jours-ci au musée du Quai Branly et ont fait l'objet d'une grande médiatisation parce qu'ils vont être restitués à ce pays africain d'une manière officielle. Il y a un peu de la réparation postcoloniale dans ce processus. A-t-on affaire au même processus avec le retour du Maro 'ura au fenua ?

"Ce sont des histoires différentes et des histoires coloniales différentes également. D'un côté on a un butin de guerre et de l'autre une pièce donnée à des missionnaires par un très grand chef tahitien avant qu'elle soit ensuite vendue sur le marché de l'art. On n'est pas du tout dans le même cadre au niveau des préjudices et des sensibilités actuelles. Cela dit, cela participe du même mouvement dans la mesure où nous sommes dans un monde en pleine décolonisation. Je trouve important et précieux, à titre personnel, d'honorer le besoin d'accès à des trésors de la culture précoloniale par les populations du Pacifique. Le fait que le Maro 'ura rejoigne les collections du Musée de Tahiti et des îles s'inscrit dans un partenariat de longue date et dans un moment où le Musée de Tahiti est en pleine reconstruction. Il aura des conditions de conservation excellentes. Nous sommes dans des institutions qui conservent, mais surtout donnent accès à certaines choses que seuls les objets peuvent nous transmettre. Il est important que les Polynésiens y aient accès. Et ce n'est pas parce que cette pièce est à Tahiti que nous ne pourrons pas continuer nos recherches à son sujet."
 
Le travail de recherche sur le Maro 'ura est toujours en cours ?

"Oui, un exemple : nous travaillons beaucoup sur la matérialité de cette pièce y compris sur son revers, trois bandes en fibre végétale tressées. Elles sont cousues ensemble. C'est un ouvrage extrêmement complexe, à la limite du tissage. Certains d'entre nous pensaient qu'il s'agissait de techniques d'origine européenne, mais en faisant des prélèvements (de minuscules prélèvements, quasiment à l'échelle microscopique) et un scan, nous nous sommes rendus compte qu'en fait il s'agissait de fibres polynésiennes. Elles ont été mises à tremper dans de l'eau de mer et battues : une technique polynésienne tout à fait classique. La nature du tressage, en revanche, ne ressemble à rien de connu à ce jour ! Le carbone 14 a permis de dater les fibres de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe. Nous continuons donc à faire des recherches, des comparaisons avec d'autres pièces et à voir de quelles fibres il s'agit exactement. Nous allons essayer de mieux le comprendre. De cette façon, cet objet continuera à inspirer des générations de chercheur, d'artistes, en Polynésie comme en Europe."
 

Rédigé par Julien Sartre le Lundi 15 Novembre 2021 à 16:50 | Lu 1267 fois