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Le trafic d'ice s'est "professionnalisé" et "structuré"



Tahiti, le 15 juillet - Au terme de trois années passées à la tête de la gendarmerie de Polynésie française, le colonel Frédéric Boudier quittera ses fonctions le 1er août prochain pour rejoindre la Direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) à Paris. Fort de son expérience, il livre un bilan contrasté et rappelle que même si la Polynésie reste un endroit relativement "protégé", il faudra être particulièrement vigilant sur le "désastre" que représente l'ice.
 
Lors de votre prise de commandement en septembre 2017, le commandant de la gendarmerie outre-mer vous avait fixé deux axes de travail : le renforcement de la coopération avec les partenaires de la sécurité et la sécurité des gendarmes. Ces objectifs ont-ils été atteints ?
 
"La sécurité des personnels est un souci permanent. Surtout dans un contexte où, au niveau national et spécialement dans les Outre-mer, le niveau d'agressions – verbales, physiques- contre les forces de l'ordre a atteint des chiffres qui n'avaient jamais été atteints auparavant. Proportionnellement et compte-tenu du nombre d'habitants qu'il y a en outre-mer, le nombre d'agressions des forces de l'ordre et plus spécifiquement des gendarmes est très mauvais. Une grosse part des agressions de gendarmes se fait en outre-mer alors même que c'est une faible part de la population française. Fort heureusement, la Polynésie française n'est pas une référence de ce point de vue-là. Certains territoires ultramarins tels que Mayotte ou la Guyane sont plus exposés. En ce qui concerne la question de la coopération avec les partenaires de la sécurité, il y a encore des choses à faire. Nous sommes sur des créneaux qui ne sont pas tous les mêmes mais nous recherchons la complémentarité. Chaque service a ses spécificités, ses zones d'action et ses domaines de prédilection pour agir. Cette complémentarité est importante pour couvrir le haut du spectre. Cela passe par du dialogue et de la coordination."
 
La question des violences conjugales est une problématique très présente sur le territoire. La lutte contre ce fléau reste-t-elle une priorité pour la gendarmerie ?
 
"Absolument! Et surtout en Polynésie française car nous sommes l'un des territoires d'outre-mer les plus concernés après la Nouvelle-Calédonie. L'an dernier, nous avions lancé le plan AGIR 2020 qui avait surtout vocation à fédérer l'ensemble des intervenants, pas seulement du côté de l'État, mais aussi du côté de tous les acteurs, que ce soit sur les plans social, privé ou associatif. Nous voulions introduire plus de cohérence sur la réponse à apporter. La réponse à cette problématique est multiple. Ce que nous recherchons avant tout, c'est d'essayer de déceler les phénomènes pour agir en profondeur. Nous encourageons les victimes à porter plainte, à briser le tabou qui règne parfois autour de cette question et à essayer de traiter le sujet, notamment sous un angle social. Cela marche plutôt bien car nous nous apercevons que le nombre de plaintes enregistrées augmente. Or, nous avons la conviction que cela ne démontre pas une augmentation des violences conjugales mais plutôt que la parole se libère. Cela nous fait assumer les chiffres dans ce domaine, qui sont dans le rouge. Car, encore une fois, c'est une politique qui vise à révéler ces faits. Mais c'est aussi un problème de société et l'une des conséquences directes de l'alcool qui est très présent et qui, agissant comme un désinhibiteur dans les rapports sociaux et familiaux, facilite le passage à l'acte."
 
Outre les trafics de stupéfiants qui occupent grandement la justice, les atteintes à la probité sont également présentes sur le territoire. Avez-vous assez de moyens pour lutter contre la délinquance en col blanc ?
 
"Nous pourrions toujours espérer plus de moyens mais nous avons de quoi faire face. Quand des affaires nous sont soumises par la justice, elles sont traitées. Il est cependant vrai que ce sont des dossiers complexes qui demandent du temps et des investigations mais nos enquêteurs sont des spécialistes de la question et nous finissons toujours par aboutir à quelque chose."
 
On constate une augmentation de la violence dans le domaine de la délinquance avec l’apparition d’armes notamment ? Est-ce lié au trafic d’ice ?
 
"D'une manière générale et par rapport aux autres territoires, il y a peu d'armes en Polynésie. Dans certaines enquêtes, nous sommes souvent confrontés à des répliques d'armes à feu qui sont utilisées sur quelques braquages ou des menaces sur des personnes. Pour autant, il est vrai que l'on en trouve un peu plus souvent qu'auparavant et nous pensons que cela est effectivement une conséquence du trafic de stupéfiants de manière générale et du trafic d'ice en particulier. Cela correspond à une sorte de professionnalisation du trafic. Alors qu'avant, nous étions plutôt sur du trafic à la petite semaine avec le pakalolo, aujourd'hui, cela est plus structuré avec des notions de territoire, de groupes et de menaces qui apparaissent. Ce constat doit appeler à la vigilance car, selon moi, l'ice est l'un des enjeux majeurs de la délinquance en Polynésie."
 
Votre arrivée en Polynésie correspondait au démantèlement d’importants trafics d’ice tels que l’affaire Dubaquier ou Kikilove. Au regard de votre expérience ces trois dernières années, cette problématique peine-t-elle à être endiguée ? Peut-on s’attendre à une situation sociétale telle que celle qu’ont connue les Antilles avec l’explosion du crack dans les années 90 ?
 
"Effectivement. Le crack et l'ice sont d'ailleurs des produits assez similaires dans la façon dont ils sont fabriqués. Il y a donc un vrai parallèle à faire. L'avantage de la Polynésie dans ce domaine est un peu son isolement qui fait que les réseaux d'approvisionnement sont difficiles à mettre en œuvre et à structurer et les trafiquants se retrouvent vite exposés à notre action puisque nous surveillons énormément de choses. Nous leur avons porté des coups très durs mais je pense qu'il y a un terreau favorable à l'émergence de ce type de produits en Polynésie. Même si elle vieillit un peu d'un point de vue statistique, la population reste une bulle démographique de jeunes qui sont très sensibles aux réseaux sociaux et qui sont très liés au États-Unis et aux images qui en sont importées dans toute la dimension matérialiste et consumériste des choses. Nous avons donc des jeunes qui ont envie d'acquérir tout un tas de choses –tablettes, téléphones- et qui se heurtent à un marché de l'emploi difficile. Donc, nous avons des gens qui ont une forte envie de consommation mais qui n'ont pas d'argent. Par ailleurs, la Polynésie avait des marqueurs sociaux forts et traditionnels qui servaient de garde-fou, tels que les communautés religieuses ou bien la famille, et nous constatons que ces éléments sont moins présents aujourd'hui, notamment vis-à-vis des jeunes. Je pense qu'il faut accentuer la communication sur ce fléau autour de la santé publique. On ne le dit pas assez mais ce produit est à la fois la mort sociale et la dégradation rapide de la santé à un point dramatique. Les gens sont entraînés dans une spirale qu'ils ne contrôlent plus et leurs familles avec. C'est un désastre."
 
Durant le confinement, certaines voix se sont élevées contre les mesures de couvre-feu et l’interdiction de la vente d’alcool car elles estimaient que cela était liberticide. Ces mesures ont-elles, selon vous, permis de gérer cette situation exceptionnelle ?
 
"Bien entendu. Quelles que soient les mesures qui sont prises, il y aura toujours des gens pour vous dire que ce n'est pas ce qu'il fallait faire. Mais ce sont rarement les mêmes personnes qui apportent des solutions. Il fallait prendre des mesures de manière à essayer d'empêcher le virus de se répandre. Tout ce qui pouvait contribuer à éviter des rassemblements et des comportements à risques était bienvenu pour nous aider dans notre travail. En ce qui concerne l'alcool, il faut bien comprendre qu'en Polynésie, il est à l'origine de 50% des appels au 17. Quand vous supprimez l'alcool, vous supprimez un facteur qui mobilise les gendarmes dans leur action et vous évitez les rixes ou la promiscuité qui sont favorables à la propagation du virus."
 
Les gendarmes étaient omniprésents sur le terrain durant le confinement. Comment vous êtes-vous organisés pour gérer cette situation inédite ?
 
"C'est très simple. Durant cette période, les gendarmes étaient en permanence sur le terrain avec des équipes séparées de manière étanche afin qu'une équipe contaminée ne contamine pas toute une unité. Il s'agissait pour nous d'être extrêmement présents sur le terrain et de garantir la résilience de notre dispositif dans la durée."
 
À titre professionnel mais aussi personnel, quels souvenirs garderez-vous de votre expérience en Polynésie ?
 
"J'étais déjà venu en Polynésie il y une vingtaine d'années et j'avais déjà été très séduit par le territoire et notamment par sa population très attachante. Venir ici n'est pas une chose dont on sort indemne. Il y a eu beaucoup d'affectif dans ce séjour et ma famille et moi-même comptons bien revenir."


Rédigé par Garance Colbert le Mardi 14 Juillet 2020 à 21:32 | Lu 3222 fois





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