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Le confinement siffle la fin de la saison touristique


Tahiti, le 24 août 2021 - Moins d’une semaine après l’annonce du durcissement des mesures de restrictions sanitaires sur fond de flambée de l’épidémie de Covid, une vague d’annulations s’abat sur le secteur du tourisme et sonne le glas de la haute saison. Tour d’horizon d’une filière fauchée dans son élan.
 
Après un mois de juillet plutôt bon, la mesure de confinement annoncée vendredi pour au moins quinze jours dans l’archipel de la Société, en plus d’un durcissement du couvre-feu sur l’ensemble du territoire, met un terme prématuré à la saison touristique. D’autant que ces mesures restrictives de circulation tentent de remédier à une flambée épidémique sans précédent en Polynésie française, et très largement médiatisée. Une image dégradée de la destination, des craintes sanitaires légitimes et la promesse d’un séjour plombé par les restrictions de déplacement et d’activité : un vent de pessimisme souffle depuis ce week-end parmi les professionnels de la première industrie du pays, confrontés à une vague d’annulations des séjours “bien au-delà du 6 septembre”.
 
Branle-bas de combat
 
Si la semaine dernière la compagnie aérienne Air Tahiti Nui ne sentait pas encore, de l’aveu de son directeur général Mathieu Bechonnet, “d’éléments de rupture forts” dans son activité commerciale, la situation s’est largement détériorée depuis ce week-end. “En ce moment, c’est le branle-bas de combat”, constate aujourd’hui Michel Monvoisin, P-dg d’ATN. L’entreprise fait face à une masse grandissante de demandes de reports de voyages. “Aujourd’hui, on gère l’urgence”. Après une brève embellie d’activité en juillet, Air Tahiti Nui se trouve dorénavant aux avant-postes du manque d’appétence pour la destination Tahiti et ses îles. “Au départ de Papeete, oui les vols sont chargés. Il n’y a pas de place parce que les gens veulent avancer leur retour. Dans l’autre sens, ça annule évidemment. Qui viendrait dans un pays qui affiche des records mondiaux en taux d’incidence et qui est confiné ?” Avec un chiffre d’affaires divisé par 2,5 et un résultat d’exploitation en déficit de -8,2 milliards de Fcfp en 2020, Air Tahiti Nui craint le bilan d’activité que lui réserve 2021.

C’est plus l’impact sur la demande des locaux qui plombe l’activité de la compagnie inter-îles Air Tahiti. Les premières annulations de voyages ont coïncidé avec l’annonce de l’exigence pour les résidents de Tahiti et Moorea d’un schéma vaccinal complet, ou d’un motif impérieux en plus d’un test négatif, pour voyager en direction des archipels. Le phénomène a gagné en ampleur depuis la mise en place des dernières restrictions sanitaires. “Aujourd’hui, on a un pick-up journalier négatif en terme de réservations. On n’a plus de nouvelles réservations, mais on a par contre énormément d’annulations”, explique le directeur général de la compagnie, Manate Vivish. Air Tahiti travaille à une réorganisation de son programme de vols. “Le maitre-mot dans ce contexte est l’agilité et savoir s’adapter sans perspective à moyen terme. On maintiendra l’activité autant que faire se peut. Mais il faut s’attendre à une réduction de voilure. Les résidents voyagent encore mais les touristes ne viennent plus.”
 
“Tout le monde annule”
 
Et du côté des professionnels du tourisme, le message est relayé à l’unisson. Depuis ce week-end et pour les trois prochaines semaines, “tout le monde annule”, constate Shel Bennett, la directrice de Manureva Tours : “On a 100% d'annulations des réservations pour les quinze premiers jours de septembre. Je n'ai plus aucun client qui arrive.” Pour les touristes déjà sur place, l’agence de voyage a été mise à contribution afin de revoir l’organisation des séjours dans les îles et privilégier les destinations Tuamotu en semaine, histoire de sauver ce qui pouvait l’être de leur voyage en Polynésie. Mais pour les hôteliers, les conséquences sont sans appel, à l’instar du Kia Ora de Rangiroa. L’atoll fait partie des neuf îles des Tuamotu-Gambier où un confinement est ordonné les week-ends. Entre vendredi et lundi, le taux d’occupation du resort a chuté de 75 à 55% pour les jours à venir, entraînant la perte de centaines de nuitées. Même constat au Tahiti by Pearl Resort, comme en témoigne son directeur, Christophe Guardia. Il note “une vague d'annulations relativement importante à partir de la semaine prochaine et pour les quinze premiers jours de septembre”, lorsque les clients ne modifient pas leur séjour pour se réfugier dans les îles épargnées par le confinement.

En bout de chaîne, “si on regarde nos annulations, c'est catastrophique”, annonce Vatea Aline, gérant du club de plongée Top Dive. “Et si on se dit qu'en plus de ça il y aura 80% de touristes en moins sur le mois de septembre, voire d'octobre, on est pratiquement face à un arrêt de l'activité.” Et sous la menace d’un possible prolongement de la période de confinement, ce prestataire craint un chiffre d’affaires en berne jusqu’en mai 2022. “On attend énormément des aides du Pays, notamment du Diese au-delà de septembre. Du côté de l'État, on espère un maintien des aides déjà en place comme le fonds de solidarité et le prêt garanti par l'État. Des aides déjà prolongées à La Réunion et en Martinique avec l'état d'urgence. On demande à ce qu'on puisse bénéficier des mêmes conditions en Polynésie.
 
Le tourisme nautique à l’arrêt
 
Bilan catastrophique qui englobe les professionnels du charter nautique et de la croisière. “La situation est extrêmement grave”, déplore Ségolène Picard, la directrice générale de Tahiti Yacht Charter. Avec une activité mise à l’arrêt forcé au moins pour les quinze prochains jours, elle dénonce des restrictions excessives et inéquitables imposées au tourisme nautique. “On nous demande de rester à quai et de ne pas bouger alors que les déplacements inter-îles en avion sont autorisés. Nos touristes sont tous vaccinés et se sont soumis à toutes les contraintes imposées par les restrictions sanitaires.” Son entreprise enregistre des annulations “bien au-delà du 6 septembre : on a des inquiétudes fortes pour les séjours programmés en octobre. Ensuite, on entrera en basse saison sans espoir de reprise d’activité avant mars 2022”.
Pour les professionnels de la croisière, également contraints de rester à quai, les doléances sont identiques. A l’instar du Paul Gauguin qui doit renoncer à une croisière en direction des Marquises, le 28 août, Philippe Wong, l’armateur de l’Aranui, a dû annuler les deux prochains voyages de son cargo mixte. “Et on reçoit déjà des appels pour des annulations de voyage en septembre et octobre. On prend un coup de massue et il faut que l'on ait vite une visibilité pour savoir combien de temps ça va durer.” Une visibilité que personne n’est en mesure d’offrir actuellement. “Notre boussole sera l'hôpital, le nombre de personnes en réanimation et aussi, malheureusement, le nombre de décès”, conditionnait vendredi le haut-commissaire avant d’envisager tout assouplissement des mesures de restrictions de déplacement en Polynésie. Avec 17 nouveaux morts liées au Covid enregistrés entre lundi et hier au fenua et des structures hospitalières saturées par 365 malades dont 53 en réanimation, on est encore très loin du compte.

“Si on regarde nos annulations, c'est catastrophique”

Vatea Aline, gérant de l'agence de voyage e-Tahiti Travel et du club de plongée Top Dive 

Quel est l'impact de l'annonce du confinement sur les réservations chez e-Tahiti Travel et Top Dive ?
Pour les voyages prévus lors des deux semaines de septembre chez e-Tahiti Travel, on a 80% d'annulation ou de report. On commence à contacter les clients des deux dernières semaines de septembre et on part sur la même tendance. Il y a même quelques annulations pour le mois d'octobre.
Pour Top Dive, c'est un peu plus catastrophique puisqu'on est en bout de ligne. Le peu de réservations est formulé par des familles qui prévoient leur voyage en avance, mais une grosse partie de notre chiffre d'affaires se fait sur place une fois que les touristes sont là. Si on regarde nos annulations, c'est catastrophique et si on se dit qu'en plus de ça il y aura 80% en moins de touristes sur le mois de septembre, voire le mois d'octobre. C'est pratiquement l'arrêt de l'activité.
On avait de belles perspectives pour 2021, où on pensait rattraper notre saison malgré les reports de voyages. Au lieu d'être sur une haute saison de juin à septembre, on était partis sur juillet-octobre. Mais avec le confinement qui sera peut être prolongé et les procédures pour les voyageurs qui sont de plus en plus compliquées, pour nous cela signifie pas de rentrées d'argent avant mai 2022.


Qu'espérez-vous aujourd'hui ?
Aujourd'hui, on attend énormément des aides du Pays, notamment du Diese. Il était programmé jusqu'à septembre mais le gouvernement est en train d'étudier pour le prolonger jusqu'à la fin de l'année. Du côté de l'État, on espère un maintien des aides qui sont déjà en place comme le fond de solidarité et le prêt garanti par l'État. Des aides qui ont déjà été élargies à la Réunion et en Martinique à cause de l'état d'urgence. On demande à ce qu'on puisse bénéficier des mêmes conditions en Polynésie.
On étudie aussi l'idée d'un pass sanitaire adapté à la Polynésie. Celui mis en place par la métropole est trop compliqué à appliquer ici. Un pass pour au moins accompagner l'économie touristique. Un genre de pacte entre les acteurs du tourisme pour qu'ils soient tous vaccinés avec des mesures sanitaires renforcées. Pour que l'on puisse continuer à accueillir nos touristes tout en protégeant la population.


Ce confinement de deux semaines est en train de précipiter la fin de la saison ?
Même si ce n'est que deux semaines d'arrêt d'activité, le message fort qui a été envoyé c'est que la Polynésie française n'est plus une destination privilégiée. Aujourd'hui, surtout pour les prestataires qui sont en bas de ligne, c'est très compliqué. Les agences de voyage gardent une certaine trésorerie mais les prestataires, les hébergements et les excursionnistes n'en n'ont pas aujourd'hui. L'impact est fort et direct.

Rédigé par Jean-Pierre Viatge et Etienne Dorin le Mardi 24 Août 2021 à 19:20 | Lu 5119 fois