Tahiti Infos

"Le Pacifique doit être un lieu de paix"


Tahiti, le 10 octobre 2022 - Trois semaines après sa prise de fonctions en Polynésie française et une semaine après la fête nationale chinoise, le consul de Chine en Polynésie, Lixiao Tian, a accordé une longue interview à Tahiti Infos dans un contexte géopolitique tendu dans le Pacifique. Sommet des États-Unis et leaders du Pacifique, stratégie Indopacifique de la France ou tensions sécuritaires dans les pays insulaires… La Chine veut apparaître hors de toutes manœuvres géopolitiques dans la région. "La Chine n'a pas envie de jouer ce jeu des grandes puissances", affirme le consul, qui ne veut parler pour la région que de "coopération sans conditions politiques" entre les pays insulaires.
  
Vous êtes le huitième consul et chef de poste du Consulat de Chine à prendre vos fonctions en Polynésie française. En quoi consistent exactement vos missions au fenua ?
 
"Comme tous les diplomates travaillant en consulat ou dans les ambassades d'autres pays, notre mission est de développer des relations et des coopérations amicales avec le pays hôte. Pour arriver à cela, selon les Conventions de Vienne sur les relations diplomatiques et consulaires, on doit "s’informer, par tous les moyens licites, des conditions et de l’évolution de la vie commerciale, économique, culturelle et scientifique de l’État de résidence, faire rapport à ce sujet au gouvernement de l’État d’envoi et donner des renseignements aux personnes intéressées". Notre deuxième mission, en tant que représentants du gouvernement chinois, et comme c'est le cas pour d'autres pays, est de protéger les citoyens et entreprises chinoises vivant sur le territoire. De protéger leurs intérêts légaux notamment. Tout cela pour renforcer et promouvoir la relation et la coopération amicale entre les deux parties."
 
Est-ce que la forte communauté chinoise en Polynésie et les liens notamment commerciaux entre la Chine et plusieurs entreprises polynésiennes font, pour vous, de la Polynésie un territoire particulier dans le Pacifique ?
 
"Oui, il y a une spécificité en Polynésie française, mais comme dans d'autres pays ou régions également. Chacun est particulier, comme Fidji ou Tonga par exemple et tous les autres pays ou régions du Pacifique-Sud. Mais vous avez raison, il existe une grande communauté chinoise en Polynésie française. Ce sont des personnes d'origine chinoise. Leurs ancêtres sont des Chinois. Même si, maintenant, la majorité d'entre eux sont de nationalité française, il reste du sentiment chinois que l'on retrouve dans leur pensée, leur culture ou même leur histoire. Ce lien, nous y attachons une grande importance. C'est pour cela que le consulat reste en contact étroit avec la Polynésie française. Nous demandons et veillons à ce que tous les ressortissants chinois en Polynésie respectent les réglementations locales. C'est une condition pour maintenir ce lien amical entre la Chine et la Polynésie."
 
On a beaucoup parlé, ces dernières années, des investissements et du potentiel des investissements chinois en Polynésie française, avec Hainan, récemment Dazhong Transportation, et évidemment le projet aquacole de Hao. Ces projets font moins l'actualité aujourd'hui. Est-ce qu'il y a une raison particulière à cela ?
 
"Je suis arrivé récemment, donc il y a forcément des éléments que je peux ignorer. Mais à ma connaissance, le gouvernement chinois encourage toutes les entreprises chinoises à sortir du pays pour développer des liens de coopération avec d'autres pays. Si on parle d'échange, cela implique une relation bilatérale. Il y a donc beaucoup de raisons possibles, de part et d'autre, pour répondre à votre question. Mais la position du gouvernement chinois reste inchangée. Le Covid a modifié beaucoup de choses, mais il y a d'autres raisons qui ont pu poser problème. Quand on encourage les Chinois et les entreprises chinoises à sortir du pays, on leur impose de respecter la législation du pays hôte. Je pense que les entreprises chinoises ont rencontré des difficultés qu'elles ne pouvaient pas surmonter pour réaliser ces projets avec différentes raisons."
 
Spécifiquement sur le projet aquacole de Hao, avez-vous des informations quant à la poursuite et la viabilité de ce projet ?
 
"Sincèrement, je n'ai pas d'informations ou de mises à jour sur ce projet aquacole. Mais ce que je sais, c'est qu'il s'agit d'un projet de grande envergure. C'est un projet créateur d'emplois. J'ai entendu parler de 1 000 emplois, ce qui est beaucoup. J’espère que c'est un projet gagnant-gagnant, mais le discours des dirigeants sur ce projet a eu des influences bien sûr. Mais vous dire si ce projet peut aboutir ou non, c'est une question de temps. Nous attendons."
 
Avec la crise Covid, les communications et relations économiques ou même les voyages ont été rendus plus difficiles avec l'Asie et la Chine. Est-ce que cette situation est rétablie ?
 
"Le Covid est une pandémie qui a impacté le monde entier. D'après l'OMS, cette pandémie n'est pas terminée. Maintenant, la situation s'est améliorée mais je pense que ce n'est pas terminé. Les avions continuent à voler entre la Polynésie et la Chine. Pour venir, je suis passé par Shanghai, puis Auckland avant d'arriver à Papeete. Dans l'avion, j'ai demandé au personnel navigant qui m'a confirmé que les voyages continuaient pendant la période du Covid. Maintenant, bien sûr qu'il y a eu des impacts et que les fréquences ont été réduites. Cela va prendre un peu de temps pour revenir à la normale. À la situation d'avant-Covid."
 
Sur le sujet de la géopolitique de la région Pacifique, le président de la Polynésie française, Édouard Fritch, revient tout juste d'un sommet organisé par le président américain Joe Biden, qui a annoncé un fond de 98 milliards de Fcfp pour les États du Pacifique. Comment la Chine voit-elle cet intérêt américain pour les pays du Pacifique ?
 
"Le président Édouard Fritch avait répondu favorablement à notre invitation pour la célébration de notre fête nationale le 30 septembre dernier. Mais un ou deux jours avant, son cabinet nous a appelés pour nous dire que le président était invité à ce sommet organisé aux États-Unis. C'est dommage pour nous qu'il n'ait pas pu être présent. Pour parler de ce sommet, la Chine est ouverte à ce que les pays qui en ont la volonté établissent ou renforcent des contacts avec les pays insulaires du Pacifique. La Chine est volontaire également pour travailler avec ces pays du Pacifique. Nous sommes donc parfaitement ouverts pour que les pays travaillent tous ensemble. Nous pensons que des coopérations économiques et commerciales normales, comme celles entre la Chine et la Polynésie française, sont une très bonne chose et sont bénéfiques pour les peuples. Mais nous sommes favorables à ce genre de coopération sans conditions politiques et sans cibler de tierces parties."
 
C'est-à-dire sans impliquer de conditions envers d'autres pays ?
 
"C’est-à-dire que la Chine n'a pas envie de jouer ce jeu des grandes puissances, ces intérêts géopolitiques. La Chine est favorable à toutes les coopérations bénéfiques pour les deux parties et gagnant-gagnant. Pour nous, il n'y a pas d'intérêts géopolitiques."
 
Comme les États-Unis, la France s'intéresse à la région Pacifique et le président Emmanuel Macron va notamment se rendre au sommet Asie-Pacifique en novembre prochain. Lors de sa visite officielle en Polynésie française l'année dernière, Emmanuel Macron avait précisé la stratégie Indopacifique de la France et s'était inquiété de l’influence chinoise grandissante dans le Pacifique. Vous comprenez ces inquiétudes ?
 
"Tout d'abord, la Chine n'a pas l'envie et n'a pas d'intérêt à entrer dans ce jeu politique avec d'autres grandes puissances du monde. Comme l'a souligné notre président, M. Xi Jinping, tous les pays dans le monde sont sur le même navire. C'est pour cela que nous avons initié la "Communauté d'avenir partagé pour l'humanité". Dans ce cadre-là, nous sommes prêts volontiers à coopérer avec les autres pays. Nous vivons sur la même planète. Tous les pays du monde vont faire face aux mêmes problèmes, le changement climatique, les catastrophes naturelles… Donc ce n'est qu'avec la coopération entre les pays que l'on peut faire face à tous ces problèmes. Notre objectif est de créer un meilleur environnement pour le développement et un meilleur cadre de vie pour tout le monde."
 
Tout de même, les rivalités entre les deux grandes puissances, Chine et États-Unis, font craindre pour la sécurité dans la zone Pacifique. On l'a encore vu ces derniers jours avec le positionnement des îles Salomon. Est-ce que ces craintes sont légitimes ?
 
"Le Pacifique, comme son nom l'indique, doit être un lieu pacifique. Un lieu de paix. On dit aussi du Pacifique qu'il est grand, suffisamment grand pour que beaucoup de pays s'y développent ensemble. Vous avez parlé de rivalité entre la Chine et les États-Unis, mais nous ne parlons pas de rivalité. Il y a une relation de coopération et de concurrence. Il y a de la coopération dans certains domaines et de la concurrence dans d'autres. Donc nous pensons que cette relation, si elle reste saine, sera bénéfique pour la région. Nous revenons sur notre initiative de construction d'une Communauté d'avenir partagé pour l'humanité. Nous sommes convaincus que tout le monde est sur le même navire et que l'on partage le même navire. C'est la raison pour laquelle nous voulons vraiment pousser ce développement partagé de coopération."
 
À plus long terme, quelle est l'ambition de la Chine dans le Pacifique ?
 
"On ne peut pas dire que la Chine a une "ambition" pour certaines régions. Permettez-moi de me répéter. Nous sommes tous sur le même navire. Et nous parlons de ça d'après notre expérience, depuis la création de la République populaire de Chine. C'est pour cela que ce que l'on veut faire, c'est promouvoir la Communauté d'avenir partagé pour l'humanité et sincèrement, nous sommes convaincus que ce n'est que par le développement partagé et la paix que l'on pourra mieux vivre sur la même planète Terre. Pour résumer, nous sommes prêts à travailler avec tous les pays du monde pour avoir un environnement plus en sécurité et un meilleur développement."
 

Lixiao Tian, passé par Singapour, Genève et Hong Kong

Arrivé le 14 septembre dernier en Polynésie française, le huitième consul de Chine en Polynésie française, Lixiao Tian, officie depuis 1994 au département des Traités et du Droit du ministère des Affaires étrangères de la Chine. Sa mission en Polynésie française est la quatrième en détachement du ministère. Il a été affecté à l'Ambassade de Singapour pendant trois ans. Il a également été en charge des Organisations internationales à la Mission permanente de la Chine auprès de l'Office des Nations Unies à Genève en Suisse pendant trois ans. Et il a enfin exercé à l'office du commissaire du ministère des Affaires étrangère dans la région administrative spéciale de Hong Kong.
 
Le consulat de Chine en Polynésie française a été créé en 2007 et emploie huit personnes. La durée "normale" de mission des consuls est d'environ trois à quatre ans sur un même poste.
 

Rédigé par Antoine Samoyeau le Dimanche 9 Octobre 2022 à 19:04 | Lu 2433 fois