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Il y a 80 ans, le reo Tahiti au secours de Bir Hakeim


Il y a 80 ans, le reo Tahiti au secours de Bir Hakeim
Tahiti, le 30 mai 2022 - Le Bataillon du Pacifique est dans l’histoire avec les honneurs à Bir Hakeim, fin mai, début juin 1942. Sous la plume de Jean-Christophe Shigetomi, Tahiti Infos se propose de relater les dures heures de ces combattants héroïques. Aujourd’hui, comment du 30 mai au 1er juin, les combattants français ont évité la déroute à Bir Hakeim grâce à des transmissions radio en reo Tahiti.
 
À 60 kilomètres au Nord-Ouest de Bir Hakeim dans le désert de Libye, la position tranche avec l’immensité plane et rocailleuse environnante. Rotonda Signali est un ancien carrefour caravanier bordé de formations rocheuses et de dunes escarpées. Après avoir mis en échec les premiers assauts sur Bir Hakeim, l’ordre est donné le 30 mai au Bataillon du Pacifique de couper la route de l'ennemi à Rotonda Signali. La position vient d’être abandonnée par les Italiens. Le site présente des alvéoles naturelles et la possibilité d’une défense facilitée pour les véhicules. “Le Bataillon du Pacifique constitué en jock column lourde avec quatre canons Bofors et ses antichars se met en marche vers le milieu du jour”, se souvient Benjamin Favreau. “Le groupe de fusiliers marins du Tahitien Gaspard Coppenrath les accompagne”. “Nous étions escortés par des automitrailleuses sud-africaines”, ajoute John Martin. “Sur la route nous avons immédiatement été attaqués par des avions allemands qui nous lançaient des bombes qui n’explosaient pas car ils volaient trop bas, empêchant les percuteurs de les faire exploser. Mon camion a été mitraillé mais par miracle a pu poursuivre sa route. Les canons des fusiliers marins étant tractés, ils avaient toutes les peines à riposter.”

“Tenir coûte que coûte.”
 
Dès leur arrivée à Rotonda Signali, les hommes du Bataillon sont attaqués par des Messerschmitt 110 allemands, eux-mêmes relayés par des bimoteurs à la tombée de la nuit. Les dégâts matériels sont importants. Des camions flambent. Trois Pacifiens sont tués, quatre sont blessés, dont Raphael Teiho du groupe de Favreau. Le jeune Tahitien a le genou broyé dans l’attaque. Sur place, la défense s’organise, cependant. Maurihau Tamata, un volontaire originaire de Rapa, arrose de son fusil mitrailleur les avions allemands qui les survolent à basse altitude. Il finit lui aussi par être blessé de plusieurs éclats au torse, aux jambes et aux bras. Le jour tombe. La nuit passe. Le lendemain, 31 mai, un vent de sable se lève. Ces conditions météo atténuent les combats. Mais, ce faisant, l’étau se resserre sur les positions tenues par le Bataillon. Et la consigne du général Koenig reste inchangée : “Tenir coûte que coûte.” À la tombée de la nuit, le chef des automitrailleuses sud-africaines prévient le colonel Broche de mouvements ennemis vers Rotonda Signali.

André Snow.
André Snow.
“Parau tahiti”
 
Sur place, le colonel Broche a une intuition. Il flaire le piège. Le gradé mesure aussi sa chance d’avoir dans le Bataillon qu’il commande des opérateurs radio tahitiens. Il a notamment auprès de lui Jean Thunot, dit Totin. À Bir Hakeim, ce dernier peut avoir un interlocuteur en la personne de André Snow, qui est au quartier général de Koenig.
 
Il demande donc à Totin de décrire la situation en reo Tahiti à son correspondant de Bir Hakeim. Charge à ce dernier d’en apporter sans attendre la traduction au général Koenig. La réponse en tahitien ne se fait pas attendre : “‘A hoi oioi mai !” (Revenez vite !). Il n’y a eu aucune transcription de cette conversation hors normes. En fait, les postes de radio étaient alimentés au moyen de batterie de véhicule. Les opérateurs avaient l’habitude de couper l’alimentation du poste dès réception de la réponse, pour économiser l’énergie. Le problème est que les Italiens, qui maitrisaient parfaitement la langue française, interféraient sur les transmissions radio. De sorte que dès que Broche interrogeait son supérieur, l’ennemi lui répondait se faisant passer pour Koenig et lui intimait de tenir la position de Rotonda Signali “ coûte que coûte”. Cette réponse reçue, le poste radio était coupé sans que le commandant de Bir Hakeim ait réellement pu informer ses troupes de la situation réelle dans laquelle se trouvait la place forte.
“Nous n’avons eu connaissance des faits qu’à notre retour à Bir Hakeim”, a expliqué John Martin. “Les Italiens avaient feint d’abandonner la position de Rotonda Signali qu’ils occupaient depuis le début de la bataille. Le Bataillon du Pacifique fut alors chargé de l’occuper. Les Sud-Africains qui patrouillaient dans notre secteur avec leurs automitrailleuses avaient pourtant prévenu le colonel Broche que les Italiens n’étaient pas partis loin et qu’ils se regroupaient.”
 
Mais l’alerte transmise par message radio en reo Tahiti provoque un échange de messages avec le QG du général Koenig. Le Tamari’i Georges témoigne : “'A teienei, tē ho'i fa'ahou nei mātou i te Bir Hakeim. Teienei rā, 'ua brouillée roa pa'i tā mātou radio nā te Purutia. Wouououou... Nā fea rā mātou e 'ite i Bir Hakeim ? E'ite nehenehe e parau farāni. 'Ua 'ite te Purutia i te parau farāni. 'E e'ita e nehenehe e parau paratāne. 'A. Teienei, i roto ia mātou, Thunot, mea 'o... 'o Snow. I roto ia Bir Hakeim, 'o Thunot, mea nā roto i te parau tahiti”. (À ce moment, nous rentrions à Bir Hakeim. Mais là, notre radio était brouillée par les Allemands. Wouououou... Comment pouvions-nous repérer Bir Hakeim ? Nous ne pouvions pas parler français. Les Allemands savaient parler français. Et on ne pouvait pas parler anglais. Ah, mais là, parmi nous, il y avait Thunot, euh non... Snow. À Bir Hakeim, il y avait Thunot. Nous avons parlé en tahitien.)
 
Georges : “Bir Hakeim, Bir Hakeim. 'A, 'Oui Pūpuhi mai na i terā ahitiri, fusée pa'i īa. 'A, 'o vai 'oe ? 'Ahani na.  'Eiaha 'oe e ha'avare mai. 'A hīmene mai na 'oe.   'A, 'ua horo te papio, fa'aoti.” (Bir Hakeim, Bir Hakeim. Ah, Oui! Tirez donc un feu d’artifice, en parlant de fusée. Ah, qui êtes-vous, précisez.  N'essaye pas de m'avoir. Chante donc un peu pour voir.  Ah, nous avons chanté 'Ua horo te papio, c'était bon.)
 
Georges : “Pūpuhi mai terā ahi ahitiri, mea matie, fusée mer. Mea vert. Fa'aea noa mātou na. Te mā'era'a ana'e te fusée. Erā Bir Hakeim ! Mea nā reira mātou te ōra'a. 'Āhani na pa'i nā roto i te parau farāni, e'ita mātou e ō, 'ua 'ite te Purutia. Hō'ē ā huru ē, 'ua āoaoa te ao tā'ato'a nei i teie reo. 'Aita hō'e ta'ata i ‘ite” (Ils ont tiré une fusée de détresse, elle était verte, fusée mer. C'était vert. Nous restions tranquilles et attendions que la fusée monte. Voilà Bir Hakeim ! C'est comme ça qu'on est entré. Si nous avions parlé français, nous ne serions pas passés, les Allemands auraient su. C'est comme si le monde entier était fou de cette langue. Personne ne la comprenait.)

Bir Hakeim assiégé
 
En réalité, Rommel avait repris l'offensive dès le 1er juin à Bir Hakeim, ne pouvant laisser sur ses positions arrières sous la menace de la 1re Brigade française libre.
 
Sur le retour, le convoi du colonel Félix Broche est divisé en plusieurs colonnes. Le lieutenant Favreau est chargé de les précéder avec ses hommes pour forcer l’ennemi en embuscade autour de Bir Hakeim à se dévoiler. L’itinéraire est plein sud jusqu’au croisement de la piste reliant M’Sous à Bir Hakeim, puis à l’est pour se jeter dans la position en comptant sur l’effet de surprise. La poussière de la tempête de sable de la veille qui couvre encore la piste empêche toute observation aérienne.
 
Déjà à l’est tonne le canon. De premiers véhicules ennemis se détachent. Le convoi du Bataillon du Pacifique suit une colonne ennemie et débouche enfin sur la position de Bir Hakeim qui est couverte de chars, de camions et d’explosions. La chicane du sud-ouest s’ouvre sur les tranchées de la compagnie Perraud. La colonne motorisée la franchit. Elle fonce, prête à écraser tous les obstacles. Des camions chargés de plus de quarante Tahitiens ouvrent la voie à vive allure. Une colonne de plus de cent véhicules, canons et chenillettes entre ainsi à toute allure dans Bir Hakeim avant que l’ennemi ne puisse réagir.
 
Ainsi, ce 1er  juin 1942, le Bataillon du Pacifique réussit à revenir dans la position malgré l'attaque de douze Messerschmitt dont quatre sont abattus par les fusiliers marins. La chicane passée, l’artillerie allemande se déchaine par ailleurs.
 
“Vers les 9 heures, ce matin notre bataillon est rentré”, témoigne Gaston Rabot. “Ils ont été mitraillés et bombardés (…). Le pauvre Marcel Kollen a été tué ainsi qu’un Tahitien. Il y a eu une dizaine de blessés. Ce carnage s’est passé dans le vent de sable, hier.” Jean Roy Bambridge ajoute : “Lorsque nous sommes revenus de Rotonda Signali, nos tranchées étant occupées par d’autres unités. J’ai couru vers la tranchée de repli : Maire, le tireur de la mitrailleuse Hotchkiss de mon groupe a été touché par un obus tombé sur le bord de la tranchée. Il est mort de ses blessures tout près de moi dans les minutes qui suivirent. La mitrailleuse est partie à l’extérieur. J’ai été touché par un petit éclat à la nuque.” Le 2e classe Tufariu Teamo Maere est blessé par un premier obus tombé sur l’arrière de la position de repli et un second sur son rebord. Maere reçoit un éclat qui lui traverse le bras gauche et lui perfore le ventre.
 
Malgré d'importants dommages humains, on retiendra de cet épisode que le piège de Rotonda Signali a pu être déjoué grâce à l’utilisation de la langue tahitienne. Et que sans elle, l'issue de la bataille et peut-être celle des combats en Afrique du nord, auraient été différents.

Rédigé par Jean-Christophe Shigetomi le Lundi 30 Mai 2022 à 04:00 | Lu 1237 fois