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Grottes sacrées à protéger



La publication sur les réseaux sociaux de photos prises dans une grotte funéraire à Moorea a suscité de vives réactions.
La publication sur les réseaux sociaux de photos prises dans une grotte funéraire à Moorea a suscité de vives réactions.
Moorea, le 4 mai 2021 - Dans notre édition de mardi, nous évoquions la polémique suscitée par la publication sur les réseaux sociaux de quelques photos prises par un randonneur dans une grotte funéraire de Piha'ena à Moorea. Si son geste a provoqué l'admiration chez certains internautes, et qu'il n'a semble-t-il pas été fait dans l'intention de nuire, d'autres personnes, notamment des acteurs du domaine culturel, craignent désormais que ces clichés facilitent le pillage de cet endroit sacré. La Direction de la culture et du patrimoine a d'ailleurs communiqué sur le sujet rappelant le caractère tapu de ces grottes, précisant que la diffusion des photos pourrait attirer les curieux ou des personnes malveillantes. Tahiti Infos a rencontré deux intervenantes, particulièrement affectées par ce geste. Hinanui Cauchois, archéologue originaire de Moorea et Lee Rurua, présidente de l’association culturelle Puna Reo Piha’e’ina. Elles ont accepté de se confier sur le sujet.

“Le vrai problème concerne l’importance que l’on veut bien accorder aux sites archéologiques”

Dr Hinanui Cauchois, archéologue originaire de Moorea.

Hinanui, pourriez-vous nous dire ce que représentait ce genre de grotte pour nos ancêtres ? En quoi étaient-elles importantes ?
Ces grottes ou abris funéraires étaient des lieux de sépulture à l’époque pré-contact. Elles étaient situées dans des endroits très difficiles d’accès afin de garantir leur caractère sacré, phénomène que l’on retrouve dans d’autres régions de Polynésie, à Hawaii notamment. Les rites funéraires variaient en fonction de l’appartenance sociale du défunt. Les corps étaient enroulés dans du tapa ou des nattes tressées et placées dans des sortes de cercueils en bois dont certains rappelaient la forme d’une pirogue. Parfois, ce n’étaient que les os longs et les crânes qui étaient ainsi conservés, notamment après la détérioration d’un corps embaumé. Parmi le peu d’informations disponibles sur le sujet, on sait que certains pouvaient être enterrés à divers endroits comme la proximité du marae familial ou une grotte isolée dans la montagne. Dans tous les cas, il y a la notion d’éloignement et de séparation physique/géographique avec les lieux de vie quotidiens des vivants, commune à de nombreuses cultures du monde entier. Même un petit marae tupuna sur lequel on honorait la mémoire des ancêtres est toujours en léger retrait par rapport aux zones d’habitat. Pour ce qui est des grottes funéraires, leur accès compliqué était censé garantir le repos éternel et la tranquillité des défunts. Ces lieux n’avaient pas vocation à être visités. Si nos tupuna souhaitaient une proximité physique importante avec les morts, ils auraient choisi des lieux plus simples d’accès.

En tant qu’archéologue, comment qualifieriez-vous la démarche du jeune randonneur ? 
La démarche est avant tout celle d’une personne qui semble passionnée par le sujet et souhaite le partager. Cela part donc d’un bon sentiment. Malheureusement, plusieurs aspects sont discutables tant d’un point de vue archéologique qu’éthique. En tant qu’archéologue et être humain, l’idée de diffuser sur les réseaux sociaux des photos de sépultures ouvertes aux quatre vents me hérisse. Je trouve cela profondément irrespectueux même si, j’insiste, je pense que cette personne croyait bien faire.
Dans d’autres pays, aux États-Unis notamment, les conséquences juridiques seraient immédiates car la protection du patrimoine est bien plus avancée que chez nous. Le vrai problème est ailleurs et concerne l’importance que l’on veut bien accorder à la culture et aux sites archéologiques en général. Ce n’est pas tout d’en faire les louanges à des fins touristiques, encore faut-il leur offrir la protection, le respect et… les moyens qui vont avec. Lorsque des gens ne comprennent pas ce qu’il y a de mal à faire des selfies sur le ahu d’un marae ou dans une grotte funéraire, on peut transposer la situation en imaginant que le selfie se fait sur l’autel d’une église ou d’un temple ou encore, devant la tombe ouverte de leurs grands-parents. En général, ça calme les esprits immédiatement. Ce qui est en jeu ici, entre autres,  c’est le sens que l’on donne à ces lieux de mémoire dans un monde ou tout est surexposé et diffusé en direct sur la place publique sans aucun filtre.


Beaucoup de personnes, notamment les acteurs de la culture polynésienne, craignent que ces grottes soient pillées. D'ailleurs, plusieurs grottes ou vestiges archéologiques (marae, etc.) ont été pillés ces dernières années au fenua. Des décisions politiques ont-elles été prises jusqu’à présent pour empêcher cela. Sinon, que faut-il faire à votre avis ?
Il y a malheureusement le risque d’attirer des personnes mal intentionnées car les photos sont assez explicites sur l’emplacement. L’appât du gain lié aux objets archéologiques est une réalité bien que ces endroits aient déjà été souvent pillés dès le 19e siècle. La législation sur la protection du patrimoine existe mais elle est en cours d’approfondissement car elle est encore insuffisante. Elle doit s’accompagner d’un énorme effort en matière d’éducation dès le plus jeune âge et cela devrait être un projet phare du Pays dans lequel la recherche archéologique a un rôle important à jouer. On peut s’inspirer de nos voisins hawaiiens et néo-zélandais qui ont une cinquantaine d’années d’avance par rapport à nous. Ce ne sont pas les quelques heures annuelles consacrées à l’histoire locale dès le primaire qui suffiront à former des citoyens respectueux du passé. Il faut quelque chose de beaucoup plus ambitieux, sinon c’est la porte ouverte à l’obscurantisme, la fantaisie de tous bords où on raconte tout et n’importe quoi. L’identité ne permet pas de faire “comme chez soi” partout où on met les pieds, en particulier sur les sites à caractère sacré. En clair, ce n’est pas parce qu’on est originaire d’un endroit, d’une île ou d’un district, qu’on a le droit d’y faire n’importe quoi, bien au contraire, sinon ça devient de l’orgueil mal placé et ce n’est pas constructif. En conclusion, il y a un immense travail à effectuer sur le long terme, c’est l’éducation et le respect auxquels tout le monde doit contribuer.

“Nos sites ne sont pas protégés !”

Lee Rurua, présidente de l’association Puna Reo Piha’e’ina

Connaissez-vous cette grotte de Pihaena ? Que représente-t-elle pour la population de Paopao et de Pihaena ?
Cette grotte nous montre tout un pan de notre patrimoine. Elle fait partie de la terre ‘Aiaro, ancienne propriété du Comte Jean de Chamerlat et ensuite de la mission catholique. Ce lieu fait partie de tout un ensemble de terres dans la baie de Paopao dont les noms citent une pirogue mythique, de sa construction jusqu’aux voyages effectués, qui se reposerait avec son 'aito dans les falaises de 'Aiaro. Une autre grotte reliait Pihaena à Paopao. L'intérieur vaste avec des trous d’aération, servait de cachette pendant les périodes de guerre.
Nous connaissons tous l’existence de cette grotte et nos parents nous racontaient le soir lors de nos décortications de café, à la lueur d’une lampe à pétrole, des histoires, des légendes, l’existence des 'pirimato' et leur mana, des mésaventures qui pouvaient arriver si on traversait la propriété. Des sifflets pouvaient être entendus, une lumière pouvait te suivre ou te devancer. Le pêcheur verra une pirogue s’approcher de lui ou alors il entendra le bruit de la rame… Lorsqu’on voit une lumière s’approcher, il est temps de rentrer car un malheur pourrait arriver.
 

Vous aviez exprimé votre mécontentement vis-à-vis du randonneur qui a publié des photos de cette grotte sur Facebook. Quelles sont les raisons ?
Il nous a tous surpris par la diffusion de ses photos sur Facebook, il ne peut pas ignorer ce qui pourrait arriver. Plusieurs de nos grottes ont été visitées et pillées mais je ne m’attendais pas à cela. Il aurait pu faire les choses dans les règles : en premier, rencontrer les propriétaires, la Direction de la culture et du patrimoine (DCP). Il y a deux ou trois ans, un drone tournoyant sur Puhinu et Na Hatara nous a été signalé, mais nous n’avons pas réussi à identifier le ou les propriétaires.
 
Vous évoquez le pillage de certains sites archéologiques. Certains vestiges archéologiques de la vallée de Pihaena ou de Moorea ont-ils déjà été pillés ?
Il y a eu beaucoup de destructions de marae ou paepae lorsque l’on a construit des routes à Moorea. Les services des travaux publics, ou certaines entreprises prenaient les pierres des marae et des paepae pour leur chantier. Les habitants faisaient de même pour construire leur maison. L’éducation chrétienne et popa'ā a fait que notre culture a été dévalorisée.
Les pillages existent depuis des années. Je me rappelle de mon grand-père fa'a'amu qui nous montrait quelques grottes lorsqu’on allait dans la vallée de Piha'ena pour la récolte du café.
Certaines personnes pillaient carrément ces sites par appât du gain, pour acheter de l’alcool mais aussi vendre aux popa'ā qui venaient prospecter dans les vallées. Dans une grotte de Piha’ena qui servait de cachette en période de guerre, lances, tambours, herminettes… ont tous disparus.
Il est vrai que beaucoup de Polynésiens délaissent la culture, notre patrimoine matériel et immatériel et c’est dommage. J'ai été choquée lorsqu’une jeune femme m'a dit : ‘ce n’est plus notre culture, la mienne est celle que je vis’. Nos anciens nous lèguent un patrimoine riche, transmettons-le à nos enfants qui pourront dire ‘je suis polynésien, je suis de Moorea, j’y ai mes racines’.

 
Pensez-vous que les sites archéologiques sont suffisamment protégés ? Comment votre association compte les protéger ?
Nos sites ne sont pas protégés ! C’est d’abord une histoire de famille, du village et du Pays.
À la direction de la Culture et du patrimoine, nous avons des spécialistes qui pourront nous aider à protéger notre patrimoine. Il ne faut pas hésiter à les appeler, à demander conseil. Depuis 2009, l’association Puna Reo Piha’e’ina gère la terre communale Pererau à Piha'ena. Cette terre est très importante dans la légende du Rotui et dans les mémoires des pari pari fenua. Nous avons fait appel aux archéologues de la DCP pour inventorier et de prévoir une restauration du site. Il y a eu des fouilles, l’écriture des savoirs ancestraux… Cette année, le marae Pererau sera restauré. Nous transmettons nos connaissances aux enfants, jeunes et adultes au travers des activités culturelles, en périscolaire, extra-scolaire, dans nos centres de vacances et au travers de nos échanges culturels. Notre objectif est de transmettre nos connaissances aux générations futures, nos savoirs et non de ce qui est importé. Je veux dire par là que lorsque je raconte une légende, ou l’histoire d’un 'aito, je me réfère aux tapa’o existants (marae, paepae ana, ti’i, ofa’i tapa’o, pari pari…). Je ne raconte pas une légende en extrapolant ou en inventant n’importe quoi. Il faut relier le patrimoine matériel et immatériel.

Rédigé par Toatane le Mercredi 5 Mai 2021 à 16:38 | Lu 3361 fois





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