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Géopolitique du Pacifique : "La France a encore des cartes à jouer"


Tahiti, le 4 octobre 2021 – L'historien Jean-Marc Regnault et le politologue Sémir Al Wardi, à l'origine du recueil L'Indo-Pacifique et les Nouvelles Routes de la soie, reviennent pour Tahiti Infos sur les conséquences géopolitiques dans le Pacifique et pour la Polynésie française de “l'affaire” de l'annulation du contrat des sous-marins français avec l'Australie.
 
L’annonce de l’annulation du contrat conclut entre l’Australie et la France pour douze sous-marins fait l’effet d’une bombe géopolitique à Paris. Quelles en sont les conséquences en terme de présence française dans le Pacifique ?
“L’Indo-Pacifique conçu par Emmanuel Macron répondait au vide laissé par le Royaume-Uni et les États-Unis dans la région. La contradiction fondamentale de Donald Trump était de vouloir lutter contre la Chine en se repliant sur son pays. Joe Biden a les mêmes objectifs, mais il veut agir hors de l’Amérique, ce qui a deux conséquences : 1) La France est reléguée à une position seconde au sein de l’Indo-Pacifique. 2) La France va confirmer sa présence dans ses territoires pour ne pas être totalement exclue du jeu politique. On peut s’indigner du comportement australien, mais ne jamais oublier que lorsque de Gaulle a transféré les essais en Polynésie, les Premiers ministres australiens et néozélandais sont allés le rencontrer et ont fait valoir qu’ils ne comprenaient pas la décision. Ils lui ont rappelé qu’ils étaient de vieux alliés de la France et que nombre d’Océaniens étaient allés mourir dans les plaines de Picardie. Quand Jacques Chirac a repris les essais après le moratoire, en 1995, cela a aussi été considéré comme une trahison. L’Histoire pèse encore dans les relations France/Océanie malgré le réchauffement opéré après 1998.”
 
Cette affaire ne vient-elle pas ternir le récent discours d’Emmanuel Macron en Polynésie française sur la capacité de la France à “compter” dans la zone et à “protéger” les petits Pays insulaires face aux ambitions chinoises notamment ?
“Certainement, les États-Unis s’affirment comme seule grande puissance face à la Chine. Les États de l’Indo-Pacifique devaient ne pas avoir à choisir entre la Chine ou les États-Unis, en se ralliant à la France, l’Australie, l’Inde, etc. L’ambition française dans la zone paraît voler en éclat au profit des États-Unis. Cependant, l’Australie, comme Taïwan, la Corée du Sud –et dans une moindre mesure le Japon– ne devraient pas trop compter sur le “parapluie” américain. De la même façon que, dans les années 50 et surtout 60, la France se rendait compte que l’allié américain ne prendrait pas forcément de risques si l’Europe était attaquée. La géostratégie américaine de la riposte graduée ne garantissait plus une protection automatique. Ce fut la raison pour laquelle de Gaulle voulut une bombe nucléaire purement française. L’exemple afghan prouve que les États-Unis ne protègent que si leurs intérêts vitaux sont en jeu. Y aura-t-il des Américains prêts à mourir pour Darwin ou Séoul ?”
 
Quelles peuvent-être les conséquences et les éventuelles retombées locales de cette affaire des sous-marins sur la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie ?
“Pour le moment, la France a intérêt à maintenir sa présence et même à la renforcer en Polynésie. Dans les discussions à venir avec les États-Unis, la France devra convaincre de son “poids” dans le Pacifique et les territoires français du Pacifique vont pleinement jouer ce rôle de “porte-avions” de la France. Elle devra aussi convaincre les autres pays de la zone que la France et l’Europe sont attachées à la région et qu’aux aides financières déjà considérables qu’elles apportent, leur poids militaire n’est pas négligeable. Sans doute aussi les pays de la zone, y compris l’Australie, comprendront qu’ils n’ont pas intérêt à mettre tous leurs œufs dans le même panier. Il se peut que la Nouvelle-Zélande l’ait déjà compris, mais son hostilité à la présence de sous-marins nucléaires dans la zone affaiblit la riposte anglo-saxonne.
 
Il faut aussi prendre un peu de recul dans la perception de la crise engendrée par l’AUKUS (Australia-United Kingdom-United States). L’accord avec l’Australie prendra du temps, la ratification aussi –elle dépendra des forces politiques en présence en Australie même à ce moment-là– et la livraison des sous-marins prendra entre 10 et 15 ans au moins. Pendant ce temps-là, la France a encore des cartes à jouer. Quant aux collectivités françaises d’Océanie, elles devraient prendre conscience que l’AUKUS implique une montée dangereuse de l’affrontement entre les deux grandes puissances. Le président Macron envisage plutôt de servir de tampon. Il a aussi un temps d’avance sur l’AUKUS, en insistant sur la dimension environnementale de l’Indo-Pacifique. Ce qui n’est le fort ni des États-Unis, ni de la Chine et encore moins de l’Australie."
 

​L'Indo-Pacifique et les Nouvelles Routes de la soie présenté samedi librairie Klima

Jean-Marc Regnault et Semir Al Wardi seront présents samedi matin ce samedi 9 octobre de 8h30 à 12h à la librairie Klima pour présenter leur dernier ouvrage L'Indo-Pacifique et les Nouvelles Routes de la soie, publié chez 'Api Tahiti.
 
Ce thème mis encore en évidence s'il en était besoin par les événements récents, est présenté dans cet ouvrage qui reprends les interventions des chercheurs invités au colloque de novembre 2019 tenu à l'UPF pour inscrire les convoitises dans les grands enjeux géopolitiques et géostratégiques dans les océans Indien et Pacifique. Le président Macron a ainsi défini ce qu’il appelle l’Indo-Pacifique – en lui donnant une interprétation et une configuration qui ne sont pas forcément celles de ses alliés – un nouvel ensemble censé s’appuyer sur les terres françaises de ces régions et, bien sûr, sur ses alliés. S’agit-il de contrer les Nouvelles Routes de la soie telles que la Chine les envisage ? Les deux stratégies sont-elles destinées à s’affronter ou à équilibrer les influences ? Des chercheurs venus d’Europe, des États-Unis, de Chine, de Hong Kong, d’Australie, de Nouvelle-Zélande et des collectivités françaises d’Océanie ont tenté de répondre à ces questions.
 

Rédigé par Antoine Samoyeau le Lundi 4 Octobre 2021 à 17:37 | Lu 2887 fois