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Deux Poilus de retour au fenua après 105 ans


Tahiti, le 23 juin 2022 - Les restes mortels de deux soldats tahitiens de la Première Guerre mondiale retrouvent leur terre tahitienne 105 ans après leur décès à Sydney en Australie. Ils reposeront dorénavant au cimetière de l’Uranie où une cérémonie d’inhumation est prévue ce samedi matin.
 
105 ans qu’ils sont décédés en Australie lors d’une escale alors qu’ils étaient en cours de rapatriement pour raison sanitaire. Enterrés à Sydney depuis mars et juin 1917, les restes mortels de Moroura Maroura a Maurirere et de Tiavairau a Teamo, deux soldats tahitiens de la Première Guerre mondiale, retrouvent leur terre natale. Ils reposeront dorénavant au cimetière de l’Uranie à Papeete, où une cérémonie d’inhumation est prévue pour leur rendre les honneurs militaires, samedi matin, au Mausolée de l’Union Nationale des Combattants au cimetière de l’Uranie.
“C’est mon ami Olivier Schillé, passionné par le Bataillon mixte du Pacifique, qui le premier a alerté les autorités militaires et moi-même sur l’existence de ces deux sépultures à Sydney et sur leur devenir. Son vœu de voir revenir en terre tahitienne les restes de ces deux Poilus tahitiens est désormais réalisé”, explique Jean-Christophe Shigetomi, auteur de Poilus tahitiens, les Établissements français d’Océanie dans la Grande Guerre, publié aux éditions ‘Api Tahiti en 2016. Il nous livre les éléments d’informations détenus sur le parcours de ces deux malheureux conscrits tahitiens.
 

(Fonds Tony Bambridge).
(Fonds Tony Bambridge).
Classes à Nouméa
 
Les conscrits tahitiens débutent leur périple par une formation militaire en Nouvelle-Calédonie, avant, une fois prêts de rejoindre l'Europe et les combats. Une partie de ces hommes doit poursuivre le voyage vers la France à bord du paquebot Gange, des Messageries maritimes, qui fait la navette avec la métropole. On sait par exemple que le navire appareille de Nouméa le 4 juin avec 958 hommes dont 4 officiers, 32 sous-officiers, 922 hommes de troupes. Les Tahitiens de ce voyage seront versés à leur arrivée au dépôt des isolés coloniaux et sénégalais puis passent le 12 août 1916 au 22e colonial, 29e compagnie en station à Cassis qu’ils atteindront le 16 août 1916. Ils seront ensuite versés en novembre 1916 dans la 17e division d’infanterie coloniale pour être engagés sur le front de Salonique.
 
Les Tahitiens inadaptés au climat calédonien
 
Si des centaines d'Océaniens ont bien rejoint le front, nombre d'entre eux n'a pas dépassé l'étape de la formation militaire. Notamment les deux Poilus qui viennent d'être rapatriés. En effet, les conditions de vie à Nouméa associées à la santé fragile de nombre de soldats font des ravages dans les rangs. Le casernement est insalubre. Les soldats tahitiens souffrent de l’absence de vêtements pour se protéger du froid néo-calédonien et d’une nourriture de mauvaise qualité. En témoigne un courrier du chef de bataillon Durand, commandant supérieur des troupes du Groupe du Pacifique, adressé 19 octobre 1916 au gouverneur des EFO : “Malgré les premières sélections opérées à Papeete avant le départ des recrues, les cas de décès, de réforme, de maladies graves et d’indispositions passagères de toute nature ne sont pas uniquement dues au service militaire. La proportion qui paraît élevée résulte principalement de la prédisposition de Tahitiens dont l’état sanitaire en général, et le degré de robustesse à leur arrivée dans la colonie, se sont révélés tout de suite inférieurs à ceux des Calédoniens d’origine européenne, aussi bien qu’à ceux des Canaques déjà incorporés dont la proportion des malades et des décès a été et reste moins élevée (…) Les Tahitiens, malgré leur stature élevée et leur corpulence un peu forte, sont très sensibles à l’endroit des bronches et de l’appareil digestif, comme tous les Océaniens.”
 
Angines, courbatures, bronchites…
 
Le médecin major de 2e classe Guegan chargé du service de l’infirmerie de garnison à Nouméa rend compte dans une note du 13 octobre 1916 de l’état de santé des recrues tahitiennes et constate des malades à la chambre et des hospitalisations plus graves à l’infirmerie. “Dans le mois de juin sur un effectif de 643 hommes, 617 d’entre eux ont été malades en chambre soit 969 jours d’indisponibilité. En juillet, l’effectif porté à sept cent vingt-cinq hommes, a connu 1 672 journées d’indisponibilité”, comptabilise-t-il. Les plus fréquentes de ces indispositions sont des rhumatismes, des embarras gastriques légers, des angines, des courbatures, des bronchites légères. “Il est vraisemblable, estime le médecin, que le changement de nourriture a eu de l’influence sur le nombre de ces affections. En outre, les exemptions de service dues à des plaies aux pieds ont été nombreuses. Les Tahitiens, habitués à marcher pieds nus ont beaucoup souffert du port de la chaussure (…). Il convient également de signaler les journées de repos entraînées par les affections légères de la poitrine et les manifestations locales de filarion, comme phlébite, lymphangite, adénites.”
 
Nouméa est venteux et frais. Les Tahitiens résistent difficilement à l’hiver calédonien. Et ils ne sont pas toujours habillés en conséquence. Des affections plus graves vont nécessiter des entrées à l’infirmerie : “En juin, note encore le médecin militaire, 99 hommes ont été hospitalisés sur un effectif de 643 hommes avec cinq cent quinze journées de traitement soit un pourcentage d’invalidation de 13.9%. En juillet, 154 hommes sur un effectif de 725 ont été hospitalisés occasionnant 1 423 journées de traitement et un pourcentage d’invalidation de 21.23%.” Malgré l’exemption pour inaptitude physique de beaucoup des jeunes gens qui passent devant le conseil de révision, les critères de sélection n’ont pas empêché l’envoi à Nouméa de nombreux volontaires inaptes au service armé, puis leur renvoi à Tahiti voire parfois leur hospitalisation et leur décès. Ceci démontre amplement le mauvais état sanitaire des EFO, alors quasiment dénués de médecins.

Moroura Maroura a Maurirere (1890-1917)

Moroura Maroura a Maurirere (et non pas Mamoura comme on a pu le lire) est né le 18 août 1890 à Faa’a, fils de Viniura a Maurirere et de Fea Tea a Taiata.
De la classe 1910, Moroura est d’abord exempt de service avant d’être appelé avec la classe 1917. Il est incorporé à la compagnie autonome d’infanterie coloniale de Tahiti le 8 mai 1916. À 25 ans, Moroura est père d’un garçon né en 1908 d’un premier lit avec Tetuanui Neti. Depuis le 19 décembre 1914, il a épousé Manutahi a Teoroi en secondes noces.
Le jeune homme embarque le 9 mai 1916 sur le Moana en direction de Nouméa où il arrive un mois plus tard.
Comme les premiers conscrits tahitiens du 1er contingent, Moroura entame alors une formation militaire comme ses frères d’armes tahitiens. Il ne sait alors ni lire ni écrire.
Le 3 décembre 1916, il embarque à Nouméa sur le vapeur Gange à destination de la France. Le navire touche Sydney après cinq jours de traversée. Il quitte Sydney le jeudi 14 décembre. Certains ne continuent cependant pas le voyage. Des soldats tahitiens malades sont débarqués. Après leur convalescence, ils seront rembarqués sur le vapeur Saint-Louis pour Nouméa. Moroura figure certainement parmi les soldats tahitiens malades qui restent à Sydney faute de pouvoir faire le voyage retour. Son dossier militaire est totalement muet sur son parcours. Le jeune Tahitien décède dans la métropole australienne le 31 mars 1917 à l’âge de 26 ans, 7 mois et 13 jours. Il reposait depuis en terre aussie.

Tiavairau Teamo Teamo (1896-1917)

Né le 29 septembre 1896 à Punaauia Tiavairau a Teamo est le fils de Viria a Teamo et de Tehaavi a Haavahia Tiavairau a Teamo. Il est décédé à Sydney le 2 juin 1917, à l'âgé de 20 ans, 8 mois et 3 jours des suites d’une bronchite chronique. Fauché lors de son rapatriement vers Tahiti pour raison sanitaire, il reposait depuis au cimetière catholique de Rookwood.
De février 1916 à mars 1916, Tiavairau Teamo, conscrit de 2e classe effectue ses classes à la caserne d’infanterie coloniale de Papeete. Il ne manifeste pas d’engouement particulier pour le métier des armes. Sa conduite est jugée particulièrement passable.
Renvoyé dans ses foyers, Tiavairau est rappelé pour être incorporé à la compagnie d’Infanterie coloniale autonome de Tahiti le 15 mars 1916. Il embarque le 28 mars 1916 sur le Flora, navire vapeur de l’Union Steam Ship Company. Après avoir fait escale à Wellington puis Sydney, son contingent embarque sur le Calédonien qui arrive le 19 avril 1916 à Nouméa.
 
Viria enchaîne avec ses frères d’armes tahitiens sa formation militaire à la caserne de Gally-Passebosc, dans la Province Sud de Nouvelle-Calédonie. Si sa conduite avait été passable lors de ses classes, en avril 1916, Tiavairau est alors jugé bon soldat, discipliné quoique nonchalant. Une partie de ces hommes doit poursuivre le voyage vers la France à bord du paquebot Gange, des Messageries maritimes.
Mais ce 4 juin 2016, le navire ne peut prendre à son bord tous les conscrits en station à Nouméa. Le Gouverneur Repiquet précise au ministre par télégramme chiffré qu’il reste à Nouméa pour leur embarquement : 126 européens, créoles calédoniens et tahitiens, 664 Tahitiens de statut français, 60 tirailleurs indigènes calédoniens et tahitiens soient 850 hommes. Viria fait partie de ceux-là. Son mauvais état de santé contraint certainement les autorités militaires à l’écarter de ce départ sur le paquebot des Messageries maritimes.
 
Le 18 octobre 1916, Viria est hospitalisé quatre jours après avoir contracté une grippe sévère. Le 20 février 1917, l’état de santé de Viria nécessite une nouvelle hospitalisation en observation. Le 24 février, son hospitalisation est reconduite. Le malheureux est réformé temporairement le 12 avril 1917 pour bronchite chronique. Il embarque le 2 mai 1917 sur le SS Pacifique pour être rapatrié à Tahiti. Mais il ne reverra jamais son île natale. En escale à Sydney, sa santé l’abandonne. Ne pouvant poursuivre le voyage Viria est débarqué à Sydney le 2 juin 1917, où il décède. Il sera inhumé au cimetière catholique de Rookwood, section 2, carré L, tombe 604. Son nom est d’ailleurs mal orthographié dans les registres d’inhumation pour devenir Taivairan Fraxeco.

Discours du maire de Nouméa aux Poilus

Au départ de Nouméa, le 3 décembre 1916 (Fonds Tony Bambridge).
Au départ de Nouméa, le 3 décembre 1916 (Fonds Tony Bambridge).
Le départ des conscrits après leurs classes en Nouvelle-Calédonie est salué d’un discours du maire de Nouméa et du Commandant Supérieur des Troupes qui est parvenu jusqu'à nous.
“Voici qu'à votre tour, Tahitiens, vous allez partir. Depuis un an déjà vous avez quitté vos îles enchanteresses et vous êtes venus ici vous discipliner et apprendre le métier de soldat. Vous l'avez fait de grand cœur, car vous savez mieux que quiconque les sauvages procédés de nos ennemis. Le souvenir du bombardement de Papeete n'est-il pas toujours présent à votre esprit. Aujourd'hui c'est le grand départ. Vous allez en France achever votre éducation militaire, combattre et venger l'injure faite à votre colonie en 1914. Au nom de cette ville, je viens vous dire au revoir, vous souhaiter bon voyage et tous les succès. Vous conserverez de nous, j'en suis sûr, le meilleur souvenir, car nous vous avons accueillis comme des frères et de toute notre sympathie nous vous accompagnerons en pensée. Tout l'apparat de ce jour me remet en mémoire l'émotion des précédents adieux. Qu'ils sont lointains déjà vos devanciers. Nous les avons vus partir, le cœur serré, nos Calédoniens, qui sont à la bataille. Nous étions certains de leur courage, car ils ne pouvaient manquer à leur race, et ce sont aujourd'hui nos Poilus, notre orgueil. Et avant que le Gange ne vous emporte, je n'ai qu'un exemple à vous proposer, qu'un conseil à vous donner : Suivez leur trace. Vive Tahiti ! Vive la Nouvelle-Calédonie. Vive la France !”

Rédigé par Avec la collaboration de Jean-Christophe Shigetomi le Vendredi 24 Juin 2022 à 16:31 | Lu 2766 fois