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David Johnston, 46 ans, nouveau bachelier


David Johnston, 46 ans, nouveau bachelier
TAHITI, le 13 octobre 2021 - Il vient d’obtenir son baccalauréat professionnel "pilote de ligne de production". David Johnston, employé depuis 20 ans dans une entreprise industrielle de la Punaruu, a cherché un peu plus de reconnaissance. Il a fait valoir son expérience en empruntant le chemin de la VAE.

"Je m’appelle David Johnston, j’ai 46 ans, je suis originaire de Tahiti, j’ai cinq enfants et deux petits-enfants." Voilà comment se présente David Johnston. Il poursuit : "Je viens d’obtenir mon baccalauréat professionnel". Fier, il revient sur le parcourt de ce qu’il considère comme une "reconnaissance".

Il est opérateur de production dans une entreprise de la Punaruu. Il est dans cette société depuis 20 ans et est chargé de veiller sur la ligne qui produit les assiettes à usages uniques ainsi que les bouteilles en plastique pour la Brasserie de Tahiti. "Tout est automatisé, je suis tout le processus de production, la qualité des produits selon des critères précis." Il fait les "3x8", car l’entreprise fonctionne à toute heure de la journée. Trois équipes se relaient toutes les 8 heures sur place.

"J’ai arrêté l'école très tôt"

David Johnston a été au collège Notre Dame des Anges à Faa’a, mais il n’a pas terminé le cursus. "J’ai arrêté l’école très tôt". Il a poursuivi avec un BEP cuisine au lycée hôtelier. "En fait, je ne savais pas trop quoi faire. On m’a imposé la cuisine car il n’y avait pas d’autres branches." Il avait 20 ans. Il n’avait pas d’objectif précis. "Ils sont venus au fil du temps. Aujourd’hui, j’essaie d’inculquer cela à mes enfants, avoir des objectifs." Et se donner les moyens. Pour ça, David Johnston est exemplaire.

Il n’a pas obtenu son BEP. "Ma femme était enceinte de notre premier enfant, j’ai quitté le lycée hôtelier au bout de six mois pour trouver du travail. Je voulais subvenir aux besoins de ma famille." Il a enchaîné les petits boulots, les CDD (contrats à durée déterminée) vivant en situation "précaire" professionnellement. Il a fait des extras dans diverses cuisines, a assuré des missions de gardiennage.

En 1993, il est entré dans l’armée. "J’étais dans l’armé de l’air à Faa’a", précise-t-il. "Je faisais la sécurité, le filtrage." Pendant cette année 1993, il s’est penché sur la suite, sans réussir à visualiser ni issue, ni débouché. Son deuxième enfant venait de naître. Il a repris les petits boulots. En 1999, des amis lui ont parlé d’une entreprise qui recrutait. Il s’est présenté et a été embauché. "Ils m’ont donné ma chance. En ce temps-là, on ne cherchait pas trop le diplôme, ce qui m’a sans doute aidé. Ce ne serait pas pareil aujourd’hui."

Il a démarré en CDD puis est passé en CDI (contrat à durée indéterminée). Il y est toujours. Il a passé, en interne, diverses formations : cariste, prévention des risques professionnels, lutte contre le feu et aux procédures d’évacuation, qualité. Il aime son travail. "C’est ce qui m’a permis de rester". Mais il a souhaité voir plus loin, avoir un peu de reconnaissance et ne cache pas vouloir faire évoluer sa carrière. "La retraite, ce n’est pas pour maintenant, j’ai encore de longues années à faire."

"Ma mère était analphabète"

David Johnston est issu d’une famille de Tahiti. Ils étaient trois frères. L’un d’eux est décédé en 2016. "Je suis le dernier de la fratrie." Il n’a pas connu son père, décédé à l’âge de 36 ans. Sa mère les a "très bien éduqués. Elle a toujours tout fait pour qu’on ne manque de rien, qu’on ait toujours quelque chose à table, malgré ses difficultés : elle était analphabète." Elle ne savait ni lire, ni écrire. Ses fils lui ont donné des cours, car elle ne pouvait plus vivre ainsi. Elle était employée à Faa’a, mais la banque et l’administration ne pouvaient plus se contenter d’une croix en guise de signature. "On lui a au moins appris les cinq lettres de son prénom, Tahia." Ce souvenir compte pour David Johnston qui, à 45 ans, a voulu prendre une revanche sur la vie. "Elle n’a pas toujours été tendre, cette vie. Mais malgré le tumulte, on a appris à faire avec."

À la veille du confinement, en mars 2020, il s’est mis en tête de passer son baccalauréat, poussé par ses enfants, encouragé et soutenu par sa femme Nathalie. "Sans eux, je n’en serais pas là, je n’aurais sans doute pas obtenu mon diplôme car cela demande beaucoup d’efforts, exige une grande motivation."

Il a contacté le Grepfoc (Groupement des établissements de Polynésie pour la formation continue) où il a trouvé bonne écoute. Il a été orienté vers une Validation des acquis de l’expérience, la VAE. Le diplôme visé, baccalauréat professionnel, pilote de ligne de production, n’étant pas proposé en Polynésie française, il a effectué son parcourt avec la Nouvelle-Calédonie à distance.

"Il faut y mettre du coeur ! "

La VAE est une procédure qui permet de faire reconnaître son expérience, elle vise à rétablir une parité entre les acquis de l’enseignement dit "classique" et ceux résultant de parcours parallèles, autodidactes. David Johnston s’est engagé dans le processus, il a dû rédiger un CV, détailler sa motivation, décrire son poste, ses compétences, ses qualités professionnelles et se préparer à passer un oral. Il lui a fallu concilier vie de famille, vie professionnelle et étudiante. Il lui arrivait en rentrant à 22 heures de la Punaruu de se mettre à table pour avancer sur sa VAE. "Je tenais parfois jusqu’à 3 heures du matin." Le parcourt a duré un an. Il a été quelque peu bousculé par la crise sanitaire. Il a été long et prenant. "Parfois, tu as envie de baisser les bras, car au bout d’un certain temps, tu fatigues, je ne suis plus tout jeune, j’ai 46 ans ! Ce n’est pas toujours facile, il faut y mettre du cœur !" Mais les efforts ont payé, "ils valent le résultat".

L’oral a eu lieu par visioconférence, le 23 août dernier, David Johnston était à Tahiti, au Vice-rectorat, son jury à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. "Ils étaient six professionnels de l’industrie, je n’ai pas eu droit à l’erreur." Le jury a reconnu au candidat des compétences en mathématiques, sciences physiques et chimiques, mais aussi organisation de production, économie et gestion, prévention, santé, environnement… "Je suis fier !" Son directeur, ses collègues, sa famille le sont aussi. Il encourage d’autres à suivre sa voix. "Si moi j‘ai réussi, d’autres peuvent le faire !"



Rédigé par Delphine Barrais le Mercredi 13 Octobre 2021 à 18:01 | Lu 5544 fois