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D'où vient la peur de la vaccination



Tahiti, le 14 septembre 2021 – Des populations en perte de confiance dans les institutions du Pays et de l'Etat, peu réceptives aux rumeurs et aux réseaux sociaux, mais à l'inverse particulièrement à l'écoute de la famille, du médecin traitant et de l'église… Une étude particulièrement éclairante de la direction de la santé s'est intéressée aux "déterminants de l'hésitation vaccinale" dans les quartiers populaires urbains ou isolés polynésiens.
 
C'est une étude sociologique particulièrement éclairante qu'a réalisé tout récemment la direction de la santé sur les “déterminants de l'hésitation vaccinale” contre le Covid-19 en Polynésie française. Menée en juillet dernier, avant la seconde vague épidémique liée au variant Delta, l'enquête conduite par le Dr Philippe Biarez de la direction de la santé et le sociologue et anthropologue Tamatoa Bambridge a ciblé volontairement un “segment” de la population polynésienne “rarement entendu” dans les études de terrain. L'objectif ? Trouver des leviers d'intervention pour augmenter la couverture vaccinale au fenua, notamment chez les populations encore réticentes à la vaccination. Pour Tahiti Infos, le Dr Philippe Biarez a accepté de dévoiler dans le détail les constats et les conclusions de cette enquête.
 
     •   Trois quartiers à Pirae, Faa'a et Papetoai
 
Autant que ses résultats, c'est le profil des personnes interrogées qui fait tout l'intérêt de cette enquête sanitaire. Un échantillon volontairement très ciblé sur Tahiti et Moorea, restreint à 329 personnes issues de trois quartiers “populaires” à Faa'a, Pirae et Papetoai. Ceci pour aller au contact d'une “population polynésienne urbaine ou isolée rarement entendue”, explique le Dr Biarez. Menée avec les guides sanitaires, l'appui de la direction de la santé et de la plateforme Covid, mais aussi avec un groupe d'étudiants en sociologie et anthropologie, l'enquête s'est basée sur un postulat établi lors de précédentes études menées par les autorités sanitaires locales.
 
“Ce qu'on avait vu dans une enquête en décembre dernier, c'est qu'une grande partie de cette population et de la population insulaire était très favorable à la vaccination de manière générale. Et l'hypothèse était que ce comportement avait beaucoup changé en huit mois. On voulait donc vérifier pourquoi ces gens avaient changé d'avis en si peu de temps et étaient beaucoup moins favorables au vaccin”, explique le Dr Biarez. “Il y avait une hypothèse là-dessous, qui s'est vérifiée. C'est que ce ne sont pas du tout des opposants à la vaccination.”
 
     •   Peu réceptifs aux rumeurs et aux réseaux sociaux
 
Premier constat clair de l'étude, la majorité des personnes interrogées dans ces quartiers populaires n'est pas influencée par les rumeurs et les réseaux sociaux. “C’est un point qui nous a beaucoup intéressé. Autant ce sont des gens qui, pour une partie, sont sur Facebook et les réseaux sociaux. Mais ce n'est pas ce qui les influence tant que ça.” Pour le Dr Biarez, ce n'est de toutes façons pas dans ces quartiers populaires que l'on retrouve la présence d'influenceurs dits “anti-vax”, mais davantage dans d'autres segments plus aisés de la population polynésienne. Les personnes interrogées accordent au contraire peu de crédit à ces discours. Seule exceptions notables, les réseaux sociaux communaux gardent “une valeur positive”. La communication communale “via les pages Facebook des municipalités” est bien suivie.
 
     •   Perte de confiance dans les institutions
 
Autre constat sans équivoque : un déficit général de confiance dans les institutions. “On s'en doutait, mais c'est très clair. Qu'il s'agisse des représentants politiques nationaux ou locaux, il y a un déficit très important de confiance. Il n'y a pas de confiance dans ces institutions pour gérer la crise sanitaire. C'est un point très fort.” Même dans l'église, si les paroisses locales représentent certains des plus grands vecteurs de confiance des populations interrogées (voir ci-après), les messages des présidents des institutions religieuses trouvent en revanche peu d'échos favorables.
 
Conclusion pour ce qui est de la communication intermédiaire : mettre en avant les leaders d'opinions populaires. “C’est un peu une évidence, mais ça n'a pas été assez fait. Inciter à la vaccination par les artistes, les chanteurs polynésiens, les sportifs, les miss Tahiti… Ce sera sûrement beaucoup plus pertinent que par les autorités”, constate le Dr Biarez.
 
     •   La confiance en la famille élargie
 
“Ce qui ressort clairement, ce que les gens écoutent le plus, l'institution en laquelle ils ont le plus confiance, c'est la famille”. Et comme le détaille le Dr Biarez, il s'agit de “la famille au sens large, opu fetii en tahitien”. C'est le lieu d'écoute, de parole, de communication et surtout de confiance sur le vaccin. “Donc, si dans la famille élargie, quelqu'un donne une impulsion vers la vaccination, ça va très bien marcher. Si au contraire, quelqu'un donne une impulsion négative à la vaccination, tout l'ensemble du groupe ne va pas se faire vacciner.” Une approche “finalement assez traditionnelle du monde polynésien de ce côté là”, pose le médecin.
 
Un constat dont il est ressorti des propositions très simples pour “communiquer et influencer au niveau des familles”. Une communication résolument positive et une démarche de terrain pour que les professionnels de la direction de la santé s'orientent vers une “mobilisation communautaire de proximité”. “La méthode dans ces zones là, ce n'est vraisemblablement pas le vaccinodrome, mais beaucoup plus les lieux de vaccination mobiles plus proches de la population et qui rentrent en contact avec les gens pour de la réassurance et de l'explication pour leur donner envie.”
 
     •   La confiance envers les médecins traitants
 
“Ce qui est important, c'est que les gens continuent à avoir beaucoup confiance dans les professionnels de santé et particulièrement les médecins”, poursuit le Dr Biarez. Un point très positif, puisque passer de l'information via les professionnels de santé et les médecins fonctionne parfaitement. “Les propositions pratiques ont été de retravailler avec les médecins du Pays pour qu'ils puissent retravailler la vaccination avec leurs patients encore plus qu'avant. C'est en cours, mais il fallait manifestement le relancer.”
 
En revanche, note le Dr Biarez, il y a manifestement eu “un problème que l'on suspectait et que l'on a mis en évidence” sur le message passé par les médecins et surtout le message reçu par certains patients. “Un certain nombre de médecins avaient donné pour recommandation à leurs patients chroniques, qui ont des carnets de longue maladie, de ne pas se faire vacciner”. Du moins pas immédiatement lors de l'apparition des premiers vaccins, avant d'en connaître les contre-indications exactes. “Ça a généré de l'incompréhension, puisque le message général est de se faire vacciner. Et ce problème là a causé beaucoup d'inquiétudes, parce qu'il y a eu une discordance dans le message vaccinal.” Le Dr Biarez rappelle qu'il n'y a quasiment aucune contre-indication contre le vaccin en terme de maladie chronique. “C’est sûr que même si les médecins ont évolué dans leurs connaissances et ont pu changer d'avis dans leurs conseils aux patients, les personnes ont retenu : mon docteur m'a dit que ce n'était pas le moment de me faire vacciner, ce n'est pas une bonne idée…”
 
     •   La confiance en l'église de proximité
 
Troisième vecteur de confiance particulier, celle de l'église “locale”. On l'a dit, si l'on note un déficit de confiance dans les leaders institutionnels religieux, l'avis des responsables religieux locaux compte beaucoup. “On est vraiment dans une confiance autour de soi-même”, constate le Dr Biarez. Conclusion, dans la communication locale, les autorités sanitaires doivent prioriser les annonces dans les paroisses, dans les offices du dimanche. “C’est beaucoup plus efficace que les annonces à la télévision ou sur les réseaux sociaux.”
 
     •   Pas de contrepartie contre le vaccin
 
Un autre élément étudié par cette enquête concerne la possibilité d'offrir aux personnes vaccinées une contrepartie financière ou un avantage offert grâce à la vaccination. “C’est une approche qui a, par exemple, été étudiée aux Etats-Unis”, explique le médecin. “Or là, ça a été très défavorable. Il y a un refus catégorique. C'est vécu comme une tentative d'acheter les gens. Comme si on les prenait pour de la marchandise…” Pas question donc pour les autorités sanitaires de passer par ce biais pour inciter à la vaccination. “C’est clair que ce n'est pas la peine d'essayer ça. Il y a une opposition importante.”
 
     •   La communication anxiogène ne marche pas
 
Enfin, dernier constat qui n'avait pas été prévu par cette enquête, mais qui est remonté par le travail des guides sanitaires, les populations interrogées sont “très anxieuses” vis à vis de la situation sanitaire. “Elles vivent de manière très anxiogène tous les messages d'inquiétude dans les médias. Et cette anxiété généralisée, ne plus savoir que faire parce qu'on a peur à la fois du Covid et du vaccin en même temps, paralyse toute action positive vers la vaccination”, explique le Dr Biarez. Les messages sur la crainte de la mort ne poussent donc pas à la vaccination dans ces populations et la conclusion est sans appel : “Il y a actuellement une part très anxiogène de la communication qui n'est pas du tout efficace.”
 

​L'opposition à la vaccination Covid peut-elle se propager ?

Actuellement focalisée sur la lutte anti-Covid, la direction de la santé prépare pour la fin d'année 2021 une autre étude aux enjeux capitaux. Une enquête plus représentative de la population polynésienne, qui sera réalisée sur un échantillon bien plus conséquent et avec davantage de moyens. Les autorités sanitaires s'inquiètent de l'impact négatif que peut avoir les grosses difficultés constatées actuellement sur la vaccination Covid pour la “vaccination de routine” et notamment la vaccination infantile.
 
“On avait tout simplement la meilleure couverture vaccinale au monde chez les enfants”, explique le Dr Philippe Biarez de la direction de la santé. “La crainte, c'est que l'hésitation vaccinale ou l'opposition vaccinale intègre la vaccination des enfants… Or l'exemple très triste qu'on ne voudrait pas reproduire en Polynésie, c'est l'épidémie de rougeole aux Samoa il y a deux ans. Où l'on a eu quand même 98 bébés qui sont morts de la rougeole en quatre mois et demi dans un pays un peu moins peuplé que la Polynésie.” Ceci tout simplement parce qu'une défiance envers la vaccination contre la rougeole a fait baisser le taux de vaccination jusqu'à près de 40% de la population. “Ce qui ne suffisait absolument pas et ce qui a permis à une épidémie de se développer. Parce que ce que tout le monde a oublié, c'est que la rougeole tue des bébés.”
 
L'objectif sera donc de mieux comprendre l'évolution des comportements pour, dès le début de l'année prochaine, lancer éventuellement une campagne pour que les familles gardent foi en la vaccination des enfants.
 

Rédigé par Antoine Samoyeau le Mercredi 15 Septembre 2021 à 16:56 | Lu 5417 fois





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