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Alain et Ruaruhina, les sauveurs de kaveu


Rangiroa, le 3 avril 2022 - Autrefois très présent à Rangiroa, le crabe de cocotier, ou kaveu, semble se faire bien plus rare sur l'atoll. Très apprécié pour sa chair, cet animal aux couleurs étonnantes et à la morphologie si particulière est aujourd'hui protégé par Alain et Ruaruhina, qui s'inquiètent pour sa survie.
 
Cela fait maintenant huit ans qu'Alain, son fils Tahitoa et sa femme Ruaruhina, tentent, à leur échelle, de protéger la population du crabe terrestre le plus grand au monde, le kaveu. Leur volonté est née d'un constat simple : sa population décline rapidement à Rangirora, même si l'espèce bénéficie depuis peu d'un texte encadrant sa capture. Se procurant alors des kaveu destinés à la consommation, la famille les nourrit et les renforce plutôt que de les manger : une pratique pas toujours comprise par certains voisins, mais selon eux, plus que nécessaire. Très attachés à leur île, la protection du crabe de cocotier n'est qu'un des nombreux aspects d'un mode de vie qu'ils ont décidé d'articuler depuis longtemps autour de la protection du patrimoine naturel local et des savoir-faire traditionnels.
 
"Prélever uniquement ce dont on a besoin"
 
Lorsqu'elle était petite, Ruaruhina, originaire de Rangiroa, voyait des crabes de cocotier partout dans son village. Aujourd'hui, elle déplore leur disparition. Un changement directement lié, selon elle, à la modernité et l'ère industrielle qui a éloigné les Polynésiens de certaines valeurs qui étaient portées par les anciens. "On est très sensible au cycle de la vie", explique Ruaruhina. "Mes ancêtres savaient comment préserver la nature en prélevant uniquement ce dont ils avaient besoin et en laissant le reste afin qu'il en reste toujours demain. Je veux rester connectée à ces valeurs qui disparaissent aujourd'hui car, sans elle, notre nature disparaîtra".
 

Après avoir pris soin des crabes pendant plusieurs mois, en les nourrissant de coco et d'eau de mer dans un casier de bois sécurisé, la famille paumotu prépare l'étape suivante : la libération des crabes là où ils auront une chance de se reproduire. En prévision de leur transfert, Alain prend soin de les préparer pour leur grand voyage, car dotés d'une force considérable, ils doivent être correctement attachés durant le trajet : "Il faut que ce soit parfaitement tendu", explique Alain tout en attachant un crabe avec de la ficelle en suivant un schéma bien spécifique, comme le ferait un boxeur en bandant sa main. "S'il est capable du moindre mouvement, il va volontairement casser ses pinces afin de se libérer." Une fois cette première étape de la préparation faite, il enveloppe ensuite l'individu dans une feuille de pandanus.
 
Perpétuer la tradition ancestrale


Une fois les kaveu prêts au transport, Alain,Tahitoa et Ruaruhina prennent la mer pour les emmener sur un site isolé, vers l'ancien village de Otepipi : un lieu où ils retrouveront d'autres individus relâchés plus tôt, en ayant ainsi une chance de recréer une population prospère. Au-delà de la sauvegarde d'un animal aussi magnifique que fragile, protéger le kaveu est un geste qui résonne encore plus loin pour Ruaruhina. Il s'agit aussi pour elle de se souvenir et de porter la voix de ses ancêtres. "Le kaveu fait partie des animaux totem. Ils sont les protecteurs, les gardiens", raconte-t-elle. "Mon grand-père me racontait que le kaveu géant est un grand gardien de notre famille. Il se nomme Heiau. Il me disait que quand on le voyait arriver devant notre maison, il était là pour annoncer que quelqu'un de la famille allait mourir, et qu'il fallait se préparer."


Rédigé par Simon Saada le Dimanche 3 Avril 2022 à 17:08 | Lu 2419 fois