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​Suicide, l'étude qui alarme


Tahiti, le 18 octobre 2021 - Dans une étude parue en septembre dernier, plusieurs médecins et scientifiques constatent que l’évolution du nombre de suicides en Polynésie française est fortement dépendante du contexte économique avec des pics constatés lors de crises majeures, notamment en 2002 et 2008. Compte tenu de l’impact de la pandémie actuelle, ils appellent à la mise en place d’actions de prévention réduites par les pouvoirs publics depuis une dizaine d’années.

"Gouverner, c’est prévoir". L’adage, souvent utilisé sur des questions économiques, vaut également pour ce qui est du domaine sanitaire. Mais à l’heure où le contexte épidémique oblige quotidiennement le gouvernement à parer au plus pressé, anticiper l’avenir et prévenir les autres problèmes, notamment de santé mentale, peut apparaître secondaire car difficile.
 
Dans un article paru dans le Journal of International Medical Research en septembre dernier, un collectif de médecins et chercheurs analyse un ensemble important de données statistiques relatives au suicide en Polynésie française, couvrant la période 1992-2016. Pour le Docteur Stéphane Amadeo, ancien chef du service psychiatrique au CHPF jusqu’en juillet dernier et co-auteur de la publication, l’article montre qu’il y a "un risque élevé d’augmentation" du nombre de suicides en Polynésie française du fait de la crise économique actuelle. Un "risque élevé", lié à la dégradation des conditions de vie au sein des foyers, qui nécessite la mise en place urgente d’une véritable stratégie de prévention.
 
Le suicide, sensible aux crises politiques et économiques
 
L’étude, très détaillée, s’attarde ainsi à corréler l’évolution des chiffres avec le contexte économique et social, "certains événements internationaux tels que des crises économiques ou politiques ont pu influencer les taux de suicide en Polynésie française". Les auteurs identifient ainsi quatre pics de taux de suicide, en 2002, 2005, 2008 et 2012 "qui pourraient avoir été liés à des crises économiques ou sociales majeures". Pour ce qui est de 2005, il serait les conséquences du Taui, le pic constaté pouvant correspondre "à un changement de politique local majeur suivi d'une période d'instabilité politique anxiogène" avec "une victoire inattendue du parti indépendantiste en 2004, qui a ensuite été suivie de multiples changements d'alliances avec plus de douze gouvernements successifs jusqu'en 2011". Le début de l’instabilité politique sur le fenua n’aurait ainsi pas conduit qu’à des alliances incertaines ou des pactes fragiles, parfois contre nature. Le taui aurait ainsi conduit aussi au déclenchement de l’acte. Le pic du taux de suicide en 2012 serait quant lui expliqué par un effet "Werther" (suicide mimétique) suite à un cas de suicide largement relayé par les médias.
 
Si ces deux pics sont sans lien direct avec la situation économique, ceux de 2002 et 2008 sont quant à eux, selon les auteurs, largement à relier aux conséquences d’une dégradation de l’économie polynésienne. Ainsi, la crise économique mondiale de 2002, suite aux attaques terroristes du 11 septembre 2001, avait notamment conduit à la perte d’environ 80 000 touristes en un an. Une chute drastique impactant le tourisme liée à l’interruption des vols vers Papeete d’AOM-AirLib en mars 2002 et la disparition de la compagnie Renaissance Cruises. À la suite de la crise financière de 2008, la Polynésie avait également perdu près de 43 000 touristes et 3 000 emplois salariés dans les deux années qui ont suivies. Au cours de ces deux crises, de nombreux emplois avaient été perdus en Polynésie, mais également dans d’autres territoires ultramarins.
 
"Pas trop tard pour la prévention"
 
Contacté, le Docteur Amadéo réitère la crainte des professionnels de santé, perceptible dans l’article. "Avec la situation actuelle, en prévision des conséquences indirectes sociales, il y a probablement un risque d’augmentation des taux de suicide dans le monde et en particulier en Polynésie, dans les îles notamment qui sont plus sensibles à ce genre de variations". Les chiffres peuvent en effet inquiéter. La crise liée à la pandémie est à la fois plus longue et plus significative. Entre 2019 et 2020, les chiffres de l’ISPF indique une perte d’environ 2 500 emplois salariés. Quant aux chiffres du tourisme, ils ont été divisé par trois sur la période, le nombre de touristes passant de 236 000 à 77 000. Une évolution défavorable, plus rapide et prononcée, qui n’est pas de nature à rassurer le médecin qui évoque une forte sensibilité de la population au niveau local sur le sujet. "Il y a des clusters, un suicide peut en entraîner un autre, comme une épidémie un petit peu."
 
D’où la nécessité selon lui de mettre en place "des interventions de crise qui peuvent limiter le risque de reproduction" d’autant que, dans la majorité des cas, la personne suicidaire a communiqué son intention suicidaire. La prévention est donc possible, les actions de sensibilisation et de traitement devant s’inscrire dans une véritable stratégie pour éviter que 2022 soit un nouveau pic en matière de suicide. Sur ce point, l’ancien chef du service psychiatrique au CHPF, désormais en poste en Martinique, déclare qu'"il faut absolument mettre en place un programme de prévention structuré". Si la CPS et le ministère de la Santé ont continué notamment à accorder des subventions à SOS Suicide, l’Établissement public administratif pour la prévention (Epap) a quant à lui été dissous fin 2010. L’effort en matière de prévention a été, selon lui, "moins important, moins structuré, moins reconnu, plus associatif". Reste que la crise de la Covid-19 a commencé début 2020, la réalisation d’actions pourrait apparaître tardive. Mais pour le médecin, "ce n’est pas trop tard pour la prévention. Il y a souvent un décalage entre l’événement qui a provoqué la crise économique et les chiffres du suicide. Ce serait vraiment la bonne période pour la faire". Gouverner, c’est prévoir et aussi prévenir.
 

Problèmes économiques ou problèmes de couple ?

L’étude n’est pas avare de statistiques pour orienter les actions de prévention, mais le Dr Amadeo l’admet : l’exercice de collecte est difficile.  "Si on veut être vraiment efficace en prévention du suicide, il faudrait déjà avoir une surveillance épidémiologique, savoir en temps réel le nombre de suicides qui arrivent. Ça, malheureusement ce n’est pas le cas, c’est quatre ans après quand ce n’est pas cinq. On ne peut pas faire une politique de prévention si on a des soucis d’évaluation."

Parmi les chiffres mis en avant, le ratio de 1 :1 constaté sur les tentatives de suicide entre les hommes et les femmes. Ceci signifie qu’il y a autant de tentatives émanant des deux genres. Mais ce ratio est de 3 :1 concernant les suicides effectifs. Trois fois plus d’hommes que de femmes vont au bout de l’acte. La pendaison est la méthode de suicide la plus courante (87,3%) avec des fréquences similaires chez les hommes et les femmes. Les médicaments et les drogues sont nettement moins utilisés (3,8%).
 
Mais le but de l’étude était surtout d’identifier les facteurs de risque chez les personnes décédées par suicide en Polynésie et de les comparer avec d’autres territoires d’outre-mer et la Métropole. 767 suicides ont en effet été recensés sur la période 1992-2016 avec des ressorts et de déclencheurs différents.
 
Le déclencheur du suicide est surtout à trouver dans le cercle de proximité avec une différenciation homme / femme sur ce point. "La plupart des hommes ont été confrontés à des problèmes avec leur partenaire, alors que la plupart des femmes ont dû faire face à des problèmes familiaux." Les problèmes avec le partenaire représente ainsi 30,3% des cas et se retrouve dans des proportions proches dans les deux catégories avec 31% chez les hommes et 27,9% chez les femmes. Les problèmes avec les parents sont par contre plus souvent constatés chez les femmes (20,9%) que chez les hommes (8,4%). À l’inverse, les troubles liés aux addictions ont constitué un déclencheur dans 17,4% des cas chez les hommes contre 4,7% chez les femmes.
 
Interrogé sur l’absence de déclencheur apparemment lié à la perte d’emploi ou à une évolution économique défavorable, le Dr Amadeo confirme qu’il y a effectivement très souvent des affaires de séparation "très mal vécues". Le déclencheur économique relève plus des  "conséquences indirectes relationnelles". "Quand il y a une crise comme ça, très souvent les enfants, les jeunes qui perdent leur emploi, retournent chez les parents. Ils retrouvent un peu d’emprise familiale des parents ce qui pouvait entraîner des conflits, comme on a vu pendant le confinement". Une indépendance perdue qui peut donc s’avérer problématique. En cas de licenciement du chef de famille, "il y a également la perte de statut social, souvent du père, qui entraîne des problèmes de couple" et qui peuvent notamment conduire à une séparation. Des situations qui entraînent donc in fine des problèmes avec la famille et le partenaire.
 

Rédigé par Sébastien Petit le Mardi 19 Octobre 2021 à 17:13 | Lu 3503 fois