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​Job dating à Tatutu


Tahiti, le 13 juin 2022 – Depuis le mois de février dernier, dix personnes détenues au centre de détention de Tatutu suivent une formation menuiserie. Ces hommes, tous libérables sous moins d'un an, se sont entretenus jeudi avec plusieurs chefs d'entreprise du territoire en vue d'obtenir un stage puis un éventuel emploi lorsqu'ils sortiront de prison. Un projet fort qui, tel que l'a relevé Cyril Rebouillat du Medef, permet de s'attaquer au sujet de l'"inclusion sociale", un "enjeu fondamental" pour la Polynésie.
 
Aux yeux de la société, ce sont des détenus, mais pour les chefs d'entreprise qui se sont rendus au centre de détention de Tatutu, ce sont de potentiels futurs stagiaires ou employés. Jeudi, dix hommes incarcérés à Tatutu ont en effet passé des entretiens avec les directeurs de sociétés spécialisées dans les métiers du bois en vue d'obtenir un stage et pourquoi pas, un emploi. Cette session innovante de job dating a été réalisée dans le cadre de la formation menuiserie que suivent dix personnes détenues depuis le 28 février dernier. Avant de s'entretenir avec les différents chefs d'entreprise présents, les menuisiers en devenir ont tout d'abord tenu à exposer leurs œuvres. Boîte à outils pensée jusqu'au moindre détail, meubles, sculptures : Chacun a expliqué les différentes étapes de son projet. L'auditoire a notamment été bluffé par l'échiquier de Georges, un détenu qui "joue beaucoup" aux échecs mais qui n'avait pas son "propre plateau".
 
Au terme de ces présentations, les dix détenus se sont, tour à tour, entretenus avec les chefs d'entreprise qui pourront potentiellement les engager en qualité de stagiaire dans le deuxième semestre de leur formation qui doit durer un an. Des entretiens qui ont visiblement été payants puisque le directeur de Wood Concept, Damien Dubosc, a indiqué que son attention avait été retenue par deux candidats : "Ce projet de réinsérer des personnes dans la vie active et de les remettre sur les rails me paraissait juste. Nous avons été impressionnés car ces personnes veulent réellement s'en sortir, elles sont motivées et imprégnées de leur formation. Ce n'est pas du chalala ! J'espère engager au moins deux d'entre elles en stage".
 

Devoir de la société

Et si l'on peut penser que les employeurs pourraient avoir une certaine appréhension quant au fait d'engager des ex détenus, il n'en est rien pour Cyril Rebouillat du Medef qui a salué vendredi une "très belle initiative" : "Ce sujet de l'inclusion sociale est un enjeu fondamental pour la Polynésie au sens large, pour l'individu en lui-même, pour le détenu en lui-même, pour le centre de détention et pour le monde de l'entreprise car nous sommes tous concernés. Nous devons tous participer quant au fait de donner une chance au plus grand nombre. Il s'agit du projet d'insertion sociale au sens large. L'appréhension d'engager un ex détenu existe forcément, elle est humaine et correspond souvent à l'appréhension de la différence comme avec le handicap." Pour le chef d'entreprise, ce projet s'inscrit dans le devoir de la société : "C'est tout l'intérêt de cet événement aujourd'hui, cela permet, pour ceux qui en douteraient, de montrer que l'on parle avant tout de l'individu. Après, quelque soit son parcours de vie, c'est ce qu'il va pouvoir apporter à la société et à l'entreprise lorsqu'il va sortir de prison. La question est de savoir ce que la société avec un grand S peut apporter en matière d'accompagnement de ces personnes."
 
Ce projet, qui souligne l'importance fondamentale de la préparation à la réinsertion avant même la sortie de prison, a été porté à bout de bras par Valérie Adda. Psychologue du travail, véritable cheville ouvrière de ce programme, la représentante en Polynésie de l'Association pour l'éducation cognitive et le développement (AECD) est notamment en charge de l'accompagnement socio-professionnel. Elle explique que "l’approche pédagogique de l’AECD repose sur les principes fondateurs de l’éducation cognitive et sur les courants de recherche qui concernent les pédagogies de la médiation et du développement cognitif, appliqués au champ de l'orientation et de la formation professionnelle". La concrétisation des principes qui "structurent la démarche pédagogique de l'AECD, intervient à trois niveaux : l'individualisation des parcours, l'évaluation dynamique et formative, l'alternance des temps de travail (individuel et collectif) et contenus (techniques, théoriques…) adaptés aux capacités d’apprentissage de l’individu." Valérie Adda espère que les détenus en formation –qui perçoivent une indemnité de 30 000 Fcfp par mois au titre d’un CAE– seront un jour "en capacité de se présenter comme chefs de chantier ou chefs d'équipe".
 

"Un modèle unique"

Lui aussi très investi dans ce programme, le directeur du centre pénitentiaire, Vincent Vernet, rappelle que ce projet est un "travail commun entre le Pays et l'administration pénitentiaire" : "L'idée de départ était de faire travailler les personnes détenues en circuit fermé sur les métiers du bois. Cela nous a ensuite conduits à prendre contact avec le CFPA qui nous a permis de rencontrer Jean-Philippe qui a lui-même construit l'action autour du recyclage de palettes pour en faire du mobilier plutôt du type ornements et gravures. Ce sont des CAE hébergés, un modèle unique. Le ministère du travail nous a permis d'avoir ces dix contrats à l'année. Le CFPA nous délègue le formateur. C'est un travail commun entre le Pays et l'administration pénitentiaire donc l'État. L'objectif était de créer un groupe d'une dizaine de stagiaires avec une partie d'entre eux qui ne connaissaient pas les métiers du bois et les autres qui avaient déjà travaillé dans ce domaine avant."
 
Le responsable de Tatutu précise aussi que cette formation a permis à certaines personnes détenues de retrouver une certaine forme de sérénité : "Tout l'art du formateur a été de faire que ce groupe avance de manière unilatérale et que ceux qui ne connaissaient rien puissent avancer à travers de l'aide de leurs pairs. C'est une méthode extrêmement professionnelle. L'idée est que les personnes détenues puissent utiliser les compétences acquises pour un projet de sortie. Ils ne viennent pas à reculons et il n'y a quasiment jamais d'absent. Nous avions sélectionné des profils durs qui avaient des problèmes disciplinaires en pensant que cela pourrait les canaliser et cela a marché."
 

Un formateur d'exception

"Une main de fer dans un gant de velours." Formateur des dix apprentis, Jean-Philippe Andriot –il n'aime pas vraiment qu'on le précise– est un professionnel aguerri. Il a notamment obtenu un diplôme dispensé par l'UPF et la prestigieuse école d'art parisienne, l'école Boule, en suivant la formation de Patrick Blanchard, élu Meilleur ouvrier de France dans le domaine de la sculpture en 1997. Également luthier et titulaire d'un CAP d'ébéniste, Jean-Philippe Andriot a adopté une "approche cognitive" avec ses élèves : "Il s'agit de séquencer le maximum de choses afin de traiter l'enseignement point par point". Au niveau "humain et social", l'homme fonctionne avec une "technique d'ascenseur" : "Je leur transmets une compétence qu'ils doivent ensuite retransmettre à quelqu'un d'autre au sein de l'atelier." "Épaté" par les présentations faites par ses élèves vendredi, Jean-Philippe Andriot constatent que ces derniers "ont pris confiance en eux" car "ils savent qu'ils ont acquis des compétences" qu'ils pourront utiliser dans leur "nouvelle vie", voire dans leur "nouvelle identité".
 


Rédigé par Garance Colbert le Dimanche 12 Juin 2022 à 20:46 | Lu 2328 fois