Tahiti Infos

​“La crise a exacerbé les trafics”


Tahiti, le 9 décembre – A la veille de son départ après trois ans en fonction, le chef du pôle d'orientation des douanes en Polynésie française, Jean-Michel Manzoni, a accordé une longue interview à Tahiti Infos dans laquelle il dresse le bilan de l'action des douanes pendant la crise sanitaire et détaille l'évolution des missions de terrain en matière de trafic d'ice, protection des espèces, renseignement, saisie des contrefaçons ou contrôle de la ZEE…
 
Quel bilan tirez-vous de ces trois années en fonction opérationnelle aux douanes de Polynésie française ?
 
Ces trois années ont été très denses, très riches. Elles ont aussi été pleines de surprises. Une surprise notamment que nous avons tous connu, c'est la pandémie, la crise covid-19 qui nous a obligé à repenser un certain nombre de choses. Qui nous a également obligés à nous projeter sur ce qui nous attendait à l'issue de la réouverture des frontières et de la reprise des vols. Et nous n'avons pas été trop déçus, car les trafics auxquels nous étions confrontés avant la crise se sont malheureusement exacerbés. La pandémie a créé un certain nombre de ruptures d'approvisionnement. Et sans surprise, nos plus belles saisies, je pense à l'ice mais pas uniquement, sont intervenues immédiatement après cette réouverture des frontières.”
 
Quel impact la crise sanitaire a-t-elle eu sur le travail des douanes ?
 
“La première chose qui a frappé tout le monde, et cela a commencé en métropole, c'était la question des matériels et des équipements de protection avec deux problématiques liées. La première concernait le non-approvisionnement, la difficulté d'obtenir des stocks, lesquels étaient pour l'essentiel fabriqués en Chine. Car il fallait encore les acheminer sur le territoire, que ce soit pour la métropole comme pour la Polynésie française. La deuxième problématique est que dans l'urgence, nous avons dû trouver des procédures douanières simplifiées pour que ces matériels parviennent au plus vite à ceux qui en avaient besoin. D'abord les soignants puis l'ensemble de la population. C'était un véritable enjeu pour les douanes dès le début de l'épidémie et un réel travail d'accompagnement auprès des autorités. A la fois avec le haut-commissariat pour ce que l'on a appelé le “corridor sanitaire aérien” avec des envois qui arrivaient de métropole et que nous dédouanions en urgence, en priorité absolue. Les produits entraient sur le territoire pour rejoindre au plus vite les établissements sanitaires. De même, lorsque les premiers envois en provenance de Chine sont arrivés, nous avons beaucoup travaillé avec Pékin et notamment avec le conseiller douanier à l'ambassade de France de l'époque qui est allé sur le tarmac pour s'assurer de l'embarquement des matériels en présence de hauts représentants du gouvernement polynésien qui s'étaient déplacés.”
 
Quels effets cette crise a-t-elle eu sur le trafic d'ice ?
 
“Le premier impact de la crise, et nous en parlions souvent lors de nos réunions mensuelles avec les gendarmes de la Cross, était palpable sur l'évolution des prix. Car cette évolution n'est pas neutre et donne une tendance quant aux volumes et à leur disponibilité sur le fenua. Nous avons pu constater que le tarif a tout simplement explosé pendant la crise. Le prix au gramme a atteint des records et n'a eu de cesse de progresser au cours des derniers mois. Cela reste encore vrai au moment où je vous parle. Mais les vols ont repris et le prix va malheureusement de nouveau se réduire. Le second impact de cette crise sur le trafic, c'est qu'avec l'arrêt des vols, d'autres voies d'entrée ont été trouvées, notamment via des conteneurs.”
 
En quelques années, les douanes se sont particulièrement investies sur la lutte contre le trafic d'ice. Comment se sont-elles adaptées ?
 
“Lorsque je suis arrivé en Polynésie fin 2018, mon directeur de l'époque avait beaucoup insisté sur le trafic de cocaïne par voie maritime et sur le rôle des douanes à ce sujet. En général, quand nous faisons une intervention en haute mer, c’est-à-dire l'arraisonnement d'un bâtiment ciblé pour trafic de cocaïne, nous le faisons en embarquant des agents des douanes spécialistes des fouilles de bateaux sur des bâtiments militaires. Je précise que notre dernier arraisonnement s'est fait en pleine pandémie, c'est aussi une manière de dire qu'en avril 2020 et alors que le territoire était confiné, nous avons envoyé nos douaniers pour arraisonner des navires avec des fusiliers marins. Cette coopération ne s'est jamais arrêtée, pas même au plus fort de la crise. Le trafic de cocaïne était donc le premier sujet sur lequel on m'avait demandé de me concentrer. Et j'ai vu un autre sujet dont la plupart des contacts que j'ai noués sur le territoire m'avaient parlé : le sujet de l'ice qui n'était pas encore étayé par les saisies. En 2016 et 2017, nous saisissions entre 200 à 300 grammes d'ice par an. Je parle de la douane uniquement. Voilà d'où nous partions. Aujourd'hui, sur les trois années écoulées, nous en sommes à une trentaine de kilos, soit une moyenne de dix kilos par an. Le basculement est absolument monumental et je pense que nous sommes loin de ce qui entre sur le territoire.”
 
Comment avez-vous adapté vos méthodes ?
 
“Nous avons eu une prise de conscience qui s'est accompagnée d'une évolution de nos méthodes, de nos moyens, de nos formations. Nous avons vraiment adapté notre riposte à la menace. Nous avons arrêté de nous concentrer exclusivement sur la mer et sur le trafic de cocaïne à destination de pays voisins pour nous reconcentrer sur la protection de ce territoire, qui est une priorité absolue à nos yeux, et sur le trafic d'ice. Je salue ici le travail des autorités. Je pense en particulier au procureur de la République Hervé Leroy, au procureur général Thomas Pison et au vice-procureur Yann Haussner, qui ont été absolument indispensables dans notre prise de conscience et dans la réorientation des contrôles. Par habitude et par logique, nous étions excessivement concentrés sur l'aéroport. C'était une erreur, car il y avait fort à parier qu'il y aurait une autre voie d'entrée qui allait être utilisée par les trafiquants. Et c'est immanquablement ce qui s'est passé. Cette voie d'entrée, c'était le port de Papeete. Nous ne l'avons pas fermé, il est hors de question de le faire, car le commerce doit rester fluide.”
 
Vous vous êtes notamment rééquipés ?
 
“Nous avons changé un certain nombre de choses en matière de méthodes de contrôle, de ciblages, de matériels. Nous utilisons les chiens plus que jamais auparavant. Tout cela a changé la donne et les premiers résultats sont rapidement apparus. Il y a à peine quelques semaines, nous avons fait une saisie majeure dans un conteneur. L'ensemble des vecteurs – aérien, postal et maritime– qui permettent d'introduire de la drogue sur le territoire sont aujourd'hui couverts par les douanes. Nous avons tout ce qui existe de mieux en matière d'équipements avec des matériels adaptés qui résistent au climat. Je précise que c'est tout de même à l'aéroport que nous effectuons 90% de nos saisies et il demeure l'objet de toutes nos attentions. Je voudrais ajouter que nous travaillons également en matière de prévention. Cette semaine, les maîtres-chiens des douanes ont été appelés dans un établissement d'enseignement secondaire avec les services de police municipale et des policiers la Direction de la sécurité publique afin de procéder à un certain nombre de contrôles sur des comportements délictuels. Nous faisons aussi de la proximité, car je crois que nous avons acquis une forme de crédibilité pour parler de la problématique de l'ice.”
 
Au-delà de la lutte contre le trafic de stupéfiants, les douanes ont de nombreuses autres missions, dont celle de la protection des espèces ?
 
Là aussi, nous avons eu de bons résultats. C'est un sujet qui tient à cœur à l'ensemble des autorités, mais aussi à la population. Malheureusement, chaque année, nous avons des dizaines de kilos de viande de tortue qui sont encore saisis. La dernière saisie en date remonte à il y a encore quelques jours. Nous avons aussi à gérer la question récurrente de la pêche et du commerce des requins, qui est un sujet qui pose problème puisque normalement leur arrivée sur le territoire est interdite. Et cela, quelles que soient les conditions, en vertu du code de l'environnement. Or, nous trouvons encore des cargaisons de requins qui sont acheminées jusqu'à Tahiti avant d'être réexportées vers d'autres pays de consommation, notamment vers l'Europe. Au-delà de la protection des espèces, nous avons également à cœur d'assurer la protection des consommateurs qui est très importante pour nous. Elle se décline sous la forme du contrôle de certaines marchandises lors des opérations de dédouanement. En clair, 99% des importations de produits vers Tahiti arrivent par la mer, par conteneurs. Je parle donc ici du bureau de dédouanement de Papeete."
 
Il s'agit des contrefaçons ?
 
"Nous avons des vérificateurs qui sont très axés sur ces problématiques et qui connaissent parfaitement les thématiques de contrefaçons, de protection de l'enfance avec les normes applicables sur les jouets. Nous saisissons des centaines de contrefaçons dangereuses pour la santé et la sécurité des plus jeunes. Nous parlons ici des travailleurs et de certains outils qui ne sont pas aux normes, qui sont donc bloqués à la frontière, détruits ou réexpédiés aux frais de l'importateur. C'est une partie de notre activité qui est moins en vue et c'est dommage car elle concerne l'ensemble des Polynésiens. Elle évite de se retrouver confronté à des accidents graves au niveau de la manipulation de ces appareils. Nous échangeons beaucoup à ce sujet avec la DGAE, avec laquelle nous avons un partenariat et avec qui nous effectuons des opérations communes de contrôle. Je voudrais d'ailleurs dire qu'ici plus que n'importe où ailleurs, la douane est au carrefour des institutions privées comme publiques et qu'elle a besoin de s'appuyer sur tous ses partenariats pour être efficace. Si elle est efficace comme elle ne l'a jamais été depuis trois ans, c'est grâce à cela.”
 
Les douanes mènent également des opérations en mer ?
 
“Comment les douanes peuvent-elles être utiles sur un territoire constitué à 99% d'eau et à 1% de terre, sachant que les douanes protègent la frontière et que la frontière, c'est d'abord la ZEE ? Nous embarquons en mer sur les moyens d'autres forces. Notre premier partenaire en mer, c'est l'armée. Et nous avons de très bonnes relations avec le Comsup. Mais nous travaillons également avec la police de l'air et des frontières (PAF), notamment pour faire des patrouilles au large des lagons, pour s'assurer du statut fiscal des bateaux, faire du repérage et cibler des navires d'intérêt. Ce travail-là est réalisé grâce à des moyens prêtés, empruntés très volontiers par ces autres services. C'est le volet opérationnel. Mais il y a un autre volet qui est plus discret, qui n'en est pas moins intéressant, c'est le volet lié aux renseignements. Il s'agit de tout ce que nous pouvons glaner comme informations auprès du grand public, des professionnels de la mer et des marinas sur des comportements suspects. Nous pouvons ensuite les exploiter au niveau douanier en attendant leur retour sur le territoire ou, dans le cadre de la Cross et d'autres partenaires, faire passer à d'autres services. Comme le disait l'un de mes anciens directeurs, le renseignement maritime, c'est à terre qu'on le collecte.”
 
Quels sont les enjeux à l'avenir pour les douanes en Polynésie?
 
“La première chose sera de gérer l'héritage. De gérer les partenariats dont je viens de parler. De les entretenir et de les faire vivre. Si l'on ne se parle plus, si l'on ne communique plus, tout cela va s'étioler. Il s'agit d'entretenir nos partenariats avec nos voisins comme la Nouvelle-Zélande, qui est le premier à nous avoir tendu la main et qui est celui dont nous avons le plus appris sans doute ces dernières années. Ou bien avec les Etats-Unis, avec lesquels nous sommes en train de mettre en place un partenariat opérationnel avec les services frontaliers au travers de l'échange d'informations, du ciblage d'un certain nombre de voyageurs. Et cela est très prometteur pour l'avenir. Le produit qui nous menace le plus passe par le territoire et ils ont aussi un rôle à jouer dans le cadre des bonnes relations entre voisins. La deuxième chose sera de continuer à innover et de s'intéresser aux meilleures pratiques. De voir comment les organisations criminelles évoluent. C'est une sophistication permanente des moyens, des méthodes que nous allons devoir gérer. Nous savons faire des tas de choses, il va falloir les mettre en œuvre.”
 
Propos recueillis par Garance Colbert
 

Rédigé par Garance Colbert le Vendredi 10 Décembre 2021 à 17:29 | Lu 3481 fois