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​“Flosse est avant tout opportuniste”


Tahiti, le 20 avril 2023 – Le député et candidat du Tavini à la présidence, Moetai Brotherson, estime que l'alliance de circonstance montée entre Édouard Fritch et Gaston Flosse “ne fonctionne pas”. Mais il revient également sur les discussions passées entre autonomistes et indépendantistes, les alliances politiques contre nature qu'il affirme lui-même n'avoir “pas comprises et pas acceptées”.
 
Gaston Flosse et Édouard Fritch ont scellé leur alliance pour ce second tour, qu’est-ce que cela vous inspire ?

“Il y a plusieurs plans à considérer. Au plan personnel, je trouve ça plutôt bien qu’il y ait cette réconciliation entre Gaston et Édouard. Ils ont de la famille en commun, l’un est le grand-père des enfants de l’autre, cela fait dix ans qu’ils ne se parlent plus. Donc sur ce plan-là, je n’ai rien à dire ou à redire. Je trouve cela bien, c’est une bonne chose. Sur le plan politique, évidemment que ce n’est pas surprenant. Parce que, de ces deux-là, rien ne me surprend plus. Mais c’est plus gênant, plus embêtant. Ce n’est pas une bonne image de la politique que cela envoie aux jeunes et à l’ensemble des Polynésiens.”
 
Vous considériez aussi le Amuitahira'a comme un parti indépendantiste avant ce revirement en début de semaine ?

“Eh bien écoutez, c’est comme cela qu’il s’est vendu depuis que le Tahoera'a est mort et que le Amuitahira'a est né. C’était un parti qui se voulait souverainiste et Gaston Flosse est allé voir nombre de nos partisans à l’époque pour leur dire : Avec moi vous l’aurez l’indépendance que Oscar n’a pas réussi à vous donner en 40 ans. C’était vraiment le discours et c’est là-dessus qu’il a réussi à rallier des gens comme Martial (Teroroiria) par exemple, qui était l’ancien président du tomite oire Tavini à Taha'a. Ces gens là doivent se sentir floués aujourd’hui, car ils découvrent en fait qu’il a retiré son masque et qu’il a toujours été autonomiste. (…) Je pense qu’il est avant tout opportuniste avant d’être autonomiste, souverainiste ou quoique ce soit. Au moment où il créé le Amuitahira'a, son fonds de commerce autonomiste avait été raflé par le Tapura et il fallait qu’il se réinvente un segment de marché. Il s'est dit que le seul segment qui s’offrait à lui c’était d’aller marcher sur les plates-bandes d’Oscar. Et je pense que c’est à l’origine de sa mue. Combiné au désamour entre Paris et lui, il s’est dit : embêté pour embêté, je vais rendre à l’État la monnaie de sa pièce. Je pense qu’aujourd’hui on se rend compte, du moins ceux qui y ont cru se rendent compte, que c’est une vraie supercherie. C’est quand même assez pathétique de voir aujourd’hui Gaston Flosse appeler au barrage contre les indépendantistes. Le même qui nous suppliait de faire alliance avec lui l’an dernier lors des législatives.”
 
Sur le plan comptable, l’idée de cette alliance pour refaire les 5 000 voix d’écart avec vous, est-ce que ça peut représenter un risque pour le Tavini ?

“Non. En théorie si on prend les chiffres du premier tour et qu’on les additionne, effectivement il rattrape le retard voire il nous dépasse. Sauf que cela en marche pas. Je ne le conjugue même pas au futur, je le conjugue au présent. Cela ne marche pas. Depuis que cela a été annoncé, on reçoit des appels de gens du Tapura qui nous disent : on n’a pas signé pour ça, on a créé le Tapura pour ne plus voir Flosse, pour ne plus vivre ce qu’on a vécu sous Gaston Flosse. Et on reçoit également des appels des gens du Amuitahira'a qui nous disent qu’ils pensaient qu’il était indépendantiste, qu'ils s’aperçoivent que finalement il ne l’est pas, donc qu'ils vont voter bleu au second tour.”
 
En 2023, il y a cette alliance entre Gaston Flosse indépendantiste et Édouard Fritch autonomiste. Mais en 2018, il y a eu discussions entre Gaston Flosse autonomiste et le Tavini indépendantiste. Vous aviez discuté avec Gaston Flosse alors même que vous étiez de deux partis et deux idéologies différentes ?

“On a une histoire avec Gaston Flosse et le Tahoera'a. Il faut se souvenir du 777. Il faut se souvenir de la période de l’UDSP (Union pour le développement, la Stabilité et la Paix). Il y a des personnes qui sont au Tavini et qui sont aussi très proches de Gaston Flosse. Là je parle d’affect, d’amitié et ce sont ces personnes-là qui nous disent : Gaston voudrait vous voir et discuter. Donc on est allé les voir pour discuter, mais pas pour négocier quoi que ce soit puisque dès le départ Oscar Temaru a été bien clair en disant que les urnes ont parlé et qu'on respecte le verdict des urnes. On a trop souffert de l’instabilité, nous-aussi de 2004 à 2013, donc on ne va participer à aucune manœuvre de renversement de la majorité et on attendra les prochaines élections pour que le peuple se décide.”
 
À l'époque, il y avait votre position et celle d'Oscar Temaru qui étiez contre cette alliance avec Gaston Flosse, mais est-ce qu'il n'y en avait pas quelques-uns au Tavini qui poussaient pour ce rapprochement ?

“Ce n’était pas pour les territoriales. Il y avait déjà des gens qui se positionnaient pour les municipales qui arrivaient deux ans après. Et les municipales ce sont des élections différentes. On a l’habitude, ce n’est pas de maintenant, que des listes d’union se forment. Je crois que les gens du Tavini qui voulaient que la discussion se fasse étaient plus dans l’optique des municipales.”
 
Quand vous parlez d’affect, c'est un peu ce qu'ont dit hier Édouard Fritch et Gaston Flosse pour expliquer leur “réconciliation”. Est-ce que cet affect ne conduit pas à des alliances politiques contre-nature et à la perte de confiance des électeurs ?

“Ah certainement. Je l’ai dit et je le redis. A l’époque du 777, je n’étais même pas adhérent au Tavini. J’étais chef de service dans l’administration. Et j’avais même démissionné de mon poste de chef de service suite à cela. Donc j’ai fait partie de ces gens qui n’a pas compris et pas accepté cette union à l'époque. Au fond, j’ai compris la démarche et qu’elle était nécessaire dans le contexte particulier qui a suivi 2004, le Taui, avec les tensions qu’il y avait dans les familles, les gens qui ne se parlaient plus et qui se disputaient. Enfin c’était vraiment tendu, on n'était pas au bord de la guerre civile mais ça commençait à y ressembler. Que ces deux metua fassent la paix, c’était nécessaire. Après, l’expérience a montré que ce n’était pas tenable. On a vu tout de suite après l’alliance, l’appétit naturel de Gaston Flosse ressurgir. On a vu la formidable machine politique qui ne s’arrête jamais, penser à la prochaine élection et commencer à placer ses pions. On l’a vu commencer à répandre des rumeurs comme quoi on voulait mettre l’impôt sur le revenu… Ce n’était juste pas tenable.”
 
Gaston Flosse et le Amuitahira'a étant indépendantistes, est-ce que vous avez discuté et réfléchi à mener votre combat pour l'indépendance avec Gaston Flosse ces dernières années ?

“On a eu des réunions, techniques d’abord, avec ceux du Amuitahira'a pour comprendre quel était le projet. Car on a entendu le projet de Pays associé avec l’État, ensuite d'État souverain associé… Nous on ne comprenait pas, on se disait que cela n’existait pas. Donc on est allé en réunion où ils nous ont expliqué leur vision des choses. Et on leur a expliqué que, de notre point de vue, constitutionnellement ce n’était pas possible. Ensuite, il y a eu les réunions avec les deux leaders. Et là, ça a été le clash. Car Oscar a été droit dans ses bottes et il a réaffirmé qu’il ne voulait plus faire confiance en Gaston Flosse et qu’il n’était pas question qu’on fasse alliance avec qui que ce soit. C’était avant les législatives et je me souviens très bien de Gaston Flosse pointant son index vers moi en me disant : Si on ne fait pas alliance tu ne seras plus député. Bon eh bien, il s’est planté.”
 
Le principal argument du Tapura et du Amuitahira'a, c’est de dire que Moetai Brotherson dissimule le véritable dessein du Tavini qui est l’indépendance “immédiate” d’Oscar Temaru ? Comprenez-vous que cette critique vous colle à la peau ?

“Je peux comprendre que, parmi les citoyens, il y a des gens qui n’ont pas forcément l’information qu’ils devraient avoir. Et qu'ils peuvent penser cela. Je peux d’autant plus le comprendre que, finalement, Oscar et moi on n’est pas de la même génération. On n’a pas le même âge et on n’a pas vécu les mêmes combats. Je n’ai pas toutes les cicatrices qu’ont les vieux du Tavini. Je n’ai pas fait les marches anti-nucléaires. À cette époque-là, je jouais aux billes. On n’a pas la même culture politique. Je ne suis pas né dans une famille indépendantiste. Mes deux parents étaient autonomistes et fonctionnaires. Donc on n’est pas issu du même moule. Maintenant, on a exactement le même objectif. Cet objectif, c’est de réaliser l’étape de l’indépendance qui viendra au terme d’un processus d’autodétermination, encore une fois, pas imposé. Les Polynésiens le choisiront. Et aussi, il ne faut pas que les gens oublient que la finalité du Tavini ce n’est pas l’indépendance. Parce que si c’était l’indépendance, cela voudrait dire que le jour où on atteint l’indépendance le Tavini cesse d’exister. Il n’a plus de raison d’exister. Le travail commence le jour où on est indépendant. L'objectif du Tavini, c’est de mettre en place une société Ma’ohi. Une société polynésienne souveraine, mais aussi une société polynésienne avec des fondamentaux d’équité, de justice sociale, de répartition des richesses qui ne sont pas ceux qu’on connait aujourd’hui.”
 

Rédigé par Vaite Urarii Pambrun et Antoine Samoyeau le Jeudi 20 Avril 2023 à 22:17 | Lu 4474 fois