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Yes, they Cannes


(AFP/Christophe Simon)
(AFP/Christophe Simon)
Tahiti, le 26 mai 2022 – Trois comédiens polynésiens sur les marches du Festival de Cannes jeudi et un film, Pacifiction, tourné entièrement en Polynésie française et co-produit au fenua, aux critiques dithyrambiques et qui fait figure de favori de la sélection officielle. C'est le scénario totalement hallucinant qui se joue cette semaine sur la Croisette…
 
“Cette édition tient pour nous désormais à la fois son chef-d’œuvre et sa Palme d’or.” La critique des Inrockuptibles fait partie de la longue liste des commentaires, plus élogieux les uns que les autres, formulés à l'égard du film Pacifiction, Tourment sur les îles réalisé par l'Espagnol Albert Serra, avec les acteurs Benoît Magimel et Sergi Lopez. Tourné entièrement en Polynésie et co-produit par le français Idéale Audience Group et le polynésien Archipel Production, le film a été présenté jeudi parmi les 22 longs-métrages en sélection officielle. Un jeudi qui a été l'occasion de l'ascension des marches et du tapis rouge de l'un des plus grands festivals cinématographiques au monde pour les trois comédiens polynésiens Pahoa Mahagafanau, Matahi Pambrun et Mickaël Voutor. Tous les trois encadrant un réalisateur dont le génie semble avoir littéralement ébloui la Croisette et un Benoît Magimel pour lequel les critiques rivalisent de superlatifs.
 
Standing-ovation
 
“Une rencontre fabuleuse entre un acteur et un personnage : dans le rôle du haut-commissaire de la République à Tahiti, en Polynésie française, Benoît Magimel fait preuve de génie”, écrit Télérama. “Une deuxième trouvaille troublante, structurant le scénario, est la menace d’une reprise des essais nucléaires par l’armée française dans la région.” Une trame narrative qui ne manquera pas d'accrocher le spectateur polynésien, même si le patron d'Archipel Production, Laurent Jacquemin, relativise sa portée politique dans la “Pacifiction” d'Albert Serra. “On est vraiment sur une fiction et il n'y a absolument rien de crédible dans ce qui se passe et dans la narration. On ne se repose pas sur des choses concrètes, des choses du réel.”
 
“Un thriller politique qui pourrait bien n'en avoir que le nom”, confirme la critique du journal Le Monde, dans un article tout aussi grandiloquant sur la performance du réalisateur et de ses acteurs. Article illustré par les poses d'une Pahoa Mahagafanau en robe à fleur rouge, hibiscus à l'oreille, et d'un Matahi Pambrun, tatouages apparents, entourant Benoît Magimel à la fenêtre d'un hôtel. Il semble flotter plus qu'un petit air de Polynésie sur la Croisette… Projeté jeudi mais attendu depuis plusieurs jours, le film a déjà récolté une standing-ovation et les yeux embués de Benoît Magimel, qui a découvert le long-métrage de 163 minutes lors de sa projection au festival.
 
C'est en effet tout l'art du réalisateur espagnol, déjà expliqué dans nos colonnes par deux de ses acteurs polynésiens, que de construire son film au fur et à mesure du tournage et sans ligne directrice apparente en tête. Pahoa Mahagafanau, venue initialement tourner une simple scène de figuration, se retrouve bombardée –sans même s'en être rendue compte– en personnage “clé” du récit, toujours selon Télérama. “Cette femme transgenre devenue la confidente et l’informatrice du héros, et dont le regard semble le percer à jour, à chaque instant.”
 
L'un des favoris
 
“Un film qui envoûte ou laisse circonspect mais une offre de cinéma tellement originale et hors cadre”, “Un film (qui) rebat toutes les cartes, non seulement celle du festival, mais aussi celle du cinéma", "Pourrait-on imaginer, in extremis, à l’avant-dernier jour de la compétition officielle cannoise, un film qui renverrait dos à dos tous les autres ?”… Trois pages dans Libération, une autre dans Paris Match, Le Monde, Les Inrocks, Télérama. Tous semblent placer de hauts espoirs pour la remise des prix qui aura lieu samedi soir. Une Palme d'or ? Un scénario pas si fiction.
 
 

Laurent Jacquemin, Archipel Production, co-producteur : “Albert Serra est un alchimiste”

Quelles premières impressions après cette projection de votre film à Cannes ?
 
“Ce que je retire de ça, c'est qu'Albert Serra est une sorte d'alchimiste. Parce que quand on a fait le tournage, on ne savait pas vraiment ce qu'on tournait. Lui non plus ne le savait pas vraiment. Il avait des pistes, mais il a toujours une façon de tourner en disant que le film se fait de manière organique. Et il a vraiment réussi à en tirer ça. Une sorte de joyau. C'est un alchimiste. Ce sont des images, des scènes qu'on n'a vues nulle part. J'ai croisé plein de personnes à la fin de la projection qui allaient voir les acteurs et qui étaient extrêmement émus. C'était très touchant. Il y avait beaucoup d'émotions.”
 
Donc vous avez en quelques sortes découvert ce film, il vous a surpris ?
 
“Oui. C'est surtout l'esthétisme qui se dégage de ce film qui est vraiment très particulier. C'est un film qui ne ressemble à rien d'autre. Le regard d'un artiste comme Albert Serra sur le Pays est vraiment surprenant. Il arrive à manipuler les fantasmes de gens. Et je pense que chacun va réussir à voir le film qu'il veut. Parce que le film suit une trame narrative, mais il est quand même flou partout. Sur les gens, sur les actions, sur les sentiments… Il y a quelque chose qui se dégage de ce film.”
 
Un mot du scénario, avec une trame qui évoque les essais nucléaires ?
 
“Peut-être qu'en Polynésie, c'est quelque chose qui va parler davantage parce que c'est un sujet qui touche les gens. Mais ça ne va pas forcément marquer le spectateur lambda, parce qu'on est vraiment sur une fiction et qu'il n'y a absolument rien de crédible dans ce qui se passe et dans la narration. On ne se repose pas sur des choses concrètes, des choses du réel. Il y a des séquences avec le haut-commissaire qui va rencontrer un maire pour essayer de le soutenir ou qui va sponsoriser un surfeur… Ce ne sont pas des choses qui existent en Polynésie. C'est un monde un peu fantasmé, qui pourrait potentiellement être le nôtre mais qui ne l'est finalement pas du tout.”
 
Les critiques sont dithyrambiques, est-ce que vous ressentez une attente sur ce film à Cannes ?
 
“Pour les critiques, le film a l'air de sortir parmi les favoris. Et sur place, effectivement on en parle beaucoup. On le sentait depuis quelques jours. Il y avait une énorme attente, il y avait des rumeurs… Et elles se sont quand même confirmées lors de la projection. Les gens se sont levés et ont applaudi pendant longtemps. C'était fort. On sentait vraiment que le public était impressionné dans une salle de 2 000 personnes pleine à craquer. Il y a quand même plein de signes qui montrent qu'il y avait de l'attente.”
 
Plus personnellement, c'est impressionnant de participer de cette façon au Festival de Cannes en y présentant son film ? 
 
“C'est extraordinaire dans le vrai sens du terme. Il y a un côté féérique, rêve éveillé. Tout le monde s'occupe bien de toi, surtout pour les comédiens. Ce matin on a fait différentes séances photos et interviews pour la presse française, avec Shana qui a eu deux heures pour se préparer, une maquilleuse, une coiffeuse pour monter les marches. Tout ça, ce n'est pas la vraie vie. Mais c'est cette parenthèse qui est magique et féérique.”
 

Rédigé par Antoine Samoyeau le Jeudi 26 Mai 2022 à 21:51 | Lu 13135 fois