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Te Vai-ete 'api : La première pierre (de Sisyphe)


Tahiti, le 16 juin 2022 – La première pierre du futur centre d'accueil des personnes à la rue Te Vai-ete 'api a été officiellement posée jeudi matin sur le chantier de Mamao, sans responsables politiques mais en présence des contributeurs du projet et des bénévoles de l'ancien Te Vai-ete. Un futur centre qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, le Père Christophe assumant "tenir à mettre sur la place publique" les aléas administratifs rencontrés depuis 2019 sur ce projet pour lequel "tout le monde n'est pas favorable".
 
C'est une cérémonie relativement intimiste qui s'est déroulée jeudi matin derrière le parc expo de Mamao, sur le chantier du futur centre d'accueil des "personnes à la rue" –le Père Christophe n'aime pas le terme de SDF– Te Vai-ete 'api. Un centre qui doit sortir de terre mi-2023 pour remplacer l'ancien Te Vai-ete de Vaininiore, qui a fermé ses portes depuis le premier confinement début 2020. La cérémonie dirigée par le Père Cottenceau et le Père Christophe a consisté pour l'heure à la pose symbolique de la première pierre d'un chantier qui a déjà beaucoup fait parler de lui depuis le lancement du projet en 2019. À l'époque, le Père Christophe, vicaire-coopérateur de la cathédrale de Papeete et gestionnaire du centre, avait mis les autorités face à leurs responsabilités en les alertant sur l'urgence d'une réflexion sur l'avenir de son centre d'accueil de jour des sans-abris. Un centre non-conforme aux normes de sécurité et sanitaires, exigu et aux missions dispersées entre le presbytère et Vaininiore.
 
30 ans après…
 
Créé en 1994 sous l'impulsion du Secours catholique, le centre d'accueil Te Vai-ete est passé en 30 ans d'une cuisine-salle à manger pour servir des repas aux sans-abris à une structure toujours plus élaborée –et surtout plus fréquentée– proposant douches, lessives et même accompagnement à l'emploi, assistance administrative et judiciaire, redistribution des dons ou encore aide médicale… Et dans la première pierre posée jeudi matin à Mamao, le Père Christophe a inséré symboliquement un tube en PVC renfermant "tout l'historique du projet depuis le commencement il y a presque 30 ans jusqu'à aujourd'hui", ainsi que d'autres informations. "On a mis également la liste de tous les contributeurs qui, depuis le 21 avril 2019, ont donné de 500 à 1 000 Fcfp, même des tōta, et jusqu'à 20 millions de Fcfp et plus pour certains", détaille le Père Christophe. "Et puis on a aussi mis une petite clé USB, je ne sais pas si elle tiendra dans le temps, dans laquelle on a voulu mettre le clip qui a été monté pour ce projet par un collectif d'artistes du Pays."
 
En trois ans, la structure a récolté 105 millions de Fcfp de dons, sur un financement estimé à 255 millions. "On a encore besoin de 150 millions. Mais ça vient, il ne faut pas s'en faire", a de nouveau tenu à rassurer l'homme de foi. Et si aucun élu ou responsable de l'administration n'était présent jeudi matin, c'est à la fois en raison du devoir de réserve électorale qui s'imposera dès ce vendredi aux partis politiques en raison des élections législatives et par choix délibéré du Père Christophe. "C'est vrai qu'on l'a fait un peu exprès. On voulait que ce soient vraiment les acteurs de ce projet. Depuis le commencement, on a voulu que ce projet soit vraiment purement porté par des personnes qui veulent vraiment s'engager", explique-t-il. "La raison fondamentale, c'est que tout le monde n'est pas favorable au projet. En faisant appel aux dons, que ce soit dans l'église et dans la société civile, ne participent à ce projet que ceux qui veulent y participer. Parce que si on demande au Pays, ce sont des impôts. Ça veut dire que ceux qui veulent ou ne veulent pas sont contraints d'y participer."
 
"Manque de bonne volonté"
 
Mais qui veut donc du mal au Centre d'accueil des sans-abris ? Le constat d'un "manque de bonne volonté" de l'administration et des autorités du Pays était partagé jeudi matin par une bonne partie des bénévoles et contributeurs présents, mais la réponse exacte à cette question est pourtant restée en suspens chez la plupart des personnes interrogées. Il faut dire que les lenteurs administratives, l'indécision politique et les aléas techniques rencontrés au cours de ce projet –et abondamment relayés sur les réseaux sociaux par le Père Christophe– ont laissé un goût amer aux bénévoles. La pugnacité du Père Christophe sur le sujet est d'ailleurs parfaitement assumée par le vicaire. "Je tiens à mettre (ces problèmes) sur la place publique, parce que moi je n'ai jamais construit, mais avec l'architecte et les entreprises, je me rends compte que nous ne sommes pas un cas exceptionnel. Pratiquement tous les grands chantiers rencontrent ces problèmes."
 
Ces dernières années, le seul choix du site pour accueillir le futur centre n'a pas été une sinécure. La perspective d'installer une structure d'accueil de jour pour sans-abris en zone urbaine faisant souvent office de repoussoir, tant pour les autorités publiques que certains riverains privés eux-mêmes. Ajoutées à cela, les susceptibilités d'élus et responsables politiques à l'égard d'un projet sur lequel la puissance publique n'avait absolument pas la main ont participé à ce fameux "manque de bonne volonté". La litote n'étant évidemment pas anodine. Plus récemment, le Père Christophe était monté au créneau pour dénoncer la lenteur de l'octroi du permis de construire par l'administration. Et dernièrement, l'impossibilité d'accéder au chantier par le parc expo ou par l'école d'infirmière a muré le projet dans un nouvel imbroglio administratif… Une question pourtant en voie de règlement, confirmait jeudi matin l'un des architectes, également bénévoles du Centre Te Vai-ete, Éric Raffis.
 
"L'urgence" de disposer d'une telle structure est pourtant une réalité. "C'est une nécessité d'avoir un outil social comme celui-là", indiquait jeudi Éric Raffis, emboitant le pas du Père Christophe. "Ce n'est pas un projet qui va résoudre le problème des SDF, c'est juste un projet qui redonnera de la dignité et peut-être de la confiance à ces gens qui sont dans la détresse et qui ont besoin d'être aidés."
 

​Un centre et des bénévoles

Un rez-de-chaussée avec salle à manger, cuisine, dispensaire avec médecins et psychiatres, douches, machines à laver, petit bureau d'accueil et une salle polyvalente. Un étage complet destiné à quatre salles de formation pouvant chacune accueillir 20 personnes. Un espace de stockage des dons et aliments… Le futur Centre Te Vai-ete 'api concentrera l'ensemble des missions réparties entre l'ancien centre et le presbytère de la cathédrale de Papeete. Centre d'accueil de jour, il n'hébergera pas de sans-abris pour la nuit. Les tables peuvent accueillir jusqu'à 120 personnes, mais le presbytère en reçoit aujourd'hui 70 à 80. Comme pour Te Vai-ete, la structure fonctionnera uniquement avec des bénévoles. Une quarantaine jusqu'ici, parmi lesquels trois médecins et un psychiatre. Seul un partenariat avec le Sefi se poursuivra pour des groupes de personnes à la rue.
 

Père Christophe, vicaire-coopérateur de la cathédrale de Papeete : "Tous les gros chantiers rencontrent des obstacles de ce genre"

Vous avez toujours des difficultés d'accès au chantier ?
 
"On a eu une réunion lundi. Déjà, on a réglé le problème immédiat qui était de transporter la grue qui est derrière moi. Ensuite, pour le passage, il semblerait qu'on ait trouvé une solution qui soit en dehors du terrain. Mais on attend la confirmation, parce que la mairie n'était pas à la réunion qui n'était pas prévue. Donc, on a sollicité la mairie dont on attend l'autorisation."
 
Vous semblez un peu usé par ces aléas administratifs qui retardent ce chantier ?
 
"Oui et non, ça dépend. Je tiens à les mettre sur la place publique, parce que moi je n'ai jamais construit, mais avec l'architecte et les entreprises, je me rends compte que nous ne sommes pas un cas exceptionnel. Pratiquement tous les grands chantiers rencontrent ces problèmes. Un permis de construire, ça peut aller jusqu'à un an et demi pour l'obtenir. Le gros œuvre, on m'a dit : je suis jaloux parce que toi tu l'as eu en quatre mois. Je trouvais que c'était déjà long. Eh bien, il paraît que non. Donc, c'est vrai que c'est beaucoup d'aléas. Je les découvre parce que je n'ai jamais construit. Mais je découvre aussi que je ne suis pas seul. Que pratiquement tous les gros chantiers rencontrent des obstacles de ce genre."
 
De quand date ce projet exactement ?
 
"Le premier don a commencé le 21 avril 2019. On a donc lancé ce projet début 2019 avec son idée, puis la recherche d'un terrain, la réflexion sur ce à quoi allait ressembler le projet. Ça a commencé sur un coin de table à Te Vai-ete. Je disais tout à l'heure qu'Éric, l'architecte, venait comme bénévole. Et puis je lui ai dit un jour qu'on devait penser à déménager et je lui ai demandé s'il pouvait faire un croquis. On a fait ce croquis sur un coin de table avec quelqu'un qui avait un logiciel. C'est comme ça que ça s'est monté. Les gens font le contraire, mais nous on a fait le bâtiment et ensuite on a cherché le terrain où on pouvait caser le bâtiment. C'était un peu la galère parce que l'église n'a plus de terre au cœur de la ville, donc il fallait absolument qu'on aille auprès du Pays parce que c'est le seul qui a des terres. Donc ici on est sur un terrain du Pays, qui nous est loué d'une façon symbolique pour 80 000 Fcfp par an."
 
Quand le centre sortira-t-il de terre ?
 
"En principe, c'est pour le mois de mai-juin l'année prochaine."
 
Il y a urgence à mettre en place cette structure ?
 
"Oui, c'est urgent parce qu'il faut donner des conditions qui soient dignes. Actuellement, chez moi, ils ne peuvent prendre une douche que dans la cour. C'est une douche de plage. Le repas on le fait dans la cour. Il y a une question de dignité. L'idée du projet c'est vraiment de redonner une dignité aux personnes. C'est pour ça que j'essaie –et je me plante moi aussi parfois– de ne pas parler de SDF mais de 'personnes à la rue'. Ce sont d'abord des personnes. Donc, une dignité c'est d'abord de pouvoir manger. Mais c'est ensuite de pouvoir se laver, d'être dans un lieu. Ce ne sera pas un lieu de luxe, ce ne sera pas le Hilton ou Tetiaroa. Mais ce sera propre. Ce sera digne. Ils pourront manger à table. À l'accueil Te Vai-ete qu'on avait avant, c'était spartiate mais il y avait des tables et ils y mangeaient. Aujourd'hui, on ne peut plus les faire manger à table parce qu'on est au presbytère. Eh bien on voit bien que les rapports entre eux ne sont pas les mêmes. Et il ne faut pas que ça dure, parce qu'il y a un travail de vie en société, participer à faire la vaisselle ou passer la serpillière…"
 

​Éric Raffis, architecte : "Beaucoup de temps de perdu"

À en croire les déclarations du Père Christophe ces derniers mois, ça n'a visiblement pas été un projet et un chantier faciles ?
 
"Ça n'a pas été un projet compliqué, sauf qu'on est face à des difficultés que l'on connaît quand on veut mettre en place quelque chose… L'accès au chantier, ça a avancé. Mais c'est beaucoup de temps de perdu. On a perdu deux semaines parce qu'on n'a pas l'accès qui devrait être obligatoire, parce que c'est une parcelle territoriale. C'est en cours de règlement. On a trouvé un compromis. Je n'ai pas encore la réponse définitive, mais ça devrait le faire."
 
Ce sont des difficultés inhérentes à tous les chantiers ou particulières sur celui-ci ?
 
"Il a une particularité ce chantier, parce que c'est un terrain qui a été donné, enfin loué, par le territoire. C'était une parcelle destinée théoriquement au développement des projets du ministère de la Santé. Le problème, c'est qu'on a pris un bout de ce terrain. Ce n'était pas forcément un projet souhaité par tout le monde. Mais aujourd'hui, il faut avancer et faire les choses. C'est une nécessité d'avoir un outil social comme celui-là. Ce n'est pas un projet qui va résoudre le problème des SDF, c'est juste un projet qui redonnera de la dignité et peut-être de la confiance à ces gens qui sont dans la détresse et qui ont besoin d'être aidés."
 
Les retards de permis de construire, les problèmes d'électricité et d'accès au chantier… Ce sont des problématiques plus récurrentes aujourd'hui ?
 
"Oui, ça devient de plus en plus compliqué parce que les règles sont de plus en plus compliquées. Aujourd'hui, les gens vont plus facilement aller se plaindre en justice. Donc tout le monde se couvre et ça devient plus compliqué. C'est vrai."
 

Rédigé par Antoine Samoyeau le Jeudi 16 Juin 2022 à 20:58 | Lu 1378 fois