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Noël 1862 : razzia sur l’île de Pâques



Tahiti, le 24 octobre 2020 - Tous ceux qui s’intéressent à l’île de Pâques savent que le tournant de l’histoire de cette petite communauté a eu lieu en 1862, lorsqu’un raid de négriers partis du Pérou a razzié une très grande partie de la population dont tous les notables, ceux qui savaient lire les tablettes rongo rongo et qui étaient les garants de la transmission des us, coutumes, croyances et traditions de cette petite population. Ce que l’on sait moins, c’est que les esclavagistes avaient un chef à leur tête, un Espagnol, qui, à titre personnel, mena cette expédition pour rien, puisqu’il n’eut pas le droit de débarquer les Pascuans à son retour à Callao, le port de Lima, capitale péruvienne.
 
 
Petit retour en arrière. A la fin du XIXe siècle, l’esclavage n’était plus considéré comme normal et avait été aboli dans nombre de pays. Pour être très précis, l’idée est ancienne puisque le premier texte abolissant cette pratique, le cylindre de Cyrus, date de 539 av J-C !  Plus tard, en 1435, une bulle pontificale, Sicut dudum, condamna l’esclavage et excommunia les esclavagistes. Bulle restée sans effet... 
Suivant la France de 1794, le Danemark abolit l’esclavage le 1er janvier 1803. En 1807, l’Angleterre à son tour abolit la traite des Noirs. Le 24 juillet 1823, le Chili abolit à son tour l’esclavage suivi, en 1824, de plusieurs pays latino-américains (à noter que le Chili interdira l’utilisation de son drapeau le 30 octobre 1862 pour tout navire pratiquant la traite des indigènes, d’où qu’ils viennent, décision prise par le ministre Manuel A. Tocornal).
 
Le blackbirding, nouvelle pratique
 
La France, face à des pratiques qui perdurèrent après l’élan généreux de la Révolution, abolit définitivement l’esclavage le 27 avril 1848 sur tout son territoire, y compris ses possessions hors métropole. En 1850, le Brésil fit de même, puis le Mexique en 1857, les Pays-Bas en 1863, les Etats-Unis en 1865, le Portugal et le Paraguay en 1869... 
Bref, on ne marche pas face au courant quand l’Histoire avance à grands pas, mais malheureusement, des pays comme le Pérou étaient à la traîne ; sur la côte péruvienne, beaucoup d’exploitants de domaines agricoles refusaient de payer leur main-d’œuvre correctement et eurent alors recours à une pratique nouvelle, le “blackbirding” qui permettait aux esclavagistes et aux trafiquants d’êtres humains de continuer leur activité : le principe, pour le Pérou comme pour les planteurs de Fidji ou du Queensland, en Australie, consistait à recruter souvent de force dans les îles du Pacifique des indigènes attirés sur des bateaux, faits prisonniers et à qui on faisait signer sous la contrainte la plupart du temps des contrats de travail pour le moins discutables.
Dans notre région, ce sont les Mélanésiens qui furent la cible des blackbirders travaillant pour les Fidji ou le Queensland, tandis que du côté péruvien, ce sont surtout les îles polynésiennes les plus proches qui furent victimes de cette pratique.

Le blackbirding était né en 1843 en Australie où certains planteurs avaient besoin de main-d’œuvre. On voit sur cette gravure représentant le Daphne en escale qu’il s’agissait plus de traite d’esclaves que d’embauches...
Le blackbirding était né en 1843 en Australie où certains planteurs avaient besoin de main-d’œuvre. On voit sur cette gravure représentant le Daphne en escale qu’il s’agissait plus de traite d’esclaves que d’embauches...
Une flotte de huit navires
 
En décembre 1862, à quelques jours d’intervalle, une flotte de huit navires quittait le port de Callao à deux pas de Lima. Chaque bateau avait un capitaine, mais un homme, crut-on longtemps, semblait diriger la troupe, le capitaine Aguirre. On verra un peu plus loin qu’en fait, c’est le capitaine espagnol Joan Maristaby i Galceran (1832- 1914) qui s’imposa. Celui-ci, alors âgé de quarante ans, était né à El Masnou, petite commune de Catalogne au nord-est de Barcelone. Il était surnommé Tara et passait pour avoir de la poigne et être sans pitié.
On dispose aujourd’hui, grâce aux archives péruviennes, de la composition exacte de cette flotte de huit navires négriers : la Rosa y Carmen de Maristany (402 tonneaux), battant pavillon espagnol, les sept autres bateaux battant pavillon péruvien : la Hermosa Dolores (capitaine Garay), le José Castro (capitaine Acevedo), la Cora (88 tonneaux, capitaine Antonio de Aguirre), la Rosa Patricia (ou Rosalia, capitaine Bollo), la Carolina (capitaine Morales), le Guillermo (capitaine Campbell) et la Micaela Miranda (capitaine Cárcamo). 
Curieusement, les historiens ont donc longtemps considéré que le chef de cette expédition était le capitaine Antonio Aguirre, commandant le brig Cora. Il fallut attendre le début des années quatre-vingt-dix, notamment les travaux de Francesco Amoros i Gonell, de l’université de Barcelone, pour prendre la pleine mesure du rôle de Maristany : celui-ci avait une expérience de la traite des esclaves depuis ses activités à Cuba et s’avéra être le véritable organisateur de la terrible rafle de l’île de Pâques.
 
En charge de la razzia
 
Les descriptions du personnage faites à l’époque le disent borgne, d’une carrure impressionnante, portant toujours deux pistolets à la ceinture et un coutelas, dans la plus pure tradition des pirates de la mer des Caraïbes. Difficile de vérifier ce que colporte la rumeur, mais le fait est que l’homme était apparemment plus habitué des bars et tripots que des salons mondains. 
Il avait quitté le port de Barcelone, en Espagne, le 29 ou le 30 octobre 1861, sur la Rosa y Carmen en direction de Valparaiso, Lima et tout autre port où il pourrait faire des affaires, selon le contrat qu’il avait passé avant son départ de Barcelone. Le contrat du capitaine (et pilote) avait été signé avec les armateurs Pedro Bonet, Simon Riera, Francisco Rosello et Calillo Sanchez. 
L’équipage comprenait initialement dix personnes, dont le cuisinier Joaquin Baro et le maître d’équipage Juan Gurri. On ne sait pas, en revanche, si ce sont ces hommes qui prirent part à la funeste expédition à Rapa Nui. Le premier voyage de Maristany fut pour Cuba, plaque tournante du trafic d’esclaves. Il revint précipitamment à Barcelone le 31 janvier 1861 avant de repartir, nous l’avons vu, pour le Pacifique, la Rosa Y Carmen parvenant à Callao le 7 décembre 1862. Il faut croire que ce voyage n’avait rien d’une escapade improvisée puisque Maristany mit quasiment de suite le cap sur l’île de Pâques, où il arriva le 21 décembre, alors que certains des bateaux négriers étaient déjà arrivés sur place le 19 décembre (c’était le cas de la Cora du capitaine Aguirre).
Si la flotte avait pour mission de capturer le plus possible de Pascuans, encore fallait-il savoir comment faire et cette expérience, Maristany visiblement l’avait puisque ce fut lui qui fut chargé d’organiser la razzia. Il est vrai aussi que son navire était d’un tonnage bien plus imposant que les autres bateaux de la flottille péruvienne ce qui conférait à son capitaine une certaine autorité.

Moyennant de la verroterie et –souvent– de l’alcool, les populations des îles polynésiennes se montraient
Moyennant de la verroterie et –souvent– de l’alcool, les populations des îles polynésiennes se montraient
Plus de 1 400 Pascuans enlevés
 
Le Noël de cette funeste année 1862 sera tragique pour l’île de Pâques. Le 23 décembre, la flotte négrière, à quelques encablures des côtes de Rapa Nui, passe à l’action : quatre-vingt hommes en armes débarquent en adoptant deux tactiques : attirer à eux, avec de la verroterie et des perles, le plus possible d’indigènes et mater par la force ceux qui auraient le mauvais goût de résister : en une seule journée, trois cent quarante-neuf Pascuans sont ainsi capturés, d’autres, probablement quelques dizaines, sont abattus et leurs maisons incendiées. Sous la férule de Maristany, qui contrôle tous les chargements humains, les malheureux prisonniers sont répartis sur plusieurs navires ; dès le 26 décembre, deux bateaux repartent avec leur chargement, la Carolina et la Hermosa Dolores, le premier avec cent cinquante-deux Pascuans dans ses cales, l’autre avec cent soixante et un esclaves. Ils arriveront le 24 et le 26 janvier 1863 à Callao, sans encombre et les capitaines livreront leur “marchandise” qui sera de suite mise sur le marché, une main-d’œuvre jugée précieuse.
Au total, on estime qu’un peu plus de mille quatre-cents Pascuans furent arrachés à leur terre, soit un peu plus du tiers de la population (estimée aux alentours de quatre mille habitants).
On a souvent lu que les Pascuans avaient été envoyés dans des mines à ciel ouvert de guano, notamment sur les îles Chincha, mais c’est totalement faux ; en réalité, ils ont été dispersés dans des haciendas proches de la côte, avides de main-d’œuvre pour assurer à bon compte leur activité agricole. On trouve traces de ce commerce et de cette main-d’œuvre à Cañete, Chillon, Chancay, Pisco...
 
Gambier, Cook, Samoa, Tokelau...
 
Cependant, les négriers demeurés à Rapa Nui en voulaient toujours plus ; les Pascuans qui n’étaient pas tombés dans les mailles de leurs filets s’étaient cachés dans des grottes d’où il était impossible de les faire sortir si tant est qu’on parvenait à trouver ces cavernes. Or il y avait encore de la place dans les cales. Maristany réunit donc ses capitaines. Tous ceux qui étaient encore dans les eaux pascuanes décidèrent de continuer leur traque dans d’autres îles, plus à l’ouest. 
C’est ainsi que la flotte négrière se dispersa dans le Pacifique Sud : La Rosa y Carmen, suivie de la Micaela Miranda, fit escale aux Gambier, à Rapa aux Australes, à Rakahanga et à Pukapuka aux îles Cook, à trois îles de Tokelau (Atafu, Fakaofo et Nukunonu), aux Samoa (Tutuila, Savaii et Manu’a Islands) et à Niue avant de faire demi-tour aux îles Kermadec. 
Le navire, au retour, fit une brève escale à Pitcairn. La campagne de blackbirding de la Rosa y Carmen dura un total de sept mois. Aguirre, avec la Cora, eut moins de chance puisqu’il fut arrêté à Rapa, conduit à Tahiti, où il fut jugé coupable ; son bateau fut saisi et vendu aux enchères et surtout, ses “prises” furent libérées et ramenées dans leurs îles respectives au fil des passages de goélettes.
On sait également que la Rosa Patricia et le Guillermo se dirigèrent sur Niue et le sud des îles Cook (Atiu et Mangaia). Le 12 février, les deux bateaux étaient à Tokelau ; à Tutuila, aux Samoa, ils débarquèrent même un certain nombre de leurs prisonniers trop mal en point pour continuer le voyage.

On a beaucoup lu, ici et là, que les Pascuans enlevés en 1863 avaient été emmenés dans les mines de guano des îles Chincha ce qui est faux : ils furent exploités dans les plantations de grandes haciendas.
On a beaucoup lu, ici et là, que les Pascuans enlevés en 1863 avaient été emmenés dans les mines de guano des îles Chincha ce qui est faux : ils furent exploités dans les plantations de grandes haciendas.
Maristany prend la fuite
 
Pendant ce temps-là, au Pérou, les choses bougeaient : qu’on l’appelle crument esclavage ou plus subtilement blackbirding, la traite des indigènes du Pacifique avait mauvaise presse et l’opinion publique à Lima, à l’image de Santiago du Chili, avait fait pression pour que la pratique soit abolie, ce qui fut fait le 23 avril 1863. Ce changement n’était pas dû à une subite prise de conscience, mais plutôt au scandale que la pratique du blackbirding suscitait (voir notre encadré “La double peine”).
Le gouvernement péruvien, initialement, avait semble-t-il réellement cherché à encourager l’introduction de main-d’œuvre étrangère sous contrat, mais bien naïvement n’avait jamais imaginé que cette activité se transformerait immédiatement en trafic d’esclaves et en traite des indigènes du Pacifique. 
Maristany, faute de radio à l’époque, ne pouvait pas savoir que fin avril, la donne avait changé ; et c’est ainsi qu’il arriva comme une fleur à Callao le 10 juin 1863 avec une cargaison de cent vingt-huit Polynésiens devenus bien encombrants.
Prévenu que la traite était désormais illégale, il comprit que s’il tentait de débarquer clandestinement sa cargaison humaine (la demande des propriétaires d’haciendas demeurant forte), il serait probablement très vite repéré, arrêté et traduit en justice, l’accusation de piraterie ou d’esclavagisme pouvant être sanctionnée par la peine de mort... 
Contraint de rester au large, il put malgré tout bénéficier du soutien de la marine espagnole qui lui permit d’échapper aux Anglais patrouillant dans cette région du Pacifique. Sa “cargaison” aurait été livrée aux autorités péruviennes, charge à elles de renvoyer chez eux ces malheureux. Ce qui fut loin d’être fait dans les règles ; ceux qui ne mourraient pas sur les bateaux en attendant leur transfert ont parfois été ramenés bien loin de leur île (un chargement de Tongiens de l’île d’Ata fut ainsi débarqué sur l’île Cocos, au large du Costa Rica...).
Ayant préféré sagement prendre la fuite pour finalement revenir en Espagne, à Barcelone, on ne sait pas en détail quel fut le profil de la carrière de Maristany après ce dramatique épisode pascuan. En revanche, on sait avec certitude qu’il abandonna à Lima une épouse, qu’il n’avait jamais reconnue comme telle et qui se retrouva sans ressources. 
Bien à l’abri en Espagne, il se retira finalement dans son village natal d’El Masnou, chez sa sœur Antonia Maristany i Galceran où il rendit son dernier soupir sans jamais avoir été inquiété par la justice pour ses activités d’esclavagiste. Il décéda tranquillement à l’âge de quatre-vingt deux ans, en 1914.

Les Chinois avant les Pascuans

Le Pérou était depuis plusieurs années grand importateur de main-d’œuvre à bon marché ; celle-ci venait essentiellement de Chine, avec des contrats de travail, certes, des bouts de papier sans grande valeur en réalité. En 1856, le gouvernement décida de supprimer cette immigration redoutant notamment de voir les Chinois s’installer en trop grand nombre, mais face aux besoins en main-d’œuvre des haciendas et aux pressions des grands propriétaires terriens, l’embauche de main-d’œuvre chinoise put reprendre en 1861. 
Un certain Andres Alvarez Calderon aurait même obtenu du gouvernement péruvien (par le truchement du ministre Manuel Morales) une autorisation spéciale pour faire venir sur les îles Chincha (exploitation du guano) huit cents à mille Polynésiens. Quelques jours plus tard, un armateur, Arturo de Wholey, début octobre 1862, envoyait en Polynésie deux navires, le Mercedes et le Barbara Gomez qui écumèrent les Tuamotu : le parcours du Barbara Gomez est connu : Anaa, Fakarava, Kauehi, Katiu, Motu Tunga (au total, 151 Paumotu furent enrôlés, 30 à Fakarava, 25 à Kaiu, 54 à Motu Tunga, 31 à Tahaena, 11 à Kauehi)...
Le Mercedes eut moins de chance, puisque si lui aussi écuma les Tuamotu, il fut arraisonné par le navire de guerre français Latouche-Tréville le 3 décembre 1862 à proximité de Makemo avec cent cinquante et un Polynésiens à son bord.
Ce serait cette faveur faite à Andres Alvarez Calderon pour les îles Chincha qui aurait déclenché de la part d’autres riches Péruviens une demande pressante de main-d’œuvre en provenance des îles polynésiennes et qui aurait inspiré Maristany, flairant la bonne affaire en négrier confirmé qu’il était.
Selon l’historien Francesco Amoros y Gonell, l’implication de l’Espagne et notamment des armateurs barcelonais plus spécialement, ne fait pas de doute ; à ses yeux, certains noms de bateaux n’ont en effet rien de péruvien et sont, au contraire d’origine espagnole : c’est le cas de la Gabriela, de la Teresa, de la Rosalia et du général Prim, ainsi nommé en référence à un célèbre officier catalan.

L’arrivée des Pascuans

Les comptes ne sont pas forcément exacts quant au nombre de Pascuans tués, blessés ou emmenés de force au Pérou sachant que si l’expédition de Maristany fut la pire, il y en eut d’autres durant plusieurs mois, voire plusieurs années. Grâce à quelques chiffres provenant des archives du port de Callao, on peut tout de même mesurer l’importance et la gravité de cette razzia fin 1862-début 1863, sachant que plusieurs autres négriers péruviens agissaient pour leur propre compte, hors de l’expédition Maristany. 
Voici, sous toute réserve, le nom des bateaux revenus au port avec le nombre de leurs prisonniers vivants (en gras les bateaux de l’expédition à Rapa Nui) :
 
General Prim : 117 indigènes le 6 janvier 1863
Elisa Mason : 238 indigènes le 17 janvier 1863
Carolina : 152 indigènes le 24 janvier 1863
Hermosa Dolores : 161 indigènes le 26 janvier 1863
Rosalia (ou Rosa Patricia: 196 indigènes le 3 février 1863
Teresa : 203 indigènes le 21 février 1863
Soit un total de 1067 indigènes arrachés à leurs îles. Et encore ne compte-t-on pas ceux qui étaient à bord de la Rosa y Carmen (128 recrues), de la Cora, de la Rosa Patricia, du Guillermo, du José Castroet, de la Micaela MirandaLe chiffre avancé est généralement de mille quatre-cents Pascuans (sans compter ceux tués sur leur île).
Un autre navire n’eut pas de chance dans son funeste commerce, puisque la Cora a été ramenée à Tahiti par les autorités françaises. En interceptant le navire, celles-ci avaient en effet découvert dans la cale un enfant de seulement six ans, appelé Manu Rangi, qui était le fils d’un grand chef de Rapa Nui. Nous ne savons pas non plus combien de Pascuans a ramené –ou pas– le José Castro qui décida, après un passage dans les îles polynésiennes plus à l’ouest de repasser par l’île de Pâques au retour. Le 18 août 1863, un autre bateau, le Barbara Gomez, arriva à Callao avec trois cent dix-huit Polynésiens qu’il aurait été contraint de rapatrier.
Nous avons trouvé une trace de razzia –à plus petite échelle– bien plus tôt dans l’histoire de l’île de Pâques : en 1808 un navire américain, le Nancy, au terme d’une sanglante bataille, parvint à capturer douze hommes et dix femmes pour les emmener dans l’archipel de Juan Fernandez afin d’y préparer les peaux d’otaries que l’on comptait alors par centaines de milliers. Après trois jours à la voile, les captifs pascuans furent autorisés à gagner le pont du bateau. Ils sautèrent tous à l’eau pour s’échapper. Aucun ne fut rattrapé. Tous sans doute périrent au large...  
 

L’élite supprimée

Le drame de ce raid esclavagiste, sur le plan humain, a été terrible puisque plus du tiers de la population pascuane, mille quatre cents personnes environ, a été enlevé ; mais à cette dimension humaine s’ajoute une dimension cultuelle et culturelle majeure : les Pascuans étaient confiants car les Espagnols étaient déjà venus, il y a plusieurs générations à l’île de Pâques. Elle avait même été annexée à la couronne espagnole en 1770, rebaptisée Isla San Carlos par le capitaine Felipe Gonzalez de Aedo, mais Madrid, par la suite, se désintéressa de cette petite possession. Les Pascuans n’avaient donc pas, grâce à la tradition orale, oublié le passage de cette expédition très amicale et très respectueuse et la famille royale, toute la noblesse et tout le clergé de Rapa Nui répondit volontiers à l’invitation des négriers. La suite, on la connaît : décapitée de toutes ses élites, l’île de Pâques perdit ses savoirs ancestraux, ses coutumes, ses traditions...

La double peine

La tragédie vécue par les Pascuans au terme de ces raids esclavagistes ne laissa pas indifférentes un certain nombre de personnalités ; ainsi, à Tahiti, Mgr Etienne Tepano Jaussen, évêque, protesta en 1863 avec énergie contre ces déportations massives. Il fut relayé à Lima par le consul de France, Edmond de Lesseps, qui avait été nommé en 1860, alors que les relations diplomatiques avec le Pérou avaient bien failli être rompues (un négociant français, Paul Durhin, avait été emprisonné un an à la suite d’une bagarre et avait ensuite été expulsé définitivement du pays ; le prédécesseur de de Lesseps, Huet, avait eu la malencontreuse idée de réclamer son retour en lançant un ultimatum au président péruvien qui n’avait pas apprécié...).
L’action diplomatique et religieuse de de Lesseps et de Jaussen finit par payer, mais sur une centaine de Pascuans retrouvés dans les haciendas, seule une quinzaine revint en vie à l’île de Pâques, apparemment sur deux bateaux ; malheureusement les Pascuans survivants étaient contaminés par diverses maladies, notamment la variole qu’ils introduisirent sur l’île ; la “petite vérole” comme on l’appelait alors fit des ravages dans les rangs de ceux qui avaient échappé aux négriers, et pour l’île, ce fut en quelque sorte la double peine... 

Rédigé par Daniel Pardon le Jeudi 22 Octobre 2020 à 14:31 | Lu 1271 fois





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