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Les œufs face au fléau des salmonelles


Ce nouvel épisode représente des pertes colossales pour les éleveurs concernés, contraints d’abattre 80 à 100 % de leur cheptel, soit 30 000 à 40 000 poules (Crédit : Anne-Charlotte Lehartel).
Ce nouvel épisode représente des pertes colossales pour les éleveurs concernés, contraints d’abattre 80 à 100 % de leur cheptel, soit 30 000 à 40 000 poules (Crédit : Anne-Charlotte Lehartel).
Tahiti, le 8 janvier 2026 - Depuis fin 2025, trois fermes de poules pondeuses de la Presqu’île subissent de plein fouet les conséquences de la présence de salmonelles pathogènes, d’où l’absence récurrente d’œufs dans les rayons ces dernières semaines. De quelles bactéries parle-t-on ? Quelles mesures sont prises ou envisagées ? Comment limiter les risques pour préserver la filière ? On fait le point avec la Direction de la biosécurité et le Groupement de défense sanitaire animal de Polynésie française (GDSA-PF), l’occasion d’aborder la question de la création d’un fonds d’indemnisation des éleveurs.
 

Depuis fin 2025, trois fermes de poules pondeuses – deux grandes et une plus petite – du secteur de Taravao subissent de plein fouet les conséquences de la présence de salmonelles pathogènes. L’impact sur la production à l’échelle de Tahiti et Moorea serait de l’ordre de 50 à 70 %.
 
Mais de quelles bactéries parle-t-on ? “Dans la grande famille des salmonelles, certains sérotypes sont inoffensifs, d’autres sont pathogènes et donc susceptibles d’entraîner des maladies chez l’homme (salmonellose, gastro-entérite, NDLR). Les deux sérotypes que nous suivons sont Salmonella enteritidis et Salmonella typhimurium. La problématique, c’est que leur présence ne rend pas les poules malades : il n’y a pas de signe visible d’infection. Il faut donc les détecter lors des prélèvements. C’est toute la difficulté du diagnostic”, explique Laurent Pasco, responsable de la cellule zoosanitaire à la Direction de la biosécurité.
 

​Contrôles et auto-contrôles


Il existe plusieurs mesures pour tenter de limiter les risques avec des analyses menées sur les poussins importés de Nouvelle-Zélande, puis à différentes étapes de production. Des mesures qui pourraient être renforcées. “Il faut qu’on étoffe les contrôles officiels et les auto-contrôles pour qu’ils soient plus nombreux et plus fréquents. On doit trouver une situation acceptable pour la production et pour la protection des consommateurs”, poursuit le vétérinaire.
 
Ce nouvel épisode représente des pertes colossales pour les éleveurs concernés, contraints d’abattre 80 à 100 % de leur cheptel, soit 30 000 à 40 000 poules. “Quand il y a une détection, que ce soit lors d’un contrôle de routine ou suite à une indication d’intoxication alimentaire, comme ça a été le cas à Rangiroa, l’élevage est placé sous surveillance par un arrêté. Si la présence de salmonelles pathogènes est confirmée, on prend un arrêté de déclaration d’infection en classant le risque en fonction de la quantité d’échantillons positifs”, précise Laurent Pasco. Au-delà de l’abattage, la réglementation prévoit aussi en cas de risque faible la possibilité de commercialiser les œufs avec un étiquetage spécifique stipulant qu’ils doivent être cuits à cœur ; un maigre soulagement pour les producteurs qui font face au fléau des salmonelles pathogènes sans indemnisation. “Ça fait aussi partie des réflexions à mettre en place”, poursuit le chef de service. Un point soutenu par le Groupement de défense sanitaire animal de Polynésie française (lire encadré ci-dessous) auprès du ministre de l’Agriculture, comme évoqué par Taivini Teai lui-même dans notre précédent article sur le sujet.
 

Le traitement des déchets


Autre point important : la gestion des carcasses et des fientes contaminées. “Elles sont enterrées, mais on sait que cet enfouissement n’est pas assainissant, qu’on garde la bactérie en sous-sol et donc qu’on maintient un abcès dans les terres”, remarque le vétérinaire. Un arrêté est en projet pour encadrer le traitement de ces sous-produits et déchets d’élevage. “L’alternative pour les éleveurs, c’est d’avoir un composteur parce que les salmonelles sont tuées à un peu plus de 60 degrés en quelques minutes. L’objectif, c’est de tout assainir avant enfouissement ou épandage. C’est la base : on ne pourra pas s’en sortir sans cette étape.” L’incinération pourrait constituer une autre option.
 
Nettoyés et désinfectés, puis recontrôlés, les bâtiments vides peuvent accueillir de nouveaux lots de poussins pour relancer progressivement la production. Il faut compter 19 semaines, soit plus de quatre mois avant les premières pontes, et encore plusieurs mois pour atteindre une production régulière. “On va rester en flux tendu un bon moment, d’autant qu’on était déjà en sous-production depuis le Covid avec les problématiques de transport et les alertes de grippe aviaire en Nouvelle-Zélande pour l’approvisionnement des poussins. On n’importe que 70 % des quotas prévus depuis cinq ans”, rappelle Laurent Pasco, en sachant que la filière a déjà connu plusieurs coups durs liés à la salmonellose, notamment en 2011. “Notre objectif en 2026, c’est de mettre l’emphase sur la filière volaille pour voir comment on peut la sécuriser au mieux, aussi d’un point de vue importation ou production de poussins pour être durablement autonomes en œufs et éviter d’être régulièrement confrontés à des carences.”
 

​Limiter les risques

Si la contamination par le biais des poussins est écartée en amont, il existe plusieurs vecteurs potentiels de salmonelles pathogènes dans les élevages, comme les rats, les oiseaux, les véhicules ou l’eau. Certaines fermes mettent en place des sas sanitaires et des dispositifs de marche en avant, parfois sans succès, d’autant que le climat tropical humide est propice au développement des bactéries. “En tout état de cause, il faut admettre qu’on vivra avec la salmonelle, car par définition, le vivant n’est pas un milieu stérile”, remarque le vétérinaire Laurent Pasco, qui considère qu’en bout de chaîne, les consommateurs ont aussi un rôle à jouer dans la gestion de ce risque. Les salmonelles se retrouvant généralement sur la coquille, il est ainsi recommandé de stocker les œufs au frais et de respecter la chaîne du froid. “Quand on utilise des œufs, il faut jeter les coquilles et se laver les mains avant d’aller manipuler d’autres denrées. En restauration collective, mieux vaut ne pas se lancer dans de la mayonnaise ou de la mousse au chocolat maison à base d’œufs crus”, rappelle-t-il. La meilleure option pour lutter efficacement contre les salmonelles reste de bien cuire les œufs.

​Vers un fonds d’indemnisation ?

Créé en avril 2021 par des éleveurs issus de différents secteurs, le Groupement de défense sanitaire animal de Polynésie française (GDSA-PF) milite pour une politique de maîtrise du risque sanitaire en accord avec les ambitions d’autonomie alimentaire du Pays. Son directeur, le vétérinaire épidémiologiste Olivier Esnault, estime que l’indemnisation des producteurs est “prioritaire” et “urgente”, chiffres à l’appui. “Les mesures d’abattage ne doivent pas être à la charge des éleveurs. Ils font ce qu’ils peuvent et cette situation est très anxiogène. L’achat et le temps de mise en production d’une poule, c’est entre 3 000 et 3 500 francs. Le plus petit des trois éleveurs concernés chiffre déjà ses pertes à plus de 15 millions de francs. Pour les plus grands, c’est encore plus effrayant. Ça peut mettre à mal leur activité et tout un secteur, en sachant que pour les œufs, on a la chance d’avoir un marché fermé. Il faut qu’un fonds d’indemnisation des éleveurs soit mis en place par le ministère. Ça permettra d’augmenter les dépistages et de sécuriser la santé humaine. Ça existe en France et dans les territoires d’Outre-mer, comme en Nouvelle-Calédonie, mais la Polynésie est à la traîne”, remarque-t-il. Le GDSA-PF espère avancer sur ce dossier dans les prochains jours, au plus tard dans les prochaines semaines. “Ça fait quatre ans qu’on présente différentes stratégies sur les indemnisations des éleveurs, tous secteurs d’activité, car aucune filière n’est à l’abri”, conclut le vétérinaire du groupement. En octobre dernier, un premier pas a été franchi avec l’adoption d’une loi du Pays en faveur de la création d’un dispositif exceptionnel d’indemnisation des pertes matérielles subies par les professionnels du secteur primaire lors de catastrophes naturelles.

Rédigé par Anne-Charlotte Lehartel le Jeudi 8 Janvier 2026 à 17:42 | Lu 1654 fois