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"J'en dors plus": le désarroi des généralistes ciblés pour avoir "prescrit trop d'arrêts"


FREDERICK FLORIN / AFP
FREDERICK FLORIN / AFP
Paris, France | AFP | jeudi 09/08/2023 - "Ces accusations, j'en dors plus": visés par une campagne de contrôles de l'Assurance maladie pour avoir prescrit "trop" d'arrêts de travail, plusieurs médecins généralistes s'insurgent auprès de l'AFP contre des "procédures injustes, purement statistiques", ignorant leurs difficiles conditions d'exercice et les délais d'accès aux soins.

Ils ont d'abord reçu "un appel de l'Assurance maladie", parfois présenté "comme un échange confraternel". Puis un recommandé "anxiogène", suggérant une "mise sous objectifs" (MSO) chiffrés, pour réduire le volume d'arrêts maladie prescrits sous peine d'amende, racontent les six médecins interrogés, préférant rester anonymes.

"Ca m'a profondément affectée", s'émeut le docteur B., quadragénaire installée en Bretagne. "Je me sens infantilisée, désignée comme la mauvaise élève, qui fait mal son travail", alors que "j'exerce depuis quinze ans, avec passion". "Depuis je dors plus, j'ai des angoisses".

L'Assurance maladie reproche à ces praticiens d'avoir prescrit deux à quatre fois plus d'indemnités journalières (IJ) que la moyenne régionale dans des "communes semblables". Plus d'un millier de médecins sont visés par la même procédure cet été.

Car les arrêts sont dans le viseur de Bercy. Les dépenses d'indemnités journalières ont atteint 13,5 milliards d'euros (hors maternité) en 2022, soit une hausse moyenne annuelle de 3,8% depuis 2010.

"Il y a des gens qui (en) abusent", a estimé le ministre de l'Economie Bruno Le Maire en juin, appelant à "responsabiliser" patients, employeurs et médecins. 

- "Corde au cou" -
Les professionnels pointent eux des statistiques "déconnectées du terrain". "J'ai la malchance d'exercer près de grandes entreprises. Ma patientèle souffre de troubles musculo-squelettiques, de tendinites à répétition. Ces gens travaillent à la chaîne, dans l'agro-alimentaire, ils n'ont pas de solution". "Qui les arrête ? Toujours moi", soupire le docteur B. 

"Dernier installé" d'un cabinet partagé, le docteur L. a pris en charge la majorité des urgences. "Ca veut dire des pathologies aigües, donc plus d'arrêts", avance ce trentenaire breton, qui "fait une heure de route quotidienne" pour travailler en zone sous-dotée, dans un "territoire compliqué", aux "nombreux accidents de travail et burn-out".

"On m'a demandé de réduire de 15-20%. C'est impossible. La personne au genou flingué, c'est pas entendable de lui dire: +désolé, on est le 20 du mois, j'ai atteint mon taux d'IJ, retournez bosser", s'émeut-il. "Maintenant, dès que j'arrête un patient, j'ai l'impression d'avoir la corde au cou, et de continuer à serrer".

Une consoeur de banlieue parisienne pointe aussi la désertification médicale. "Avoir rendez-vous pour un scanner, une IRM, une opération, ça prend des mois", pendant lesquels "tout retombe sur le généraliste", témoigne-t-elle. "La Sécu me dit +c'est au psychiatre d'arrêter pour dépression+. Mais mes patients n'en trouvent pas, ou ne peuvent pas les payer !".

Les affections longues "doivent être vues par un médecin conseil de la Sécu", mais "ils sont rares, alors les dossiers trainent", et "c'est pareil côté médecine du travail", poursuit la quinquagénaire. Spécialistes et chirurgiens "arrêtent les patients 15 jours, puis renvoient vers nous".

"Saignés"

"Usée par trois ans de Covid-19, je travaille 80/90 heures par semaine. Etre ainsi accusée, surveillée, ça fait mal", s'étrangle-t-elle.

"Le système s'effondre et on dit aux médecins: +prenez plus de patients, de gardes, de régulation Samu", mais "surtout sans prescrire d'IJ, avec moins de médicaments. On n'a pas d'eau bénite !", s'agace, "sidérée", une quinquagénaire installée dans le sud. Après avoir "refait tous les calculs", elle juge d'ailleurs que "les statistiques sont fausses".

"Les médecins peuvent et doivent" refuser la mise sous objectifs, martèlent les syndicalistes, dont Marcel Garrigou-Grandchamp, responsable de la cellule juridique de la FMF (Fédération des médecins de France). 

L'Assurance maladie peut alors imposer une autre procédure, consistant à "faire valider un par un chaque arrêt aux médecins conseil de la Sécu". "Ingérable" à grande échelle, assure le syndicaliste. La FMF accompagne parfois des médecins en justice. "On gagne" car "aucune patientèle n'est vraiment comparable" avec la moyenne.

"Je refuse de m'auto-censurer, je laisserai la Sécu prendre ses responsabilités", tranche à Marseille le docteur M. "Mais chercher des économies en saignant les généralistes est stupide", alors que "plus personne ne s'installe, même en ville". "Quand les patients finissent à l'hôpital, ils coûtent plus cher".

le Jeudi 10 Août 2023 à 05:41 | Lu 1019 fois