Tahiti Infos

Géopolitique, autonomie, nucléaire : Le discours de Macron analysé


Tahiti, le 28 juillet 2021 – Au lendemain du discours du Président de la République en Polynésie française, l'historien Jean-Marc Regnault, qui vient de publier avec le politologue Sémir Al Wardi L'Indo-Pacifique et les nouvelles routes de la soie, décrypte les messages sur la stratégie géopolitique française dans le Pacifique et sur les conséquences des essais nucléaires. 
 
Que retenez-vous du discours du Président de la République sur l'affirmation de l'importance de la Polynésie française pour la stratégie géopolitique nationale ?

“Ce que je retiens essentiellement, c'est qu'il a proposé une espèce de partenariat 'gagnant-gagnant'. Parce que d'un côté, la France a besoin de montrer qu'elle est une grande puissance, non plus par les essais nucléaires mais par sa présence, notamment dans le combat contre les avancées de la Chine. Parce que la France combat déjà la Chine, à travers l'Europe en partenariat avec l'Amérique. Mais il y a un ventre mou du combat, en quelque sorte, qui est l'Océanie. Parce que quand la Grande Bretagne s'est retirée du Pacifique, l'Amérique avec Trump s'était retirée elle-aussi. Et on ne sait pas trop comment va réagir le nouveau président Biden. Donc la France a une opportunité à saisir pour montrer éventuellement qu'elle est capable de lutter contre la Chine, y compris militairement comme elle l'a prouvé avec les rafales. La France, pour pouvoir jouer ce rôle, il faut qu'elle s'affirme comme une puissance du Pacifique. Donc ça veut dire qu'elle a besoin de garder ses territoires. Alors, les problèmes délicats, c'est de savoir s'il y a encore le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et si on va respecter le statut. Je pense que c'est un faux problème tant que l'attelage Fritch-Macron persistera, et on peut considérer que pour l'instant le danger n'est pas très important. Mais Macron a voulu aussi montrer que la Polynésie, comme la Calédonie, courent des risques importants dans l'affrontement entre les États-Unis et la Chine. Donc il s'agit pour la France de protéger les Polynésiens. On voit bien qu'elle est intervenue à propos de Hao. On se doutait bien que dans tout ce qui se passait avec les entreprises chinoises, il y avait des combines et de l'argent sale. Macron sait très bien que les Chinois ne font rien pour rien. Et que ce soit au Vanuatu ou ailleurs, ils prennent en main les choses. Et tout ce qu'ils donnent comme bienfaits est largement compensé par la mise sous tutelle. On l'a vu avec les Salomon et d'autres territoires… Donc, protéger la Polynésie et ses ressources, la protéger du changement climatique, tout cela seule la France peut le faire. Ce qu'il propose, c'est un partenariat : On a besoin de la Polynésie pour s'affirmer, mais en échange on vous assure non seulement la protection, mais aussi on vous assure de bien vivre avec tout ce qu'on va faire pour la santé, pour vous protéger des tsunamis et des cyclones, etc. C'est cette stratégie "gagnant-gagnant" qui apparaît dans son discours.”
 
On a l'impression que cette question n'était pas beaucoup abordée par les prédécesseurs d'Emmanuel Macron. Est-ce qu'un tel discours est une nouveauté pour un Président de la République vis-à-vis de la Polynésie française ? 

“Avec Sarkozy, les choses étaient relativement claires. En 2006, lorsqu'il avait annoncé sa candidature, il avait réuni les cadres du RPR à l'époque. Et il avait dit : 'Notre préoccupation actuelle, c'est l'Europe. Par conséquent, il faut s'attendre à ce qu'il y ait moins de considération pour l'outre-mer et surtout moins de fonds'. Gaston Flosse a d'ailleurs assisté à ça et ça ne l'a pas empêché de soutenir la candidature de Sarkozy… Mais pour Sarkozy, c'était très net. En ce qui concerne Hollande, pendant longtemps il avait soutenu le Tavini en disant qu'il soutenait leur démarche selon les critères de l'ONU. Et on pouvait penser que Hollande allait progressivement se détacher de l'outre-mer océanien. Et puis, dès qu'il a fait campagne, déjà son discours a changé. Fini le soutien à l'indépendance, fini le soutien à la réinscription à l'ONU. Et puis en janvier 2013, il y a eu un colloque au Sénat. Sémir Al Wardi était là avec moi. Et on a été stupéfaits d'entendre les différents intervenants montrer que l'outre-mer, et l'outre-mer océanien surtout, représentait beaucoup de choses pour la France. Au niveau de la ZEE, au niveau de ce que ça représentait comme puissance, au niveau des ressources, etc. Et donc, le virage a été très net dès la prise de pouvoir de François Hollande. Et au cours du quinquennat de Hollande, comme des difficultés ont continué à aller avec la Chine, peu à peu cette idée de l'Indo-Pacifique a pris corps. Déjà, Hillary Clinton quand elle était Secrétaire d'État avait jeté un certain nombre de jalons lors d'un forum sur le Pacifique. Macron a pris le problème à bras le corps et dès 2017. Il a fait des discours à Nouméa qui étaient très clairs. Il a dit : 'Je suis très inquiet des lobbys qui tentent de s'implanter en Calédonie et très inquiet de la propagande pro-chinoise qui se développe en Polynésie française'. Donc, il est parti là-dessus et il a fait des discours à Sydney et à New Delhi dans ce cadre-là.”
 
Plus généralement, sur la ligne politique d'Emmanuel Macron, est-ce qu'il n'est pas surprenant d'avoir un Président qui parle de la colonisation comme d'un “crime contre l'humanité” et qui ne dit finalement rien sur l'émancipation des peuples ou sur la réinscription à l'ONU lors de sa visite, alors même qu'Édouard Fritch a semblé mardi soir lui tendre une perche sur les questions statutaires ?

“Il y a un problème qui m'apparaît assez évident. C'est ce qu'il a dit à Manihi à propos des abris de survie. Il dit : 'Jusqu'à présent, le territoire disait c'est de la compétence de l'État et l'État c'est de la compétence du territoire'. Le statut est très mal fait dans le partage des compétences, il y a vraiment des obscurités. Et ce que Macron, semble-t-il, a voulu dire c'est : 'Fini le temps où on prend le prétexte du partage des compétences pour ne rien faire'. Et par exemple, quand il intervient dans le domaine de la santé avec le plan cancer, ou quand il intervient sur les énergies renouvelables, il réintroduit l'État à une place où peut-être le statut ne le prévoyait pas. Alors, ce n'est pas incompatible avec une augmentation des pouvoirs locaux. Pas du tout. Mais il veut montrer que le statut ne doit pas être un prétexte. Comme quand François Mitterrand disait : 'Qu'est-ce que vous voulez que je fasse sur le plan des inégalités sociales ? C'est de votre compétence'. Donc je crois qu'il a une vision que la décolonisation pour lui n'est pas incompatible avec une intervention de l'État au secours des populations et au secours surtout d'un territoire qui, par lui même, n'a pas les moyens d'assurer son autonomie. C'est un peu, je pense, le schéma dans la tête d'Emmanuel Macron. On voit quand même qu'il a eu des paroles très fortes : On a voulu détruire votre culture. Moi je soutiens votre culture. Et il a dit quelque chose d'absolument incroyable pour un Président de la République. Il a repris une phrase du Général de Gaulle : Il y a le peuple polynésien. Je ne sais pas si vous vous rendez-compte, mais c'est anticonstitutionnel. Quand de Gaulle l'avait dit, ce n'était pas anticonstitutionnel. Mais depuis la Constitution a été réformée et il n'y a qu'un seul peuple français. C'est donc cette ambigüité, ce “en même temps” de Macron. Il est à la fois anti-colonialiste et en même temps attentif aux besoins d'un territoire qui n'a pas toujours les moyens qui correspondent à ses volontés.”
 
Sur le sujet du nucléaire, qu'est-ce qui est véritablement nouveau sur le discours d'Emmanuel Macron par rapport à ses prédécesseurs ?
 
“Je pense que d'une façon générale, les Présidents successifs avancent quand même un petit peu sur la reconnaissance. A la fin du quinquennat de Chirac en 2007, il y avait déjà eu quelques avancées sur la reconnaissance. Même si Chirac avait dit en 2003 qu'il n'y avait eu absolument aucun incident, que les Polynésiens n'avaient rien à craindre, ni aujourd'hui, ni demain. Sous Sarkozy, la Loi Morin a quand même été, contrairement à ce qu'on a dit, une avancée spectaculaire. Morin a dit : 'Moi je vous le dis les yeux dans les yeux, il y a eu des retombées nocives pour la population'. Mais ça n'est jamais allé très loin après concrètement. Hollande a reconnu les conséquences néfastes. Et après, il y a eu un recul avec l'histoire des archives. Ça avait commencé sous Sarkozy et ça a continué… Là, il rouvre les archives. C'est pas mal, on verra bien. Mais il insiste aussi sur un certain nombre de choses que l'État n'était pas obligé de faire. La dépollution des Gambier et de Tureia. La prise en charge du désamiantage des communes. Ce n'est pas rien. La création de postes de gens qui vont aller dans les atolls pour aller chercher des dossiers à défendre au Civen, ce n'est pas rien tout ça. Et puis, toutes les annonces qui ont été faites pour protéger les populations d'une façon ou d'une autre. Il ne faut pas isoler des pans de son discours. Ce qu'il a dit avant le nucléaire et pendant le nucléaire, tout cela s'imbrique. Donc il y a un certain nombre de nouveautés quand même. Alors, certains sont déçus parce qu'il ne demande pas pardon. Mais comme disait Michel Buillard : 'On a tous des choses à se reprocher'.”
 
L'un des passages du discours semble être néanmoins mal passé, c'est l'affirmation selon laquelle les militaires et scientifiques n'étaient pas au courant des risques liés aux essais nucléaires à l'époque ?

“Ah, ça c'est le point faible de son discours. Parce qu'on a quand même eu accès à certaines archives, celles que j'ai dépouillées par exemple, où c'est quand même très clair qu'il y a eu des mensonges. Même avant le CEP, lorsque le général Thiry a dit : ‘On a commencé par faire croire aux Polynésiens qu'on allait mettre une base de fusée à Mangareva. Du coup, ça les a un peu habitué à ça et ensuite on leur a balancé les essais nucléaires’. Donc, oui, ça c'est le point faible de son discours. Mais il l'a tempéré dans son interview à l'issue du discours, lorsqu'il a dit qu'avec les archives on pourra savoir à partir de quand les gens savaient. Donc, il a ouvert la porte quand même à reconnaître, une fois que les archives auront été ouvertes, que les militaires savaient quelque chose. Mais vous savez, si vous lisez le rapport de Bruno Barillot en 2005 à l'assemblée, tout cela a été écrit et raconté. Et Toxique n'a rien apporté de neuf sur ce point.”
 

Rédigé par Antoine Samoyeau le Jeudi 29 Juillet 2021 à 08:17 | Lu 4069 fois