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Démission : Bouteau s’explique “le cœur lourd”


Tahiti, le 8 novembre 2021 - Nicole Bouteau s’est longuement exprimée devant la presse lundi matin pour expliquer sa démission du gouvernement. Exécutif qu’elle quitte avec un “sentiment d’inachevé”. Elle reste cependant au Tapura Huiraatira et souhaite maintenir sa candidature à l’investiture de son parti pour les prochaines législatives.
 
Après sa décision tranchante de démissionner des portefeuilles de ministre du Tourisme, du Travail en charge des transports aériens internationaux, Nicole Bouteau s’est longuement exprimée lundi pour justifier publiquement une décision qui, a-t-elle souligné, “n’est pas une surprise pour le gouvernement : Je me suis exprimée fortement, à plusieurs reprises. Je l’ai dit : Si chacun ne prend pas ses responsabilités, je prendrai les miennes. Ça fait des semaines que j’alerte en interne. Que je parle au président, au conseil des ministres, que je parle à notre comité de majorité, que je parle en conseil politique”.

Reste que, si sa décision a été signifiée vendredi au secrétariat du gouvernement, au moment de s’adresser à la presse Nicole Bouteau n’avait toujours pas eu l’opportunité de se justifier de vive voix en entretien avec Édouard Fritch. “Je lui ai proposé que l’on se rencontre. J’étais disponible vendredi et tout ce week-end. Je n’ai pas eu d’appel”, affirme-t-elle. Lundi, Nicole Bouteau n’a pas participé au traditionnel pré-conseil des ministres.

Les explications de sa lettre de démission sont claires, au demeurant. Elle ne digère pas la sanction en demi-mesure du maire de Teva i Uta, privé de son titre de vice-président mais maintenu dans l’exécutif. Le 21 octobre dernier, Édouard Fritch affichait pourtant le visage déterminé et tranchant du chef de parti devant le refus de la vaccination par son vice-président Tearii Alpha et le président de l’assemblée Gaston Tong Sang. En marge du conseil politique du Tapura, il avait dit ce soir-là avoir “exigé” d’eux qu’ils s’y soumettent faute de quoi, “je prendrai mes décisions en conséquence”, claironnait-il.
 
Poids lourds
 
Pour le leader du parti rouge et blanc, à quelques mois de l’élection présidentielle d’avril et surtout du scrutin des législatives, en juin, pas évident de sévir. Ce n’est visiblement pas le moment de froisser des poids lourds politiques tels que Gaston Tong Sang et Tearii Alpha et d’affaiblir la base du Tapura Huiraatira. Tous deux ont été plébiscités aux dernières élections municipales. Leur soutien sera déterminant en juin prochain pour espérer une victoire dans la deuxième et troisième circonscription électorale. Le président se trouve donc dans l’obligation de sanctionner les récalcitrants, comme promis… mais pas trop. Tearii Alpha est ainsi démis de son titre de vice-président mais reste au gouvernement. Quant au maire de Bora Bora, élu président de l’assemblée en 2018, Gaston Tong Sang le restera jusqu’en 2023. Inamovible. Boulonné sous couvert de la loi organique.
 
Déficit de crédibilité
 
La ministre du Tourisme et de Travail démissionne trois mois jour pour jour après le mariage de Tearii Alpha, le 5 août dernier. Et ce timing n’est pas dû au hasard. Selon elle, les décisions gouvernementales de santé publique prises depuis pâtissent d’un déficit de crédibilité dans l’opinion publique. A commencer par la loi sur l’obligation vaccinale, votée à l’unanimité par l’assemblée trois semaines après et largement contestée depuis. “Il n’est pas acceptable que des responsables politiques de la majorité puissent avoir un positionnement personnel et envoyer un message à la population qui remette en cause la gestion de la crise sanitaire et les moyens que nous mettons en œuvre”, a-t-elle martelé. Attitude d’autant plus inacceptable qu’elle donne l’impression de gouvernants qui se sentent “au-dessus des lois, à un moment des plus durs de la crise”.

Si elle admet que Tearii Alpha “est un bon ministre”, “comment peut-on accepter qu’il puisse continuer à siéger au conseil des ministres ? Cette incohérence, cette absence de crédibilité est comme un pied de nez fait à la population. Rester, ce serait cautionner. J’ai pris la décision de démissionner”.

Une décision difficile à prendre. “Je pars le cœur lourd. J’aime cette action gouvernementale. J’aime servir mon Pays. J’ai un sentiment d’inachevé parce que je devais finaliser dans quelques jours la nouvelle stratégie de développement du tourisme, Fariira’a manihini 2025. Nous n’avons pas fini de déployer la loi du Pays sur l’emploi local… Le cœur lourd aussi parce que je pense à toutes mes équipes qui se sont mobilisées ces deux dernières années comme jamais. Je reste fière de ce travail réalisé. Je pars le cœur lourd aussi parce que ce sont des partenaires que je quitte en démissionnant.”
 
De retour à Tarahoi
 
Un communiqué laconique de la présidence annonçait lundi matin que le président ne comptait réagir dans l’immédiat à la démission de sa ministre du Tourisme et du Travail. Concernant le remaniement ministériel qui doit être organisé en conséquence, Édouard Fritch “se réserve encore le temps de la réflexion et de la consultation”. Le statut d’autonomie lui laisse 15 jours en revanche à compter de vendredi dernier pour nommer un nouveau vice-président.

Nicole Bouteau avait succédé à Jean-Christophe Bouissou au ministère du Tourisme, suite au remaniement de janvier 2017. Elle explique aujourd’hui avoir donné consigne à ses équipes de faire le nécessaire pour être en mesure, dès ce mercredi, d’assurer une passation de portefeuilles aux ministères du Tourisme, du Travail et des transports internationaux. Son retour sur les bancs de l’assemblée, dans 30 jours, aura pour effet de pousser hors de l’hémicycle l’actuelle représentante Tapura Yvannah Pomare-Tixier. Une proche d’Édouard Fritch dont la collaboratrice n’est autre que la compagne du président.

​“Je reste au Tapura”

La ministre démissionnaire a confirmé lundi qu’elle n’entendait pas démissionner du parti rouge et blanc. “Je reste au Tapura” en rappelant qu’elle est secrétaire générale du parti et l'un de ses membres fondateurs depuis février 2016. Elle s’expliquera d’ailleurs devant les instances dirigeantes au prochain conseil politique, le 26 novembre.

L’ancienne ministre est par ailleurs candidate à l’investiture du parti rouge et blanc pour courir sur la première circonscription aux prochaines élections législatives, en juin 2022. Une candidature qu’elle maintient, sous réserve d’une validation en conseil politique, fin novembre. “Il y a dix jours, je n’étais pas candidate”, explique-t-elle. “J’ai reçu le soutien du maire de Papeete avec une partie de son conseil municipal. Le président a soutenu cette candidature en m’expliquant que le conseil des ministres la soutenait également. C’était avant les décisions qui ont été prises la semaine dernière. Maintenant, je veux voir les instances du parti. Je ne retire pas ma candidature. Tant que je ne les ai pas rencontrées je ne peux pas prendre ce genre de décision.”

​Verbatim de sa lettre de démission

Quelques extraits de la lettre de démission adressée vendredi dernier à Édouard Fritch par Nicole Bouteau :
 
“Monsieur le président, cela fait trois mois aujourd’hui que nous sommes dans des turbulences comme jamais nous avons rencontré, entachant gravement votre crédibilité, la crédibilité du gouvernement et de notre majorité.”
 
“Alors que nous sommes aux fronts depuis deux ans à lutter contre cette pandémie, à se battre pour sauvegarder notre économie, nos entreprises, les emplois, à se mobiliser pour obtenir des renforts, du matériel, des vaccins, à prendre puis à justifier les lourdes décisions de restriction de liberté, de circulation, à se battre pour convaincre la population de se faire vacciner (…) Tearii Alpha et Gaston Tong Sang, eux, assument en tant que responsables publics une position individuelle, personnelle qui je le répète est inacceptable dans le terrible contexte de crise sanitaire que nous avons traversé et qui n’est peut-être pas derrière nous.”
 
“A aucun moment Tearii Alpha ne joue collectif. A aucun moment il ne s’excuse. A aucun moment il nous aide à sortir de cette situation où votre crédibilité, notre crédibilité est mise à mal. A aucun moment il ne pense à être solidaire de vous (…) “compagnon politique de longue date”. (…) Il joue solo. Il se dit loyal mais il n’est pas solidaire de nos décisions et semble penser que nous pouvons continuer comme cela…”
 
“Monsieur le président, je vous remercie de la confiance que vous m’avez accordée (…) mais là, dans ce contexte trouble, incohérent, incompris, je ne peux pas continuer à vos côtés. La décision que vous avez prise n’en est pas une. Il s’agit d’un quasi statu quo… qui ressemble à un pied de nez fait à la population.”
 
“Je porte et je porterai le bilan de notre action gouvernementale, celui de notre majorité et de notre parti Tapura Huiraatira (…) c’est donc avec tristesse mais en même temps détermination que je vous adresse ma lettre de démission du gouvernement.”

Rédigé par Jean-Pierre Viatge le Lundi 8 Novembre 2021 à 20:55 | Lu 3280 fois