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Carnet de voyage - 1841 : Alexandre Salmon, brillant « Monsieur Diamant »



Ce portrait d’Alexandre Salmon témoigne du caractère décidé de l’homme. Malheureusement, à 46 ans, il fut emporté par une épidémie de dysenterie.
Ce portrait d’Alexandre Salmon témoigne du caractère décidé de l’homme. Malheureusement, à 46 ans, il fut emporté par une épidémie de dysenterie.
TAHITI, le 21 mars 2019. De celui qui fut surnommé à son arrivée à Tahiti en 1841 « Monsieur Diamant », on sait tout ou presque, au moins si l’on se fie aux biographies concernant Alexandre Salmon, dont celle du père O’Reilly, publiée en 1962 dans « Tahitiens », incontournable répertoire bio-bibliographique de la Polynésie française. Si nous revenons aujourd’hui sur le destin de cet homme, c’est avant tout pour la fulgurance de sa carrière et de sa réussite sociale, sachant qu’il est mort à seulement 46 ans.

Un quart de siècle ; c’est à la fois beaucoup et à la fois très peu quand on aspire à réussir pleinement sa vie et à laisser derrière soi des traces tangibles de son passage.

En vingt-cinq ans, au départ sur un simple malentendu, c’est ce que parvint à faire Alexandre Salmon (1820-1866) à Tahiti où il arriva au tout début de l’année 1841. Salmon était un citoyen britannique (né à Hastings, cité qui vit en 1066 le Normand Guillaume le Conquérant balayer de son trône le dernier roi anglo-saxon d’Angleterre, Harold Godwinson).

De Londres à San Francisco, puis Tahiti

Le jeune Alexandre (son véritable nom était, à l’origine, Alexander Solomon) suit des études à Londres dans l’espoir d’intégrer, avec ses deux frères, Mortimer et Julius William, l’affaire de négoce de fruits tenue par ses parents ; certains biographes affirment qu’ils étaient banquiers, ce qui semble faux. Mais les affaires étant dures, les trois frères sont obligés de mettre les voiles et de partir s’installer à l’étranger, dans la prometteuse Californie, en 1839.

Les Salmon choisissent naturellement de se rendre à San Francisco où Alexandre se tourne vers les activités portuaires. Il est arrivé quasiment une décennie trop tôt, avant la découverte de l’or qui entraîna la célèbre ruée à l’est de Sacramento.

Sur les quais, le jeune homme cherche des opportunités et fait la connaissance de l’homme qui changera son destin, James William Dunnett (mort le 15 mai 1883 à Anaa, Tuamotu), capitaine au long cours, sillonnant le Pacifique sur une goélette dont il est le propriétaire. Sa route consiste à relier Sydney à San Francisco, non pas d’une traite, mais en commerçant et « butinant » dans les divers archipels des « Mers du Sud » où il fait des affaires. A l’époque, Tahiti qui a été épargné par la tristeza et les autres maladies ayant décimé, à partir de 1870, ses agrumes, est alors une grande productrice d’oranges douces : 1 250 à 1 750 tonnes sont exportées chaque année, à partir de février, vers San Francisco, la Californie étant loin d’être devenue le verger qu’elle est aujourd’hui. Dunnett embarque donc les frères Salmon ; Alexandre a de l’ambition et n’entend pas rester à la manœuvre sur le bateau de son ami.

La place de consul déjà prise

A l’époque, Tahiti est en ébullition ; les Anglais ont refusé le protectorat sur les possessions de la reine Pomare en 1838 et lorsque Salmon débarque en 1841, il est très vite pris dans le tourbillon des grandes manœuvres mettant en scène Tahiti, la Grande-Bretagne et la France. Juif d’origine anglaise, Salmon est évidemment pro-Anglais et a choisi de s’installer à Papeete avec une intention bien précise, celle de devenir consul britannique en favorisant une prise de possession de l’île par Londres.

Oui mais voilà, on peut avoir une féroce envie de mener à bien une mission et ne pas être la bonne personne au bon endroit et au bon moment. Salmon, en effet, a quitté Sydney en pensant qu’après le départ du consul britannique Georges Pritchard, une place était à prendre ; or Pritchard était bien parti à Londres le 2 février 1841, mais il reviendra le 24 février 1843 (avant de se faire définitivement expulser par les autorités françaises le 13 mars 1844). Salmon ne pouvait donc prétendre à occuper un poste qui n’était pas vacant.

Qu’importe, Salmon, qui a belle allure, de la prestance et des bonnes manières, sait s’introduire dans la bonne société de Papeete et y faire son trou. La reine l’apprécie tout comme les autorités françaises qui voient d’un fort bon œil cet homme soutenu par la petite communauté de négociants britanniques alors installés sur place se rallier finalement avec un certain opportunisme à la cause française.

Conversion et mariage somptueux

Pragmatique, rusé, ambitieux, décidé à réussir, Salmon va plus loin et change de religion, renonçant au judaïsme pour se convertir au protestantisme. Le jeune homme de vingt-deux ans seulement a compris où était son intérêt et en janvier 1842, il épouse en grande pompe, devant le pasteur de Papeete, la belle Arii Oehau (« princesse de la paix », également orthographiée Ari’ioehau), petite-fille du prestigieux -et riche- grand chef de Papara, Teura Atua i Patea Tati, du clan des Teva. L’union est le grand événement mondain de l’année et Salmon sait admirablement jouer de son influence auprès de la reine Pomare pour obtenir la levée de l’interdit pesant sur les mariages mixtes.

A l’époque, il était en effet interdit aux Européens d’épouser des Tahitiennes, mais l’habileté du jeune Anglais est telle que sa demande est acceptée (l’interdit sera levé mais vite rétabli trois jours après).

Riche hommes d’affaires

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, voilà Alexander Salmon dans la peau d’un riche notable de Tahiti, propriétaire terrien, homme d’affaires et membre de la respectable lignée des Teva : « Monsieur Diamant », comme il était surnommé à Tahiti (Taiamani Tane) à cause du solitaire qu’il arborait au doigt, ne perdit pas de temps ; entre les domaines de son épouse à mettre en valeur (bétail, porcheries, café, etc.), le commerce des oranges vers la Californie, le coprah, la nacre et les intrigues politiques au sein desquelles il nageait comme un poisson dans l’eau, on retiendra de sa courte vie sa réussite financière et la confiance que lui accorda la reine Pomare qui en fit son secrétaire particulier. On le retrouva également lié étroitement à son gendre, John Brander, dans le monde local des affaires.

Sur le plan public, il occupa la présidence du tribunal de commerce de 1835 à 1857 puis de 1864 à 1866, fut nommé consul des Etats-Unis en 1861 et membre de Conseil d'administration de la colonie en 1866. Malheureusement pour lui, un souci intestinal l’emporta très prématurément.

Pleuré par tous

Laissons la parole à Ernest Salmon (extrait de son ouvrage paru à la Société des océanistes en 1964 « Alexandre Salmon (1820-1866) et sa femme Ariitaimai (1821-1897)) : « Alexandre Salmon mourut le 6 août 1866, lors d’une épidémie de dysenterie. Agé de 46 ans seulement, Salmon fut enlevé à l’affection des siens. Pleuré par tous ceux qui avaient su apprécier sa noble et généreuse nature, hommages lui furent rendus publiquement, comme en témoignent les extraits suivants tirés du Messager de Tahiti du 11 août 1866, et de l’article de M. le pasteur Atger intitulé : « Une perte pour la mission française » paru dans le Journal des missions évangéliques de 1866.

On lisait dans le Messager : « ... La nouvelle d’une autre mort, prématurée aussi, se répandait en ville en y semant la surprise : c’était celle de M. Salmon, parent de la Reine, associé de la maison Brander, que ses solides qualités venaient tout récemment de faire choisir comme un des membres du Conseil d’administration. Dans les diverses fonctions qu’il a remplies, M. Salmon s’était concilié, par l’aménité de son caractère, de nombreuses sympathies. Aussi peut-on dire que la population tout entière, précédée du chef de la colonie, accompagnait mardi dernier ses restes mortels, prouvant ainsi quels regrets sincères le décédé laissait après lui. »

Daniel Pardon

Mariage et descendance

De son mariage avec la princesse Ari'ioehau Hinari'i Tepau a Tati sont nés :
•Titaua Tetuanuireiaitea Salmon (3 novembre 1842 - 12 mars 1905)
•Ernest Tepauari'i'iahurai Salmon (décembre 1843 - avril 1844)
•Ari'ino'ore Moetia Salmon (3 mars 1848 - 18 avril 1935)
•Tati Ari'i Teuraitera'i Salmon (1852 - 5 décembre 1918)
•Ari'ipaea Alexander Vehiaitipare Salmon (4 août 1855 - 28 mars 1914)
•Jean Nari'ivaihoa Tepau Marama Salmon (24 octobre 1856 - 6 février 1906)
•S.M. la Reine Johanna Marauta'aroa Tepa'u Salmon (24 avril 1860 - 2 février 1934)
•Loïs Tefa'atau Vahine Manihinihi Piri Salmon (23 mars 1863 - mai 1894)
•Alexandrina Salmon (1 octobre 1866 - 2 avril 1919)

Dévalorisé systématiquement

Dans sa biographie, le père O’Reilly, à juste tire, insiste sur les origines tout à fait respectables d’Alexandre Salmon.

Curieusement, fin XIXe et début XXe siècle, les biographes s’étant penchés sur sa courte vie n’ont pas manqué de systématiquement en faire une sorte de vagabond aux origines troubles.

Certes, Alexandre n’avait rien d’un noble, mais il avait reçu une très bonne éducation en Angleterre, il était issu d’une famille respectable et il appartenait à un milieu d’origine aisé. Lui-même était un personnage distingué, un rien mondain dirions-nous aujourd’hui, doté d’une rare intelligence et de remarquables facultés d’adaptation.

C’est pourquoi on reste interloqué quand on parle de lui comme d’un matelot anglais déserteur (Deschanel), d’un bagnard échappé de la Nouvelle Galles du sud, d’un déserteur de baleinier (Ramsden), du subrécargue d’une goélette venue du Chili à Tahiti en 1838 avec un chargement de chevaux (archives de la France d’Outre-Mer, 1875) ou d’un simple marin britannique fixé de longue date à Tahiti (Jore). « Monsieur Diamant », honnêtement, a dû faire bien des jaloux ou des envieux pour être ainsi dévalorisé avec une rare constance et beaucoup de fantaisie aussi !

Mariages mixtes et protestants sectaires

C’est aux missionnaires protestants de la LMS (London Missionary Society) que Tahiti et ses îles devait une loi interdisant formellement les mariages mixtes, entendez les mariages entre Européen(ne)s et Tahitien(ne)s.

Les protestants d’alors, des Anglais faut-il le rappeler, considéraient qu’ils étaient ici chez eux et entendaient régner sans partage. Manipulant les notables, au premier rang desquels la reine Pomare, ils faisaient la pluie et le beau temps et souhaitaient conserver le contrôle de l’archipel. Interdire les mariages mixtes était un bon moyen, pensaient-ils, de ne pas permettre à d’autres Européens de s’installer en s’y mariant et en ayant des enfants.

De cette manière, les pasteurs pouvaient éviter tout « indésirable » à leurs yeux.

Mieux même, ou plutôt pire, tout Européen s’installant en ménage avec une Polynésienne, s’exposait à des amendes qu’il devait acquitter, pour « atteinte aux bonnes mœurs ».

La loi était incontournable, les unions mixtes étant donc l’objet d’un tabu absolu. Mais c’était sans compter sur Alexandre Salmon, son entregent et sa force de persuasion qui lui permirent d’épouser une Tahitienne de noble rang. Pour ce faire, la reine Pomare dut prendre une décision, celle de lever l’interdit, ce dont bénéficia Salmon, bien entendu, mais ce dont profitèrent trois autres personnes, William Dunnett, le capitaine et ami de Salmon (qui se maria le même jour), Joseph Brémond, un Français qui en avait plus qu’assez de payer des amendes aux pasteurs, et un Américain, Joseph Dean Richmond (qui épousa Tetu Nui Toru a Tura). La trêve fut de courte durée (trois jours), mais enfin, ces honnêtes citoyens purent-ils profiter de la brèche faite dans ce texte sectaire.

Pasteurs dénonciateurs…

Pour donner une idée de la manipulation dont la reine faisait l’objet de la part des pasteurs, ceux-ci lui inspirèrent même une lettre adressée le 8 septembre 1838 au roi de France « sur le mariage d’une femme de Taïti avec un homme (ndlr : Joseph Brémond) qui appartient à la France. Il ne m’est pas agréable qu’ils se marient, parce que nous avons une loi qui défend le mariage avec les étrangers ; (…) Puisse-t-il être agréable à Votre Majesté d’envoyer prendre cet homme pour qu’il aille en France. Là, il pourra épouser une femme et ce sera bien ».

On se doute que le roi Louis-Philippe 1er avait d’autres chats à fouetter que de répondre à ce genre de missive, mais il est clair que les protestants entendaient bien gouverner Tahiti comme ils le souhaitaient.

La lettre était injuste à double titre : Joseph Brémond avait déjà des enfants avec sa compagne, Oopa a Tetuanui, de Paea ; en prime, ce charpentier devenu restaurateur recevait régulièrement la reine Pomare qui venait s’encanailler chez lui et y faisait bombance en buvant force alcool, ce que lui défendaient formellement les pasteurs rigoristes ; ils le lui reprochaient avec force quand ils la surprenait chez ce Français qu’ils détestaient.

La France, en décidant d’administrer cette nouvelle parcelle de son empire, renverra les pasteurs à leurs temples et brisera le tabu par eux instauré…

Un mariage d’amour

La reine Marau (1860-1934), troisième fille d’Alexandre Salmon, future épouse de Pomare V, raconta ainsi l’histoire d’amour qui unit son père et sa mère (extrait du livre d’Ernest Salmon, Société des Océanistes) :

« Ma mère n’avait pas encore quinze ans, qu’on se préoccupait déjà de la marier, sans que Ariimanihinihi trouvât un parti assez bon pour sa fille. Terito désirait la donner à son neveu Tamatoa prédécesseur du fils de Pomare IV, sur le trône de Roiiatea (sic), mais il fut refusé. Ma mère n’avait pas voulu non plus d’un sien cousin petit-fils du prince Mai de Bora-Bora, que Cook avait emmené en Angleterre à son second voyage et ramené au cours du troisième.
« C’est alors, en 1841, que débarqua un jeune Anglais nommé A. Salmon, arrivé sur un navire de commerce... âgé de 21 ans, le nouveau venu à Tahiti était très bien de sa personne et raffiné dans ses manières : si soigneux de ses mains qu’il avait très belles, que plus tard, une de nos suivantes reçut en souvenir de lui le nom de Hiorima « regarde-mains ». Ma mère le vit et l’aima sur-le-champ, déclarant qu’elle n’aurait pas d’autre époux, et prête à tout quitter pour aller vivre avec lui si on refusait de les marier ensemble. Car, il y avait malheureusement une nouvelle loi, édictée par les missionnaires en 1837, interdisant toute union entre étrangers et indigènes, et cela dans le but d’empêcher quiconque de prendre influence dans le pays à leur détriment.
« Désireuse d’assurer le bonheur de sa sœur adoptive, la Reine décida de suspendre l’effet de cette loi pendant trois jours, et permit son mariage avec Alexandre Salmon à qui elle conféra le titre de Ariitaimai « prince venu de la mer ». Et jamais alliance ne fut plus heureuse ni plus féconde, puisqu’il en issut neuf enfants, quatre garçons et cinq filles, parmi lesquels je figure avec le numéro sept ».

Ariiraimai (1821-1897) épousa Alexandre Salmon ; les mariages mixtes Popa’a-Tahitiens étaient alors interdits, mais le couple fit lever le tabu.
Ariiraimai (1821-1897) épousa Alexandre Salmon ; les mariages mixtes Popa’a-Tahitiens étaient alors interdits, mais le couple fit lever le tabu.

La reine Pomare, entourée de Arii Faaite, Arii Aue et Tamatoa. Manipulée par les pasteurs protestants, elle fit confiance à Alexandre Salmon qui devint un de ses proches.
La reine Pomare, entourée de Arii Faaite, Arii Aue et Tamatoa. Manipulée par les pasteurs protestants, elle fit confiance à Alexandre Salmon qui devint un de ses proches.

George Pritchard, consul britannique à Tahiti, fit tout ce qui était en son pouvoir pour que la Grande-Bretagne s’empare de Tahiti. Il finit par être expulsé.
George Pritchard, consul britannique à Tahiti, fit tout ce qui était en son pouvoir pour que la Grande-Bretagne s’empare de Tahiti. Il finit par être expulsé.

Un portrait  de John Brander, associé de Salmon et redoutable homme d’affaires.
Un portrait de John Brander, associé de Salmon et redoutable homme d’affaires.

Rédigé par Daniel PARDON le Jeudi 21 Mars 2019 à 15:00 | Lu 1439 fois





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