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Une loi pour “tuer l’agriculture locale”


Tahiti, le 11mars 2026 - Les agriculteurs du Fenua sont en colère. Déjà passablement échaudés par le projet de texte sur l’obligation sur le stockage, l’utilisation, la production et la formation aux pesticides agricoles, le Syndicat des agriculteurs de Polynésie, s’apprête à rencontrer la presse une nouvelle fois, ce jeudi, pour dénoncer ce qu’ils annoncent déjà comme “la mise à mort de l’agriculture locale”.

 
Depuis une dizaine de jours, lors de la dernière conférence agricole, le syndicat s’inquiète des travaux menés par le ministère de l’Économie et la Direction de l’agriculture (DAG) pour lever les quotas d’importation des fruits et légumes en Polynésie française.
 
Sur l’autel de la baisse des prix en magasin, il y a deux ans, le Pays avait déjà mis un sérieux coup de canif dans la production locale avec l’ouverture du marché des yaourts aux produits étrangers. Résultat : l’arrivée rapide dans les grandes surfaces, de yaourts et fromages blancs de marques françaises, néo-zélandaises et même espagnoles, au détriment, en rayonnage, des yaourts produits localement.
 
Voilà que le Pays, sous l’impulsion du ministère de l’Économie, semble vouloir remettre le couvert avec les fruits et légumes. Une mesure que ne comprennent pas les représentants du Syndicat des agriculteurs (SAP). “Il y a dix jours, lors de la dernière conférence agricole, Hervé Varet [le directeur de cabinet du ministre de l’Économie, Warren Dexter, NDLR] nous expliquait travailler avec la Direction de l’agriculture à la levée des quotas pour faire baisser les prix”, témoigne un membre du syndicat, mercredi. “Ils ont même eu le culot de dire que la Chambre de l’agriculture était d’accord, ce qui est faux”, enrage-t-il.
 
L’idée, “bureaucratique” critique le syndicat, serait de libéraliser les importations jusqu’alors contraintes par des quotas pour faire baisser les prix. Une commission interministérielle devait d’ailleurs se tenir mercredi sur le sujet entre le ministère de l’Économie, la DAG et la Chambre de l’agriculture et de la pêche lagonaire (CAPL). Une commission lors de laquelle le Pays est resté sur le projet de tester ce dispositif pendant six mois.

Les plus fragiles vont couler


 
“Imaginons deux secondes que ce texte passe. Ce sera une terrible crise agricole qui se profilera. Il y aura des mécontentements, des actions fortes qui pourraient être menées”, prévient déjà le syndicat, faisant référence aux derniers mouvements sociaux des producteurs en France face à la signature du Mercosur. “Si on voulait tuer la production locale, on ne s’y prendrait pas mieux”, poursuit le syndicat qui redoute de voir les grossistes et les grandes surfaces commander en masse pour faire baisser leurs coûts, et stopper l’approvisionnement de leurs rayons en produits locaux. 

“Et on connaît la façon de procéder de ces enseignes. Ils vont faire baisser les prix dans un premier temps… puis ils vont recommencer à marger.”
 : “Un îlot de pertes dans un océan de bénéfices”, ironise ce syndicaliste qui redoute une catastrophe à venir pour le monde agricole local. “Les plus fragiles, ce sont ces exploitants qui oscillent entre le RNS et le RST. Ce sont ceux qui vont tomber en premier, ceux qui produisent pour eux, et qui vendent pour se dégager un peu de salaire. Ils ont déjà la tête à peine hors de l’eau… Là, ils vont couler.”
 
La crainte est à regarder aussi du côté de la géopolitique internationale selon le syndicat. “Si les conflits se poursuivent, que les hausses du pétrole continuent, on aura l’air malin avec nos produits importés hors de prix. Et si une autre crise Covid intervient… On met quoi dans nos assiettes, sans bateaux ni avions pour ravitailler ?”
 
Jeudi, le Syndicat des agriculteurs de Polynésie tiendra une conférence de presse pour entrer un peu plus en détail sur les implications de cette proposition de loi “prise sans la moindre étude sur son impact”, s’indigne le syndicat.
 
En 2023, le programme du Tavini avec lequel la majorité de l’assemblée a été élue, puis le président du Pays nommé, se faisait fort de “pratiquer une agriculture durable, promouvoir la consommation d’aliments locaux”. Le Tavini s’engageait aussi à “inciter les familles à consommer des produits locaux, instaurer une priorité aux produits locaux dans les cantines” et “promouvoir les circuits courts” pour “protéger la production locale” et “permettre à l’agriculteur de vivre de son activité”.
 
Avec ce projet, le gouvernement irait dans le sens inverse de ces propositions et n’aurait plus besoin d’un ministre de l’Agriculture qu’à mi-temps.

Inquiétudes sur les engrais et les pesticides
 
L’année dernière, le gouvernement a pris la décision de retoucher sa réglementation sur les pesticides à usages industriels et agricoles, en supprimant les néonicotinoïdes des autorisations d’utilisation.
 
Un an après, les professionnels font grise mine. “Les choux, cette année, c’est la catastrophe”, assurent-ils. “L’interdiction d’usage des néonicotinoïdes pèse lourd et nous sommes déjà inquiets pour les futures productions de pastèques, melons et carottes”, expliquent-ils.
 
L’ironie que dénonce le SAP, c’est que des choux ont dû être importés de l’étranger et que ces derniers ont été traités… aux néonicotinoïdes. “On nous interdit un traitement pour lequel nous n’avons pas d’alternatives viables. Résultat : on perd nos productions, et on importe des produits traités avec ces mêmes produits de l’extérieur”, résume le SAP. “Voilà ce qui arrive quand on fait de l’agriculture depuis son bureau, à la clim’”.
 
Autre sujet d’inquiétude : l’explosion à venir du prix de l’engrais. Les Chinois ont fermé leurs exportations pour garder leurs stocks, et les autres grandes firmes de production sont en Ukraine, en Russie, en Israël et en Finlande. Devinez où il est actuellement possible de se fournir, multipliez par le prix du carburant qui risque de grimper en flèche si l’embrasement au Moyen Orient se poursuit, ajoutez-y les prix des conteneurs qui eux aussi remontent à cause du blocage dans le détroit d’Ormuz, une pincée de nouvelle loi sur la suppression des quotas et un soupçon de projet de loi sur les pesticides, et la recette d’une explosion sociale dans le monde agricole polynésien dispose de ses ingrédients.

Rédigé par Bertrand PREVOST le Mercredi 11 Mars 2026 à 17:20 | Lu 2005 fois