Tahiti Infos

Souveraineté en débat, débat sous clé : le colloque controversé de l’UPF


Tahiti, le 10 mars 2026 – Un colloque consacré à la souveraineté dans le Pacifique s’est ouvert lundi à l’Université de la Polynésie française… à huis clos. Une décision inhabituelle dans le monde académique qui suscite l’indignation de plusieurs chercheurs, dénonçant une "restriction sérieuse des libertés académiques". Pointé du doigt, l’État invoque une période de réserve électorale et renvoie la responsabilité de l’organisation à l’université, dont les responsables n’ont pas souhaité s’exprimer. La députée Mereana Reid Arbelot a écrit au président Emmanuel Macron pour demander des explications.

 
Le thème promettait des débats nourris : "La souveraineté en question". Pendant trois jours, une vingtaine de chercheurs – politologues, historiens, juristes, anthropologues ou économistes – se retrouvent à l’Université de la Polynésie française (UPF), sur le campus d’Outumaoro, pour échanger sur les enjeux contemporains de la souveraineté dans le Pacifique.

Au programme : la "pesanteur historique", les "défis du présent" ou encore les "incertitudes d’avenir" autour de cette notion centrale pour les territoires ultramarins. La dernière journée doit notamment être consacrée à la crise calédonienne, sujet particulièrement sensible alors que la question institutionnelle reste brûlante dans le Pacifique. Mais contrairement à l’usage universitaire, ce colloque n’a fait l’objet d’aucune communication publique et se tient à huis clos, sans accès pour le public ni pour les médias.
 
Une "atteinte aux libertés académiques"

Dans les rangs des universitaires invités, la surprise a rapidement laissé place à l’indignation. Selon plusieurs chercheurs, cette décision aurait été prise "à la demande de l’État français", cofinanceur du colloque via le Fonds Pacifique. Dans une déclaration collective lue lors de l’ouverture du colloque, les signataires dénoncent une "restriction sérieuse des libertés académiques". L’anthropologue Patrice Godin, s’exprimant au nom de certains intervenants, a expliqué que cette décision "choque profondément" les chercheurs concernés. Le texte souligne que les colloques universitaires ont vocation à partager les connaissances et nourrir le débat public. Les chercheurs rappellent également que la souveraineté, dans le Pacifique, n’est pas "une abstraction théorique", mais un sujet politique et historique majeur pour les sociétés concernées.

"Il n’est pas de petite entrave aux principes de l’État de droit", conclut la déclaration, qui estime que la fermeture du colloque constitue une "atteinte" à cette liberté fondamentale. Invité à ouvrir les travaux, le président de la Polynésie française Moetai Brotherson s’est lui aussi interrogé sur ce choix. "Le cadre de cette rencontre qui se tient à huis clos, pour des raisons que je ne m’explique pas, en 2026 au sein de la République française, nous interroge", a-t-il déclaré, rappelant que l’université devait rester "l’un des lieux de la démocratie par excellence", où les idées peuvent se confronter librement. Le président du Pays a même estimé que "si l’État aujourd’hui se sent mis en danger par un colloque universitaire, c’est que quelque chose ne va pas dans notre système républicain".
 
L’État invoque la "période de réserve"
 
Pointé du doigt, l’État n’était pas représenté lors de l’ouverture du colloque. Du côté du haut-commissariat, on invoque une période de réserve liée à l’approche des élections municipales, alors même que le thème de la rencontre – la souveraineté – revêt une dimension hautement politique. L’État renvoie donc à l’Université la responsabilité de l’organisation et du choix d’un format à huis clos, l’établissement ayant fixé la date et le programme du colloque.

Joints par Tahiti Infos, ni Semir Al Wardi, maître de conférences en science politique à l’UPF et organisateur de la rencontre, ni le président de l’Université de la Polynésie française n’ont souhaité s’exprimer pour l’heure. L’argument de la période de réserve laisse toutefois sceptiques certains chercheurs, qui estiment que la période électorale ne concerne pas les institutions universitaires ni l’organisation d’un colloque scientifique. Plusieurs intervenants avancent une autre hypothèse : le contenu même du programme – notamment la place accordée à la crise institutionnelle en Nouvelle-Calédonie – aurait pu déplaire à certains responsables de l’État.

Une polémique qui gagne Paris

L’affaire ne s’est pas arrêtée au campus d’Outumaoro. La députée polynésienne Mereana Reid Arbelot s’est emparée du sujet et a décidé d’interpeller directement le chef de l’État. Dans un courrier adressé au président Emmanuel Macron, l’élue indépendantiste dénonce la décision d’organiser ce colloque à huis clos et s’inquiète des conséquences pour la liberté académique et le débat démocratique. Empêcher la tenue publique d’un colloque consacré à la souveraineté dans le Pacifique envoie un signal préoccupant, estime la députée, notamment dans un territoire inscrit sur la liste des pays à décoloniser des Nations unies.

Ironie de la situation : ce colloque organisé discrètement et sans public a finalement suscité un débat bien plus large que prévu, bien au-delà des murs de l’université. Car sur un sujet aussi sensible que la souveraineté dans le Pacifique, la question n’est peut-être pas seulement ce qui se dit… mais aussi qui peut l’entendre.
 

Rédigé par Stéphanie Delorme le Mardi 10 Mars 2026 à 09:33 | Lu 685 fois