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Orama, sa vision du maro'ura


Orama Nigou est artiste designer. Très inspirée par le maro'ura qui la passionne, elle a également très à cœur un travail de vulgarisation et d'accès à la culture polynésienne.
Orama Nigou est artiste designer. Très inspirée par le maro'ura qui la passionne, elle a également très à cœur un travail de vulgarisation et d'accès à la culture polynésienne.
Tahiti, le 12 septembre 2021 - Le maro'ura sera bientôt la star d'une exposition au musée du quai Branly-Jacques Chirac en octobre. Cette ceinture royale polynésienne représente l'un des objets les plus prestigieux des ari'i, qui l'utilisaient uniquement pour des cérémonies de la plus haute importance. Sorti de son sommeil des réserves du musée un peu par hasard, peu de personnes ont eu la chance d'approcher le maro'ura en près de 250 ans. Orama Nigou est l'une d'elles.

Cette jeune designer textile polynésienne l'a étudié sous toutes ses coutures et a pu faire des recherches et expérimentations en tentant notamment une reconstitution. Car l'objet actuel n'est malheureusement qu'un fragment de cette ceinture de quatre mètres composée de tapa et de plumes rouges, jaunes et blanches. Ce sont justement les plumes qui ont mené Orama sur sa trace, dans le cadre de ses études. Elle a ensuite décidé de construire un projet autour du maro'ura. Son travail de recherches a d'ailleurs fait l'objet d'une collaboration avec le prestigieux musée parisien. Elle a accepté de répondre à nos questions et nous livrer ses impressions sur ce trésor polynésien.

Tu es artiste designer textile, quel est ton parcours d'études ?

“Après mon bac en 2014 à Raiatea, j'ai fait trois ans d'études au Centre des métiers d'art à Tahiti, et ensuite j'ai poursuivi en France de 2018 à 2021 avec un tout nouveau diplôme, une licence, le diplôme national des métiers d'art et du design (DN MADE), matériaux textiles.”
 
Qu'est ce qui t'a amenée sur les traces du maro'ura ?

“Pendant mon DN MADE, j'ai choisi d'effectuer tous mes stages dans la plumasserie, métier d'art spécifique à la plume, ce qui a réveillé une passion, même si je savais déjà que la plume avait une importance dans la culture polynésienne… J'ai eu envie de découvrir le matériau et le métier d'art français associé. Pendant mon stage chez le plumassier parisien Julien Vermeulen, tout aussi passionné que moi, on a lancé ensemble des expérimentations de reconstitution de pièces de plumes de plusieurs régions du monde, notamment une cape d'Amazonie brésilienne. Pour aller au bout du projet, j'ai organisé une visite au musée du quai Branly pour voir en vrai cette fameuse cape et en même temps d'autres objets d'Hawaii ou de Nouvelle-Zélande et j'en ai profité pour demander à voir le maro'ura. J'ai passé l'après-midi entier avec lui et tout est parti de là.

Orama précise que son travail de reconstitution du maro'ura ne peut se faire que par spéculation notamment pour le motif, puisqu'il n'existe pas de modèle sur lequel s'appuyer. (© Orama Nigou)
Orama précise que son travail de reconstitution du maro'ura ne peut se faire que par spéculation notamment pour le motif, puisqu'il n'existe pas de modèle sur lequel s'appuyer. (© Orama Nigou)
Peux-tu nous parler de ta démarche au sujet de ton étude du maro'ura et sa reconstitution ?

“Tout d'abord je précise que j'ai fait des recherches personnelles sur l'objet et une reconstitution mais je ne suis absolument pas une experte du maro'ura en tant qu'objet historique. L'objet de mon travail c'est avant tout l'importance du patrimoine aujourd'hui. Pourquoi une telle importance et quelle est la pertinence des pièces de musée aujourd'hui ? Pour moi, le mano'ura cristallise tous les éléments qui avaient de l'importance dans ma réflexion : le patrimoine, le textile, le milieu culturel et scientifique, et surtout la question de l'identité. L'objet je ne l'ai vraiment pas vu comme une pièce de musée. Je l'ai vu comme une “archive incarnée” comme nomme ce genre d'objets la designeur anthropologue Adrian Van Allen. Je ne l'ai pas vu comme un objet qui raconte quelque chose du passé mais plutôt comme un objet qui permet de comprendre les enjeux actuels.”

Tu as fait des vidéos dans lesquelles tu parles d'accès à la culture et de sa vulgarisation, pourquoi c'est important pour toi ?

“Cela me tient vraiment à cœur. J'ai vécu trois ans en France avec un bagage culturel polynésien très important pour moi et à de nombreuses occasions, j'ai vu à quel point c'était compliqué de parler d'un sujet qu'on connaît et d'essayer de se faire comprendre par des gens qui ne sont pas du tout dedans. Ça fait donc aussi partie de l'exercice, de me faire comprendre dans mon travail et de diffuser le sujet. Malheureusement, quand on parle du domaine scientifique, souvent les informations sont diffusées entre scientifiques et le travail de communication auprès du public ne se fait pas. C'est ce que va faire le quai Branly avec cette superbe exposition.”

"Ce sont des portes gigantesques qui se sont ouvertes"

Croquis du maro'ura réalisé par Orama Nigou.
Croquis du maro'ura réalisé par Orama Nigou.

Qu'est-ce que le maro'ura a de si particulier pour toi en tant qu'objet ?

“Déjà pendant toutes ces années… pendant plus de 250 ans, avant qu'on retrouve le vestige, il était déjà un objet mythique dans l'inconscient collectif. Pourtant on avait assez peu de témoignages écrits ou oraux. Et puis il a une conception très précieuse, il demandait énormément de temps de préparation. Quand on l'a retrouvé, ce sont des portes gigantesques qui se sont ouvertes et des centaines de nouvelles questions qui se sont posées.”


Justement, pendant tes recherches qu'est ce qui t'a le plus intéressée ?

“J'ai beaucoup apprécié de découvrir les techniques utilisées que pour l'instant on ne retrouvait pas ou peu sur d'autres objets textiles de Polynésie française. Ce qui m'a beaucoup plu, c'est de pouvoir lier l'objet à d'autres pièces que je connaissais comme les plastrons, les coiffes de chefs. J'ai vraiment aimé comparer avec des capes de Hawaii, Nouvelle-Zélande ou d'Amazonie pour me rendre compte que les techniques de ligature étaient communes à toutes ces cultures mais qu'en même temps, la mise en œuvre était totalement différente d'une culture à l'autre.”
 
Le maro'ura t'a-t-il livré des secrets ou soulevé de nouveaux ?

“Il a surtout ouvert des portes à différentes pistes de travail. Pour l'instant, vu l'état d'usure de la pièce, il y a plus de questions posées que de réponses !”

Dans sa reconstitution Orama a utilisé du tapa de banyan comme sur la pièce originelle, des fils de coton (et non des fibres) et les plumes de coq, l'origine de celles du maro'ura n'a pas encore été définie avec certitude. (© Orama Nigou)
Dans sa reconstitution Orama a utilisé du tapa de banyan comme sur la pièce originelle, des fils de coton (et non des fibres) et les plumes de coq, l'origine de celles du maro'ura n'a pas encore été définie avec certitude. (© Orama Nigou)
Le travail d'Orama, notamment la vulgarisation de sa démarche est disponible sur sa page Facebook Orama.draw   et en vidéo sur youtube : Maro’ura : l'ouverture des possibles et  Maro'ura : transmission et continuité

​Le maro'ura en quelques mots

Le fragment du maro'ura, redécouvert dans les réserves du musée du quai Branly, qui lui consacrera une exposition à partir de 19 octobre. À l'époque la pièce entière pouvait mesurer 4 mètres.
Le fragment du maro'ura, redécouvert dans les réserves du musée du quai Branly, qui lui consacrera une exposition à partir de 19 octobre. À l'époque la pièce entière pouvait mesurer 4 mètres.
Le maro'ura, littéralement “ceinture rouge”, est lié au culte du dieu 'Oro. Il se transmettait de rois en rois, et des rangées de plumes étaient rajoutées à chaque règne, matérialisant ainsi la généalogie des grandes chefferies. Objet précieux il était porté à de rares occasions, pour des cérémonies en l'honneur de 'Oro ou des intronisations de nouveaux ari'i. Ce qui expliquerait la même rareté de documentations ou représentations existantes à son sujet. James Cook a décrit en avoir vu un porté par Pomare I et le capitaine William Bligh en a fait un croquis très succinct… Il n'existait pas un mais plusieurs maro'ura.
 
Le fragment qui sera prochainement exposé au musée du quai Branly a une histoire singulière, qui renforce encore son pouvoir d'attraction et le mystère qui l'entoure. Car il aurait pu rester aux oubliettes si Guillaume Alévêque, chercheur anthropologue spécialiste de la Polynésie, ne s'était pas intéressé à cet objet jusqu'alors répertorié dans les réserves du musée en tant que “simple” enveloppe d'un to'o (représentation divine). En l'étudiant, il a alors fait le rapprochement avec le maro'ura, lui rendant alors ses titres de noblesse. Au cours de ses recherches, il a notamment remarqué la présence d'un textile rouge intégré à l'ouvrage, qui pourrait s'avérer être un morceau de fanion utilisé par le capitaine Samuel Wallis pour prendre possession de l'île de Tahiti en 1767.
 
Après son exposition au musée du quai Branly du 19 octobre 2021 au 9 janvier 2022, le fragment de maro'ura doit rejoindre le musée de Tahiti et des îles dans le cadre d'une convention de dépôt signée en 2019 entre Édouard Fritch et le président du musée du quai Branly pour une durée de trois ans renouvelable.

Rédigé par Julie Barnac le Dimanche 12 Septembre 2021 à 11:36 | Lu 6366 fois