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Mata'ea, l'enquête sur la santé polynésienne


Pour le docteur Lluis Quintana-Murci, la génétique permet d'expliquer une partie des mystères concernant les migrations polynésiennes.
Pour le docteur Lluis Quintana-Murci, la génétique permet d'expliquer une partie des mystères concernant les migrations polynésiennes.
Tahiti, le 9 septembre 2025 - Ce mardi, l'étude “Mata'ea”, portée par l'Institut Louis Malardé et l'Institut Pasteur depuis 2019, a livré ses premières conclusions aux différentes autorités de Santé et aux élus locaux. En charge d'évaluer l'état sanitaire des Polynésiens dans les cinq archipels, cette enquête dresse un bilan alarmant mais permet aussi, grâce à ses prélèvements génétiques, d'en apprendre davantage sur l'histoire biologique des Polynésiens et de tordre le cou à certaines idées reçues.
 
Son nom évoque à la fois la vision et la connaissance. Les premières conclusions de l'étude “Mata'ea”, menée par l'Institut Louis Malardé (ILM) en collaboration avec l'Institut Pasteur, ont été présentées ce mardi aux différentes autorités de la santé et aux élus locaux, lors d'une conférence de presse à la présidence. Commencée en 2019, l'étude consistait à dresser le bilan de l'état de santé des populations polynésiennes dans les cinq archipels. Et, à ce titre, elle s'est attachée à explorer les liens entre l'environnement, les modes de vie, l'histoire biologique et la vulnérabilité des Polynésiens face aux maladies. Une enquête qui a nécessité la participation de 1.942 adultes, âgés de 19 à 69 ans, répartis sur 18 îles des cinq archipels. Une contribution essentielle, puisque ces derniers ont dû répondre à des questionnaires détaillés, se prêter à des mesures anthropométriques, et autoriser le prélèvement d'échantillons biologiques indispensables à l'analyse.
 
Un coût mais des résultats
 
“Le coût de l'étude – l'inclusion des participants, le fait d'aller dans 18 îles, d'envoyer les infirmières, de collecter des prélèvements, de les rapporter etc. – tout ça c'est à peu près 20 millions de francs, sans compter les salaires des personnes qui travaillent sur le projet”, témoigne Van-Mai Cao Lormeau, directrice de recherche à l'ILM. “Après, il y a toute la partie analyse. Donc ça c'est du temps, notamment pour les chercheurs, et là nous avons des financements de l'État, du Pays, du secteur scientifique etc. Et puis il y a toute la partie génétique, et là ce sont des centaines de milliers d'euros pour réaliser des séquençages. C'est pratiquement six personnes à plein temps sur trois ans pour travailler sur les données, et là on pense notamment à l'équipe de l'institut Pasteur qui participe. Faire une étude comme ça, c'est des centaines de millions de francs pour avoir toutes ces données.”
 
Un coût stratosphérique qui a néanmoins le mérite de livrer des données exhaustives et donc une vision claire de l'état de santé des Polynésiens, aussi éloignés soient-ils. Des données dont les conclusions ne se font pas attendre. En Polynésie, certaines maladies infectieuses telles que la dengue touchent l'ensemble des archipels malgré l'éloignement. Concernant les hépatites virales, l'étude montre que certaines personnes sont encore aujourd'hui porteuses du virus de l'hépatite B – responsable du cancer du foie – malgré les campagnes de vaccination à la naissance depuis 1996. Quant à la problématique de l'obésité, l'enquête montre que les taux sont tous supérieurs à 50 % quel que soit l'archipel où l'on se trouve. 40 % des hommes souffrent d'hypertension artérielle, contre 31 % pour les femmes. L'étude met également en lumière les contaminations à la ciguatéra : 51 % aux Gambier, 36 % aux Marquises et aux Tuamotu, et 32 % aux Australes. “Nous, ce que l'on fait, c'est qu'on livre des indicateurs”, explique la directrice de recherche de l'ILM. “Notre objectif est de donner aux autorités du Pays le plus d'informations possibles pour qu'ils puissent vraiment savoir appréhender les épidémies ou la prise en charge de certaines maladies.”
 
La génétique polynésienne, entre santé et histoire
 
Deuxième volet de l'étude, porté par l'Institut Pasteur, celui de la génétique. Une mine d'or de renseignements, notamment concernant l'histoire du patrimoine biologique polynésien et les migrations, mais aussi sur le lien entre la génétique et les maladies non-infectieuses telles que le diabète. Et à ce sujet, le docteur Lluis Quintana-Murci est catégorique : “On ne peut pas dire qu'une personne à un problème métabolique d'obésité ou d'hypertension en raison de sa génétique. Aujourd'hui, on le sait, c'est faux. Le risque d'obésité se crée uniquement avec une interaction extrêmement importante avec l'environnement, autrement dit : la nutrition.” La fin d'un mythe – ou d'une excuse – pour tous les Polynésiens ayant besoin de justifier leur surpoids.
 
Et la génétique nous livre également d'autres secrets : “Ce que nos résultats montrent, c'est que les Polynésiens d'aujourd'hui sont le résultat d'un événement ancien, de métissage, qui a eu lieu il y a 2.200 ans entre des peuples austronésiens venant de Taiwan et des peuples papous. Cette population ancestrale est arrivée il y a environ 1.000 ans”, assure le docteur Lluis Quintana-Murci. “Ensuite, nous avons pu montrer qu'il y a peu de différences génétiques entre les populations des différents archipels. L'ensemble des habitants de ces archipels sont, en moyenne, composés de 80 % de leur génome d'origine polynésienne, avec des métissages plus récents avec des européens, des asiatiques. Mais plus intéressant, on trouve aux îles Marquises et aux Gambier un ancien métissage avec des peuples amérindiens (2 % de leur génome).” Une donnée qui confirme les théories concernant d'éventuels échanges entre les Polynésiens et les peuples d'Amérique Centrale, ou du nord de l'Amérique du Sud.
 
Un premier bilan de l'étude Mata'ea qui en laisse envisager d'autres puisque, selon les chercheurs, certaines données n'ont pas encore été traitées. À suivre.

Rédigé par Wendy Cowan le Mardi 9 Septembre 2025 à 18:19 | Lu 2276 fois