Tahiti Infos

Le tourisme subit la guerre des télécoms


Tahiti, le 13 février 2022 - Prise en étau dans une âpre bataille commerciale sur les télécoms, l'offre de Tahiti Wifi qui proposait un service de connexion internet nomade aux touristes en séjour en Polynésie a été coupée par Onati après le rachat de la jeune société par son concurrent Vodafone. La filiale de l'OPT se défend en évoquant un contentieux de longue date et Tahiti Wifi et Vodafone dénoncent surtout la coupure des “Sim M2M” dans les boîtiers nomades qui ne peuvent plus fonctionner sur aucun réseau local.
 
La guerre des télécoms continue de faire rage entre Onati et Vodafone, avec pour dernière victime collatérale Tahiti Wifi. La startup créée en 2017 par un couple de jeunes entrepreneurs permet une connexion wifi nomade dans 65 îles de Polynésie pour les touristes en séjour au fenua. Les touristes réservaient et louaient un boîtier wifi connecté au réseau polynésien, récupérable dès leur arrivée dans l'agence de la société située à l'aéroport de Tahiti-Faa'a. Destiné à répondre à une demande des touristes en mal de connexion lors de leurs vacances au fenua, le projet avait remporté le prix de l'innovation touristique du Service du tourisme de la Polynésie française l'année de sa création. A la clé, une dotation publique de 500 000 Fcfp pour donner un coup de pouce au développement de la société et des contacts établis avec les plus gros acteurs du tourisme local. Tahiti Wifi avait ainsi signé un partenariat commercial avec Vini pour sa connexion et avec Air Tahiti Nui pour proposer la solution aux voyageurs dès leur arrivée au fenua.
 
Ces dernières années, la société s'est développée pour proposer des offres sur les réseaux Vini et Vodafone, puis une offre “monde” permettant cette fois-ci aux Polynésiens souhaitant se rendre à l'étranger d'utiliser un boîtier Tahiti Wifi au départ de Tahiti-Faa'a pour une connexion en voyage partout dans le monde. Courant 2019, la société cumulait 40 000 clients, dont 25 000 touristes connectés en wifi nomade au fenua. “Après crise, on a eu 70 à 80% de clients en moins. On a divisé par trois le chiffre d'affaires en 2020”, explique Alexandre Parise, fondateur et co-actionnaire de Tahiti Wifi. Après un PGE (Prêt garanti par l'État) obtenu en 2020 “pour maintenir notre activité et sauver nos cinq emplois”, la société s'est mise en vente l'année suivante. “Les seuls à nous avoir soutenu, ça a été Vodafone. J'ai fait une proposition à Vini. Ils n'ont pas voulu nous racheter. J'ai proposé à Vodafone. Ils ont racheté la boîte pour pouvoir maintenir les emplois et maintenir l'activité.”
 
Rupture de contrat
 
Mais depuis le début du mois, Tahiti Wifi ne fonctionne plus pour les touristes en villégiature au fenua. En conflit avec Onati (filiale de l'OPT, propriétaire de la marque Vini) depuis plusieurs mois sur le contrat commercial, l'offre de la société n'a pas résisté à son rachat en juillet 2021 par… le concurrent Vodafone (Groupe Moux, également propriétaire de Tahiti Infos). “Ça fait une semaine qu'on a les clients qui nous appellent. Qu'on essaie de gérer. Que les clients sont bloqués dans les îles…”, explique-t-on en interne à Tahiti Wifi. “Toute notre clientèle internationale est coupée d'Internet. Et nous, on ne pouvait les contacter que par leur boîte mail, à laquelle ils n'avaient accès évidemment que via internet."
 
En effet, Onati a rompu son contrat commercial “d'exclusivité” avec Tahiti Wifi, après le rachat de la société par Vodafone. Sauf qu'en coupant l'accès aux “data” du réseau Vini, Onati a également coupé les cartes Sim “M2M” qui faisaient fonctionner tous les boîtiers routeurs de Tahiti Wifi. Concrètement, il s'agit du même type de cartes Sim utilisées dans pour faire fonctionner les terminaux de paiement électronique (TPE). Résultat, Tahiti Wifi ne peut plus faire fonctionner localement ses boîtiers wifi pour les touristes, ni sur le réseau Vini, ni sur le réseau Vodafone. “Certes, on avait un contrat d'exclusivité avec Vini, uniquement sur la data, signé au tout début de notre activité. Mais Vini était au courant qu'on travaillait avec Vodafone depuis septembre 2019. On leur a dit en réunion et ils ne nous ont jamais rien coupé”, explique Alexandre Parise. Surtout, le fondateur de la société ne s'explique pas la coupure des Sim M2M qui n'étaient pas incluses dans le contrat commercial avec Onati. “Ce n'est pas un service qui était dans le contrat avec Vini. C'est de la Sim qu'on ne revend pas aux clients. Pourquoi des sociétés comme OSB auraient droit d'utiliser des cartes Sim M2M dans leurs boîtiers et nous on n'aurait pas le droit d'utiliser ça ? Il n'y a aucun rapport de concurrence.”
 
Onati se défend
 
Chez Onati, on se défend pourtant mordicus de vouloir “tuer la concurrence” ou de “faire subir cette décision aux touristes”, explique le directeur de la filiale de l'OPT, et ex-DG de Vodafone, Thomas Lefebvre Segard. “Tahiti Wifi et Vodafone ne peuvent pas s'offusquer. Ils sont au courant depuis de très longs mois.” Le directeur d'Onati explique avoir donné “quatre mois de préavis” à Tahiti Wifi, quand le contrat n'en prévoyait que deux. “En termes de délais, ils avaient largement le temps de se retourner.” La filiale de l'OPT reconnaît que le rachat par Vodafone a déclenché les hostilités, mais justifie sa décision par le non-respect du contrat par Tahiti Wifi. Thomas Lefebvre Segard insiste sur le fait que Tahiti Wifi pourra toujours utiliser le réseau Vodafone, une fois le problème des Sim M2M réglé. “Tahiti Wifi pourrait tout à fait remplacer les cartes Sim d'Onati par des cartes Sim Vodafone. Nous leur avons donné quatre mois. Ils avaient tout loisir de changer ces cartes Sim.”
 
Patrick Moux, le vice-président de Vodafone, dénonce la décision d'Onati. “Nous avons racheté Tahiti Wifi, parce que c'était un service primordial pour l'activité touristique”, se défend le patron de l'opérateur privé, qui insiste sur le fait que Vodafone était tout à fait d'accord pour que Tahiti Wifi continue à vendre des data Vini. “Il y avait un intérêt commun à travailler pour la Polynésie sur un projet qui en plus était défendu par le Pays. Mais là, on ne comprend pas qu'une société publique refuse du chiffre d'affaires juste pour affaiblir la concurrence. Qui plus est en coupant les Sim M2M qui n'ont rien à voir avec le contrat data dénoncé par Onati.”
 
Référé au tribunal
 
Reste que dans l'immédiat, cette bataille commerciale sur la téléphonie a eu des conséquences assez concrètes pour les touristes au fenua. “C'est dommage, parce que Tahiti Wifi venait donner un coup de main apprécié par tout le monde”, monte au créneau la présidente de l'association des pensions de familles, Melinda Bodin. “Ça plaisait énormément à nos touristes et à nos pensions de familles. Dès qu'ils arrivaient ici, les touristes prenaient Tahiti Wifi et ils avaient internet partout où ils allaient.” Côté Pays également, même si on se gardait bien de commenter publiquement la décision prise par la filiale du groupe public OPT, on goûtait assez peu les “dégâts collatéraux” de cette bataille des télécoms pour un projet encore soutenu il y a quelques années par la collectivité… Une bataille qui va d'ailleurs se poursuivre devant les tribunaux. Un référé initié par Tahiti Wifi doit être examiné le 21 février prochain par le tribunal mixte de commerce de Papeete.
 
 

Alexandre Parise, fondateur et co-actionnaire de Tahiti Wifi : “On ne comprends pas pourquoi Onati a décidé de s'enlever du chiffre d'affaires”

Le service de Tahiti Wifi a été coupé début février, pourquoi ?
 
“En gros, parce qu'on a été racheté par Vodafone… C'est un peu résumé, mais si vous voulez, l'année du Covid a été difficile. Nous avons eu des problèmes financiers et les seuls à nous avoir soutenus, ça a été Vodafone. J'ai fait une proposition à Vini. Ils n'ont pas voulu nous racheter. J'ai proposé à Vodafone. Ils ont racheté la boîte pour pouvoir maintenir les emplois et maintenir l'activité de Tahiti Wifi.”
 
Vous aviez un contrat avec Vini qui a été résilié ?

“On avait un contrat d'exclusivité avec Vini, uniquement sur la data, signé au tout début de notre activité. Mais Vini était au courant qu'on travaillait avec Vodafone depuis septembre 2019. On leur a dit en réunion et ils ne nous ont jamais rien coupé. Et lorsque Vodafone nous a racheté en 2021, Vini a décidé de mettre fin au contrat qui nous lie avec eux sur la partie data un mois plus tard. Le problème de cette exclusivité, c'est qu'elle n'allait que dans un sens, toujours au bénéfice de Vini. Vini nous proposait des forfaits avec un engagement d'un an. Ils n'ont jamais voulu nous proposer d'offres adaptées. Vodafone nous proposait une carte Sim illimitée où on payait ce qu'on consommait. Résultat, on s'est retrouvé bloqué avec Vini quand il y a eu le Covid et plus aucune activité. On a dû payer 3 000 giga de data dans le vent, à perte, parce qu'on était obligé d'être engagé annuellement sur un boîtier.”
 
Quel était l'état de votre activité avant et après la crise Covid ?

“Avant crise, on augmentait tous les mois le chiffre d'affaires. On servait 2 500 voyageurs par mois à peu près. Après crise, on a eu 70 à 80% de clients en moins. On a divisé par trois le chiffre d'affaires en 2020.”
 
Aujourd'hui, vous n'êtes plus en mesure de faire fonctionner votre Tahiti Wifi ?

“On est toujours en capacité de fournir un service hors Polynésie pour les Polynésiens qui partent à l'étranger. Mais par contre, pour le touriste qui vient en Polynésie, on n'est pas en mesure de lui fournir un service dans toutes les îles. On est bloqués sur le réseau de Tahiti, Moorea et Bora Bora. Donc on n'a pas un service optimal pour les touristes. C'est en procédure au tribunal depuis septembre. On proteste contre le fait que cette décision nous enlève près de 30% de clients par mois par manque de réseau. C'est 12 000 touristes par an non connectés, sur la base de nos chiffres de 2019.”
 
Vous comptez pouvoir relancer votre activité ?
 
“Bien sûr. Il y aura des pistes mais uniquement sur le réseau Vodafone. C'est ce qu'on ne comprend pas d'ailleurs. On ne comprend pas pourquoi les dirigeants d'Onati ont décidé de s'enlever du chiffre d'affaires… Parce qu'en aucun cas on ne leur fait de la concurrence. Ils n'ont pas d'offre similaire.”
 

Thomas Lefebvre Segard, DG d'Onati : "Ils sont au courant depuis de très longs mois"

Pourquoi avoir coupé l'offre locale de Tahiti Wifi ?

“Tahiti Wifi comme Vodafone ne peuvent pas s'en offusquer. Ils sont au courant depuis de très longs mois. Il y a une convention qui existe entre Tahiti Wifi et Onati et qui prévoit une rupture de contrat avec un préavis de deux mois. Là, on leur a donné quatre mois pour qu'ils puissent passer la période de Noël. En termes de délais, ils avaient largement le temps de se retourner.”
 
Que s'est-il passé pour arriver à cette rupture de contrat ?
 
“Il s'est passé deux choses. Avant que je n'arrive chez Onati, Tahiti Wifi avait un contrat chez Onati pour utiliser les cartes Sim d'Onati dans un certain nombre de ses boîtiers, mais sous certaines conditions. Tahiti Wifi n'a pas respecté les conditions imposées par le contrat. D'une part, sur le bon usage des cartes Sim et des offres qu'ils revendaient en direct. Le contrat précise qu'Onati doit être au fait des offres revendues par Tahiti Wifi et ils ont passé outre ces dispositions et détourné l'usage de la ressource que vendait Onati à Tahiti Wifi. Ils le font depuis le début, depuis des années, et il y a une longue correspondance là-dessus. C'est d'ailleurs ce qui a valu, au bout d'un moment, à Tahiti Wifi de se tourner vers Vodafone. (…) D'autre part, il y a eu le rachat de Tahiti Wifi par Vodafone. Et à partir du moment où Tahiti Wifi se fait racheter par un concurrent, il y a plusieurs choses. D'abord, on a une disposition de notre contrat qui permettait de s'interroger sur la transférabilité de Tahiti Wifi à une tierce partie. Mais surtout, ils ont été rachetés par notre concurrent. Et là on rentre sur des sujets de légalité, sur notre capacité de continuer à avoir une relation contractuelle sur des offres avec notre concurrent. Nos avocats nous disent que c'est assimilable à une entente, vis-à-vis de l'autorité de la concurrence.”
 
Vodafone et Tahiti Wifi vous accusent de vouloir tuer la concurrence ou de paralyser l'accès à Internet des touristes dans les îles ?

“C'est absolument faux. Tahiti Wifi ne vend pas que ce service là et utilise des cartes Vodafone là où est Vodafone. En termes de poids dans leur activité, il n'y a aucun risque de mise en péril de la société. Deuxième chose, vis-à-vis des touristes, Tahiti Wifi peut continuer à offrir ses services via Vodafone. C'est-à-dire que les touristes peuvent avoir accès à Internet dans les îles où est Vodafone, à Tahiti, Moorea, Bora Bora, un peu Raiatea et un peu Huahine. Ce qui représente 90% des usages. Donc n'allons pas dire qu'on tue le tourisme. Dernière chose, pour toutes les zones où Vodafone n'est pas présent, Onati a des offres complémentaires, avec des Travel card et de la data.”
 
Pour autant, la coupure des cartes Sim M2M ne permet aujourd'hui pas l'utilisation des boîtiers y compris sur le réseau Vodafone ?
 
“Sur ce point, Tahiti Wifi pouvait tout à fait remplacer les cartes Sim d'Onati par des cartes Sim Vodafone. Nous leur avons donné quatre mois de préavis. Ils avaient tout loisir de changer ces cartes Sim. Aucun boîtier n'a besoin forcément d'une carte Sim d'Onati pour fonctionner. A aucun moment, Tahiti Wifi ne nous a contacté pour évoquer ce problème. Je n'ai eu aucun appel.”
 

Patrick Moux, vice-président de Vodafone : “C'était un service primordial pour l'activité touristique”

“Nous avons racheté Tahiti Wifi, parce que c'était un service primordial pour l'activité touristique polynésienne. Nous avons pensé polynésien. En 2020/2021, Tahiti Wifi ne pouvait pas s'en sortir avec la crise Covid. Mais preuve que l'on n'a pas la même mentalité que Vini, nous n'avons pas voulu jouer nombrilistes. Nous avons laissé Tahiti Wifi continuer à travailler avec la data Vini et la data Vodafone. Il y avait un intérêt commun à travailler pour la Polynésie sur un projet qui avait été, en plus, défendu par le Pays et les sociétés publiques du Pays. Mais là, on ne comprend pas qu'une société publique refuse du chiffre d'affaires juste pour affaiblir la concurrence. Qui plus est, en coupant les Sim M2M qui n'ont rien à voir avec le contrat data dénoncé par Onati.”
 

Rédigé par Antoine Samoyeau le Dimanche 13 Février 2022 à 19:15 | Lu 5363 fois