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IA : au Cesec, l’autosaisine pour anticiper la révolution échoue de peu


Tahiti, le 9 mars 2026 – Un demandeur d’emploi qui peaufine son CV avec un générateur de texte, un étudiant qui interroge un assistant conversationnel pour comprendre un cours, une entreprise qui automatise certaines tâches ou optimise ses stocks grâce à des algorithmes… L’intelligence artificielle s’installe déjà dans le quotidien. Conscient de cette mutation rapide, le Cesec a tenté lundi de se saisir du sujet pour anticiper ses impacts sur l’économie et l’emploi en Polynésie. Mais l’autosaisine proposée n’a finalement pas obtenu les voix nécessaires.

 
Au Conseil économique, social, environnemental et culturel (Cesec), la question de l’intelligence artificielle s’est donc invitée dans les débats lundi matin. Les représentants de la société civile étaient appelés à se prononcer sur une autosaisine consacrée à l’IA, à l’emploi et à l’économie en Polynésie française.
 
Le texte, porté par Anne-Sophie Bonnat, représentante de l’Organisation des professionnels de l’économie numérique (Open), n’a finalement pas été adopté : 31 voix favorables et cinq abstentions, alors que 34 votes étaient nécessaires. “À trois voix près, c’est dommage”, a regretté Anne-Sophie Bonnat, en soulignant le nombre important de conseillers absents ce lundi.
 
L’objectif de cette autosaisine était pourtant d’anticiper les effets de l’intelligence artificielle sur l’économie locale et l’évolution des métiers, afin d’éclairer les pouvoirs publics et d’accompagner la transition. Pour Anne-Sophie Bonnat, l’enjeu est clair : ne pas attendre que les transformations s’imposent.“L’idée est d’être en amont. L’IA est déjà utilisée ici, mais souvent sans cadre ni accompagnement. Il faut anticiper ses impacts sur les métiers, adapter les formations et orienter les jeunes vers les nouveaux emplois qui vont émerger”, explique-t-elle.
 
Une réflexion qu’elle avait d’ailleurs déjà évoquée lors des vœux du président du Pays au Cesec le mois dernier. Pour certains conseillers, le sujet aurait même dû être pris à bras-le-corps plus tôt par les pouvoirs publics. Thierry Mosser a ainsi regretté que la réflexion ne soit pas déjà engagée au niveau du gouvernement : “C’est un sujet majeur et je trouve dommage que le Pays ne s’en soit pas saisi avant le CESEC.”
 
“La 3e révolution industrielle est en marche”
 
Pour plusieurs conseillers, l’intelligence artificielle marque une transformation profonde des sociétés. “La troisième révolution industrielle est en marche”, a ainsi affirmé Jean-François Benhamza, représentant du collège des entrepreneurs. Et la question n’est plus de savoir si elle arrivera, mais quand.
 
Pour illustrer la vitesse à laquelle ces technologies progressent, il raconte avoir passé une semaine de vacances à San Francisco, où il a pu tester les taxis autonomes déjà déployés dans la ville. “Vous commandez la voiture avec une application, elle arrive toute seule à l’endroit où vous êtes. Vous montez, vous attachez votre ceinture et elle vous emmène à destination. Il n’y a pas de chauffeur”, décrit-il. Selon lui, près de 3 000 véhicules circulent déjà dans la ville, et ce modèle est désormais déployé dans plusieurs grandes villes américaines, avec une prochaine étape annoncée à New York, où les besoins en transport sont encore plus importants.
 
Au-delà de l’anecdote technologique, Jean-François Benhamza y voit surtout une piste de réflexion pour la Polynésie : “On a ici des problèmes de circulation qu’on n’arrive pas à résoudre depuis 30 ans. Ce genre d’innovations montre qu’on peut aussi imaginer d’autres solutions pour se déplacer.” Mais tous ses collègues du Cesec ne partagent pas cet enthousiasme.
 
Entre opportunités et inquiétudes
 
Si l’intérêt du sujet n’a guère été contesté, plusieurs conseillers ont toutefois exprimé leurs réserves.
 
Premier à intervenir, Teiki Porlier a évoqué les inquiétudes que suscite cette technologie, rappelant que même certains pionniers de l’IA appellent aujourd’hui à la prudence. “Il faut en avoir peur, il faut s’en méfier. Ceux qui développent l’intelligence artificielle le disent eux-mêmes : ce sont des opportunistes qui la manipulent sans en avoir réellement le contrôle”, a-t-il souligné, s’interrogeant aussi sur les moyens réels dont dispose la Polynésie face à une technologie mondialisée.
 
D’autres ont pointé un champ d’étude jugé trop large, à l’instar de Thierry Buttaud et Patrick Galenon. Le premier estimant que l’autosaisine “embrasse énormément de choses”, au risque d’en réduire la pertinence. Le second plaidant pour une approche plus ciblée, par exemple sur des secteurs comme le tourisme ou la santé.
 
Informer, former… et ne pas subir
 
Face à ces réserves, les défenseurs de l’autosaisine ont insisté sur la nécessité d’ouvrir la réflexion. Pour Anne-Sophie Bonnat, l’enjeu pour le Cesec n’est pas de se prononcer pour ou contre l’intelligence artificielle, mais d’apprendre à l’utiliser et à l’encadrer.
 
“Il y a des risques qu’on peut maîtriser et d’autres non. Mais le levier numéro un, c’est l’information et la formation de la population”, a-t-elle insisté, avec l’idée de “faire profiter la Polynésie de l’IA plutôt que de la subir”. C’était justement l’un des objectifs de cette autosaisine : ouvrir la réflexion et mieux préparer la société polynésienne à ces transformations. Former les jeunes, sensibiliser les adultes, accompagner les entreprises… l’étude devait notamment permettre d’identifier les métiers les plus exposés et les compétences à développer localement.
 
Mais pour certains représentants de la société civile, la Polynésie a déjà un train de retard sur ces questions. Thierry Mosser appelle ainsi à en tirer les leçons. “On a commencé à réagir aux effets d’internet et des réseaux sociaux 20 ans après. Il ne faudrait pas refaire la même erreur avec l’intelligence artificielle”, a-t-il averti. Selon lui, l’enjeu est aussi éducatif car “l’IA compile des données existantes, mais elle n’a pas de sens critique. Si on ne forme pas les gens à garder un esprit critique face à ce qu’elle produit, on risque d’avoir de vrais problèmes”.
 
Un débat qui ne fait que commencer
 
Si l’autosaisine n’a finalement pas été adoptée, le sujet, lui, reste bien présent dans les esprits au Cesec. Plusieurs intervenants ont déjà évoqué la possibilité de revenir avec une proposition plus ciblée, afin de relancer la réflexion dans les prochains mois. Cette éventuelle nouvelle mouture ne viendra toutefois pas d’Anne-Sophie Bonnat, qui nous a indiqué “manquer de temps” au regard de l’activité professionnelle qu’elle exerce en parallèle de son mandat.
 
L’idée pourrait en revanche revenir par une autre voie. Jean-François Benhamza n’exclut pas de retravailler une nouvelle proposition d’autosaisine, plus resserrée. “Il faut baliser le chemin et essayer d’identifier les secteurs qui vont être les plus impactés”, explique-t-il. Pour l’entrepreneur, l’intelligence artificielle ne doit pas seulement être perçue comme une menace, mais aussi comme un outil que la société devra apprendre à apprivoiser. “L’IA ne remplacera pas l’humain… à condition que l’humain ne se comporte pas comme une machine”, résume-t-il. “Si un service est rendu de manière mécanique, une machine pourra le faire. Mais l’écoute, l’empathie, la relation humaine, ça, aucune intelligence artificielle ne pourra les remplacer.”
 
Et au Cesec, beaucoup en sont déjà convaincus : la Polynésie ne pourra pas rester longtemps spectatrice d’une révolution technologique déjà en marche.

Rédigé par Stéphanie Delorme le Lundi 9 Mars 2026 à 15:43 | Lu 776 fois