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Combattre l'illettrisme derrière les barreaux



Yannick Harua, l'un des enseignants détaché au centre de détention de Papeari, commence son cours en invitant chacune de ses élèves à lire un titre à la Une du journal.
Yannick Harua, l'un des enseignants détaché au centre de détention de Papeari, commence son cours en invitant chacune de ses élèves à lire un titre à la Une du journal.
PAPEARI, le 13 septembre 2019 - Depuis l'ouverture du centre de détention de Papeari, trois enseignants sont détachés spécialement sur place dans le cadre du programme de lutte contre l'illettrisme de l'établissement. Cette année, 77 détenus sont inscrits à l'unité locale d'enseignement de la prison. 

Un tableau blanc au mur, des tables parfaitement alignées, des cahiers, des stylos, des règles et des tubes de colle. Le décor pourrait faire penser à une salle de classe normale, sauf qu'il s'agit en réalité d'une salle d'activité du pôle d'insertion et de prévention de la récidive de la prison de Papeari, Tatutu. 

Tous les lundis et mercredis depuis la rentrée scolaire, Yannick Harua, un enseignant détaché à l'Unité locale d'enseignement (ULE) de Tatutu, y dispense, à des détenus en situation d'illettrisme, des cours de français. "Nous avons trois niveaux d'enseignement. Le premier concerne des personnes qui sont en situation d'illettrisme, il s'agit du DAF pour Développement des apprentissages fondamentaux. Ensuite, il y a un groupe qui prépare le CFG (certificat de formation générale), le premier diplôme de niveau 5. On prépare aussi des détenus pour l'obtention du DNB", explique Yannick.

Ainsi, cette année, 77 détenus sont inscrits dans l'un des trois niveaux. L'an dernier, ils étaient 125. "L'une des missions de l'administration pénitentiaire est de réinsérer ces personnes et de faire en sorte qu'elles sortent de leur peine d'emprisonnement dans un état plus favorable à leur insertion sociale. Et le levier essentiel de ce dispositif de réinsertion, c'est l'éducation", explique Daniel Willemot, directeur du centre de détention de Papeari. 

"TA'ATA POIRI"

Pour dispenser ses cours, Yannick s'appuie notamment sur la presse écrite, et notamment sur le quotidien Tahiti Infos. "C'est un support qu'ils vont pouvoir retrouver partout lorsqu'ils seront sortis de détention. Et puis avec la presse, ils vont pouvoir s'ouvrir au monde et comprendre le fonctionnement de la société. Ils aiment ça aussi", confie le professeur. Yannick s'exprime également en tahitien, "parce que c'est une langue qu'ils maîtrisent et ça me permet de faire la bascule en français."

L'enseignant commence son cours en invitant chacun de ses élèves à lire un des titres à la Une du journal du jour. John*, 30 ans,  s'attaque à la lecture du gros titre. "Onde de choc à Radio Tefana". Si la lecture est encore saccadée, les progrès réalisés par John au cours des derniers mois avec Yannick sont considérables. "L'année dernière, si on m'avait donné la Une du journal, j'aurais été incapable de lire une phrase. Grâce au cours, j'ai quelques souvenirs de l'école qui sont revenus et ça m'a permis d'avancer plus vite", confie le détenu.

"Au début des cours, il y en a beaucoup qui se qualifient de "ta'ata pōiri", c’est-à-dire comme des personnes ignorantes et dénuées de toute intelligence. Et ce qui le plus gratifiant, c'est de leur montrer que non, ils peuvent toujours apprendre", insiste Yannick. 

C'est le cas par exemple de Léon qui a lu, à l'âge de 54 ans, ses premières phrases en français. "J'ai voulu apprendre le français pour changer le regard que ma famille a sur moi. Quand ils verront à ma sortie de prison que je suis capable de comprendre le français, ça me fera très plaisir", s'exclame le quinquagénaire. 

De son côté, Jean, qui n'avait aucune base de lecture en français il y a encore quelques mois, arrive à mieux comprendre les papiers administratifs qui lui sont adressés depuis qu'il participe à ce programme. "Ça facilite beaucoup de choses. Je suis plus autonome maintenant", indique l'homme.

En juin et juillet dernier, sur les 125 détenus inscrits à l'unité locale d'enseignement du centre de détention de Tatutu, 27 d'entre eux ont obtenu le CFG et quatre le DNB. 
Certains détenus sont obligés de revoir toutes les bases de la lecture.
Certains détenus sont obligés de revoir toutes les bases de la lecture.

INTERVIEW

Yannick Harua, enseignant spécialisé 
"Je passe par le reo tahiti parce que c'est une langue qu'ils maîtrisent"


Comment enseigner le français à des personnes qui sont sorties du système scolaire depuis des années ? 
Il faut d'abord instaurer une relation de confiance avec ces personnes. Ne pas créer un sentiment infantilisant chez eux. Dans ce cas, ils se braquent et c'est très difficile de travailler. Je passe aussi par le reo tahiti parce que c'est une langue qu'ils maîtrisent. On revoit l'alphabet en tahitien et ça me permet de faire la bascule en français avec, évidemment, quelques spécificités à revoir. Ce sont des personnes qui ont besoin de prendre appui sur le tahitien pour comprendre la manière d'assembler les lettres en français et de les prononcer. Et en parallèle, on travaille la compréhension. 

Avez-vous des anecdotes particulières ? 
J'ai un élève d'une cinquantaine d'années qui était incapable de lire en français avant d'assister à nos cours. À son âge, quand il avait compris qu'il était capable de lire, il était en pleur. J'ai aussi eu quelqu'un qui refusait d'écrire parce qu'il avait peur de se tromper. Et le jour où il a compris le système à l'écrit, il a rempli des pages entières jusqu'à s'en faire des ampoules. C'est pour ce genre de moment que j'ai fait le choix de venir enseigner en détention. Mais je trouve dommage le fait qu'ils aient attendus d'être en détention pour se mettre à l'apprentissage du français. 

Pourquoi utiliser la presse pour les cours ? 
C'est un support qu'ils vont pouvoir retrouver partout lorsqu'ils seront sortis de détention. Et puis, avec la presse, ils vont pouvoir s'ouvrir au monde et de comprendre le fonctionnement de la société. 

Daniel Willemot, directeur du centre de détention de Papeari
"Nous avons des détenus qui passent le DNB"


Dans quel cadre s'inscrit cette lutte contre l'illettrisme en milieu carcéral ?
L'une des missions de l'administration pénitentiaire est de réinsérer ces personnes et de faire en sorte qu'elles sortent de leur peine d'emprisonnement dans un état plus favorable à leur insertion sociale. Et le levier essentiel de ce dispositif de réinsertion, c'est l'éducation. Grâce à une convention, nous avons trois enseignants qui sont détachés au centre de détention Tatutu. Cela permet d'organiser des cours pour les détenus avec comme objectif principale la lutte contre l'illettrisme. Ensuite, il y a des gens qui ne sont pas concernés par cette problématique, mais qui doivent néanmoins poursuivre des études pendant qu'ils sont en détention. 

Savez-vous combien de détenus sont en situation d'illettrisme ? 
Les gens qui sont en difficultés ne sont pas forcément illettrés. Par exemple, nous avons des personnes qui sont uniquement "tahitianophones" et qui ne maîtrisent pas le français. Mais pour autant, on ne peut pas les considérer comme des illettrés. Et quand on additionne ceux qui sont réellement illettrés et ceux qui maîtrisent peu ou mal le français, on arrive effectivement à des chiffres qui justifient des actions de cette nature. Aujourd'hui, quelqu'un qui n'est pas en capacité de lire le français perd toute autonomie.  

Comment faites-vous pour repérer les personnes en situation d'illettrisme ? 
Les gens sont évalués à l'entrée par des personnels de santé, de l'administration pénitentiaire, de l'éducation, etc. pour avoir une idée du profil des personnes qui nous sont confiées et de leur proposer  les actions dont elles ont besoin. Les personnels de l'éducation font passer des entretiens et repèrent ainsi ceux qui ont des difficultés en français. Et à partir du 1er janvier 2020, les surveillants pénitentiaires pourront faire passer des tests, simples et rapides, pour repérer ces personnes en difficulté. 

Les détenus ont également la possibilité d'obtenir des diplômes ? 
Aujourd'hui, nous avons des détenus qui passent le DNB. Ce qui reste assez modeste, mais pour certains, c'est déjà un effort considérable. Il y a aussi le CGF, le Certificat de formation générale. Et nous avons l'ambition de permettre à certains détenus, qui auront été repérés par les personnels d'éducation, de prétendre à la capacité en droit. La convention avec l'Université de la Polynésie française n'est pas encore en place, mais elle est dans le circuit des signatures. Nous espérons mettre ce dispositif en place avant la fin de l'année.

Rédigé par Désiré Teivao le Vendredi 13 Septembre 2019 à 02:00 | Lu 2414 fois






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