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Carnet de voyage - La baronne Wagner, éphémère reine mythomane des Galapagos



L’un des rares portraits de la “baronne Wagner”, qui aimait l’argent, le sexe et qui, surtout, voulait être célèbre.
L’un des rares portraits de la “baronne Wagner”, qui aimait l’argent, le sexe et qui, surtout, voulait être célèbre.
GALAPAGOS, le 3 mars 2016. Trois cadavres, dont deux momifiés, deux disparitions jamais élucidées, un empoisonnement fatal, un voyage à Tahiti sans doute jamais accompli, du sexe, des amants, des marginaux perdus sur une île des Galapagos… Il n’en fallait pas plus pour créer autour du personnage central de cette étrange histoire, la baronne Wagner, l’une des affaires les plus mystérieuses de notre grand Pacifique…

Années trente : en Europe, la crise de 29 a fait des ravages, des idées nauséabondes émergent, notamment en Allemagne. Un dentiste d’Outre-Rhin, du nom de Friedrich Ritter, abandonne son épouse et disparaît avec une de ses patientes, Dore Strauch Koerwin, qui laisse derrière elle son mari. Ils savent qu’ils partent jouer les robinsons sur une île déserte, loin de tout, car avant de quitter l’Allemagne, lui se fait enlever toutes ses dents pour ne pas avoir d’ennuis de ce côté-là (remplacées par des dents en métal !). Ils s’installent sur une île inhabitée des Galapagos, Floreana, 173 km2 de pierrailles volcaniques, dominées par l’ancien cône éruptif de 640 m du Cerro Pajas. Là, modernes Adam et Eve, ils vivent nus, subsistant grâce à leurs modestes plantations (ils sont végétariens). Ils écrivent en Allemagne et incitent, par voie de presse, d’autres aventuriers à les imiter.

Nudisme et travail

Août 1932 : un autre couple d’Allemands fait sa valise, direction Floreana, via Guayaquil, le grand port équatorien. Heinz Wittmer et sa femme Margret emmènent dans leurs bagages leur fils aîné, Harry, un “teenager”, et un bébé… en devenir, puisque Margret est enceinte (elle accouchera d’un petit Rolf le 1er janvier 1933 : il est le premier enfant à avoir vu le jour dans l’archipel des Galapagos). Les Wittmer ne sont pas des excentriques et ne vivent pas nus ; en revanche, ils ont une âme de pionniers, bâtissent leur maison, élèvent des animaux, plantent de quoi survivre sans avoir à redouter la faim et travaillent d’arrache-pied pour réussir leur installation.

Ces deux étranges “familles” (le mot ne convient guère au couple Friedrich-Dore) se connaissent, bien entendu, mais ne se fréquentent guère. Chacun vit de son côté, selon sa recette du bonheur : le nudisme et le retour aux sources pour les Ritter, le travail pour les Wittmer.

Seul sel dans leur existence, la visite d’expéditions scientifiques, qui leur donnent des nouvelles du reste du monde et qui leur laissent des conserves et les matériels et outils leur faisant défaut.

A l’époque, il faut le noter, le gouvernement équatorien, qui a annexé les Galapagos, mais qui se désespère de les voir vides, pousse ses administrés à quitter le continent pour aller peupler et coloniser ces îles ; personne ne s’y précipite, ce qui explique que nos Allemands soient, en 1932, les seuls habitants de Floreana.

Une baronne et ses deux amants

Tout pourrait merveilleusement se passer sur ce bout de caillou et d’ailleurs tout se passe bien jusqu’à l’arrivée, fin 1932, de quatre individus pour le moins étranges ; à leur tête, une femme excentrique, peut-être Autrichienne, un peu folle, très portée sur le sexe et autoproclamée baronne Eloise Bosquet de Wagner Wehrhorn, qui restera comme étant la “baronne Wagner”. Elle trimballe avec elle, sans s’en cacher le moins du monde, ses deux amants (Alfred Rudolf Lorenz et Robert Philippson) et un accompagnateur équatorien (Manuel Valdivieso Borja). Celui-ci ne restera qu’un mois et partira par le premier bateau, non sans avoir expliqué aux Allemands que la baronne était mythomane et folle à lier.

Celle-ci, qui s’agite beaucoup, fait savoir à ses voisins qu’elle va construire un somptueux palace pour milliardaires en quête de robinsonnades et -aussi- de polissonneries, l’Hacienda Paraiso. Le sexe est visiblement la grande affaire de sa vie, et, très “people” dirait-on aujourd’hui, elle fait savoir à la presse européenne ses ambitions (via des courriers donnés aux bateaux de passage). Elle fait ainsi parler d’elle, sous l’appellation de “Pirate Queen of Galapagos”, et n’hésite pas à inventer des histoires pour faire sa promo (à l’époque, les journalistes vérifient peu leurs sources) ; des curieux se pointent régulièrement sur des voiliers, mais de grand hôtel, il n’y aura jamais. Tout au plus l’Hacienda Paraiso est-elle une construction faite de bric et de broc.

Mégalo et surtout mythomane, la baronne est une “cougar” qui désespère le jeune Lorenz lorsqu’elle lui préfère clairement Philippson. Le torchon brûle entre eux, comme il brûle également avec Ritter, qui ne supporte plus les excentricités de sa voisine, posant sur des yachts et tentant de faire de Floreana un lieu de passage à la mode. Lorenz et Ritter, deux ennemis sur une si petite île, voilà qui fait beaucoup pour une seule femme…

(Faux) départ pour Tahiti

A l’Hacienda Paraiso, l’ambiance, visiblement, continue à se détériorer, au point que Lorenz vient très souvent chez les Wittmer se plaindre de la tyrannie de la baronne, de sa folie, exacerbée semble-t-il par le fiasco de son “hôtel international pour milliardaires”, qui ne sortira jamais de terre.

Lorenz est si mal qu’il dort même plusieurs jours chez ses voisins avant, un matin, de reprendre le chemin de l’Hacienda Paraiso. Il n’y resta guère puisque, le soir même, il était de retour chez les Wittmer, traînant une très lourde valise dont personne ne connaîtra jamais le contenu.

Quand Lorenz débarque chez ses voisins, il est visiblement dans un état de stress extrême, affolé, hagard ; il raconte une histoire à laquelle personne ne croit : la baronne et Philippson ont embarqué secrètement sur un yacht américain, en partance pour Tahiti ; problème, il n’y a aucun yacht à ce moment-là dans les eaux des Galapagos et plus spécialement à Floreana, île petite, aux mouillages limités.

De ce jour pourtant, jamais personne n’entendra plus parler de la baronne et de son amant, tous les deux “envolés” !
Si une telle excentrique était arrivée à Tahiti, on l’aurait vue, entendue, remarquée. Or jamais elle ne refit surface…

Partir, l’obsession de Lorenz

Que s’était-il passé à l’Hacienda Paraiso entre Lorenz, Philippson et la baronne ? Nul ne le saura jamais. Mais deux personnes ont bel et bien disparu mystérieusement.

Lorenz, toujours pressé, multiplie les allers-retours chez son ancienne maîtresse et en ramène une multitude d’objets qu’il donne ou revend aux Wittmer et aux Ritter.

Le rescapé du ménage à trois laisse, dans un tonneau qui fait office de boîte aux lettres (tonneau que, depuis des années, les marins de passage vident pour embarquer le courrier vers le continent), un message, demandant à ce qu’un bateau vienne le chercher et le sorte de cette île maudite. Moins de deux mois plus tard, un pêcheur jette l’ancre à Floreana. Il a lu le message de Lorenz et accepte de le ramener à bord de sa vieille barcasse à moteur, le ”Dinamita”, à San Cristobal, l’île la plus proche du continent sud-américain, où l’Allemand devrait trouver plus facilement un navire pour rejoindre Guayaquil.

Ce capitaine, qui cabote dans l’archipel, est d’origine norvégienne : il se nomme Trygve Thorvaldsen Nuggerud et aurait eu à son bord un homme à l’identité inconnue, un Noir (passager ou marin ?)...

Deux corps momifiés

Nouveau mystère, si Lorenz avait quasiment bousculé Nuggerud pour partir au plus vite, voulant visiblement fuir, traînant toujours sa lourde valise, jamais le “Dinamita” n’atteignit San Cristobal, à l’est de l’archipel. Le 19 novembre 1934, soit quatre mois après le départ du bateau de pêche, une barque et deux cadavres momifiés furent retrouvés sur une plage à l’extrême nord des Galapagos, plage du petit îlot désertique de Marchena, bien loin de la route logique que devait prendre le “Dinamita”. Les corps de deux hommes, morts de soif, furent rapidement identifiés ; il s’agissait de Lorenz et de Nuggerud (et non pas de la baronne et de Philippson, comme le supposa d’abord l’équipage du “Santo Amoro”, un thonier américain ayant découvert les deux morts par hasard. Car la disparition de la baronne avait fait grand bruit dans la presse, et dans tous les ports du Pacifique, on avait guetté sa réapparition).

Deux disparus, deux morts, l’histoire aurait pu en rester là.

Le dentiste empoisonné

L’aventure abracadabrante connut son épilogue avec une nouvelle mort suspecte : le dentiste Ritter décéda brutalement, le 2 novembre 1934, victime d’un empoisonnement. Il aurait, en effet, mangé une boîte de conserve avariée, contenant de la viande de poulet (alors qu’il était végétarien) et le botulisme l’aurait emporté, selon la version de sa compagne Dore.

Est-ce Frau Strauch qui empoisonna son compagnon pour pouvoir rentrer en Allemagne, lassée de cette vie de recluse, tous les témoins ayant affirmé, à l’époque, que Ritter la traitait comme son esclave ?

Dore Strauch écrivit un livre à son retour, mais elle s’en tint à la thèse qu’elle avait développée devant les enquêteurs équatoriens : Ritter s’était empoisonné en mangeant cette conserve périmée, car la sécheresse avait détruit leur potager et, faute de nourriture, le couple s’était rabattu sur des boîtes laissées là par d’anciennes expéditions scientifiques, dont des conserves de viande auxquelles Dore et Ritter n’avaient jamais voulu toucher. Mme Wittmer avait assisté à la mort de Friedrich Ritter ; curieusement, elle en donna une version aux antipodes de celle de Dore, qui décrivit une séparation amoureuse et tendre, alors que Mme Wittmer parle d’un couple visiblement très distant, pour ne pas écrire haineux.

Bilan, 5 morts pour 9 habitants

Deux disparus (sans doute tués), deux morts de soif sur une plage, un mort empoisonné, voilà qui fait beaucoup de monde pour une île peuplée de seulement neuf personnes.

Toujours laborieux et discrets, les Wittmer, qui en savaient sans doute bien plus qu’ils n’en ont dit, sont les seuls à être restés sur place et à avoir fait souche ; la famille travaille aujourd’hui dans le tourisme sur Floreana, qui compte un peu plus de 70 habitants.

Si vous voulez vivre une expérience unique aux Galapagos, réservez une place sur la compagnie de yachts de luxe “Tip Top Cruise”, propriété des Wittmer…

Daniel Pardon

Le couple Ritter-Strauch, les premiers Allemands à s’être installés sur l’île de Floreana.
Le couple Ritter-Strauch, les premiers Allemands à s’être installés sur l’île de Floreana.

La famille Wittmer au grand complet ; de gauche à droite, Heinz avec, dans ses bras, le petit Rolf (né le 1er janvier 1933), Harry et Margret.
La famille Wittmer au grand complet ; de gauche à droite, Heinz avec, dans ses bras, le petit Rolf (né le 1er janvier 1933), Harry et Margret.

Voici le “Tip Top IV”, dernier né et fleuron de la flotte de yachts de luxe de la famille Wittmer, aux Galapagos. Si vous rêvez de vacances de milliardaires...
Voici le “Tip Top IV”, dernier né et fleuron de la flotte de yachts de luxe de la famille Wittmer, aux Galapagos. Si vous rêvez de vacances de milliardaires...

Une baronne autrichienne ?

Qui était réellement la baronne Eloise Bosquet de Wagner Wehrhorn ? Elle a toujours prétendu avoir été élevée à la cour impériale d’Autriche, à Vienne, où sa mère aurait été dame d’honneur. On ne retrouve pas trace d’elle dans la haute société de Vienne, mais plus prosaïquement à Paris où, à défaut de talent pour être comédienne, la jeune femme était danseuse très déshabillée dans les cabarets à la mode. Elle y multiplia les conquêtes masculines, recherchant publicité, scandales même, et argent facile. Mégalo, mytho et passablement “allumée”, elle quitta Marseille en juillet 1932 pour les Galapagos, flanquée de ses deux amants.

Trois choses monopolisaient toute son énergie : la notoriété (elle aimait avant tout faire parler d’elle), l’argent (elle tenta d’en extorquer à tous ses visiteurs) et le sexe (sa vie amoureuse, pour l’époque, était scandaleuse). Elle voulait être obéie en permanence et pour cela, se promenait avec un revolver à la ceinture.
La presse, dans les années trente, écrivit un peu tout et n’importe quoi sur les aventures -vraies ou supposées- de la baronne et après sa mort, ce fut pire encore.
La presse, dans les années trente, écrivit un peu tout et n’importe quoi sur les aventures -vraies ou supposées- de la baronne et après sa mort, ce fut pire encore.

En 1933, un milliardaire tourna un petit film muet de 4 minutes sur la baronne et son amant d’alors, Philippson (à l’extrême droite).
En 1933, un milliardaire tourna un petit film muet de 4 minutes sur la baronne et son amant d’alors, Philippson (à l’extrême droite).

Un double meurtre ?

La baronne et son amant sont-ils partis à bord d’un voilier un beau jour, sans crier gare ? C’est improbable. La vérité est, très certainement, plus banale : Lorenz, frappé et humilié par le couple “dominant”, aurait ruminé sa vengeance et aurait abattu Phillippson et la baronne avec l’une des armes à feu se trouvant à l’Hacienda Paraiso. Il aurait ensuite brûlé les deux corps avec du bois d’acacia, abondant sur l’île, jusqu’à disparition complète et il aurait jeté restes et cendres à la mer. Il aurait tout avoué aux Wittmer, qui, par pitié, auraient gardé son secret jusque dans la tombe.

Quant à sa mort, avec Nuggerud, elle serait due à une panne de moteur du “Dinamita”, qui n’avait pas de voiles. Le bateau du pêcheur était vétuste et sa vieille mécanique récalcitrante. Sans ressource aucune à bord, ils auraient débarqué sur la première île venue en utilisant la barque de secours du “Dinamita” et y seraient morts de soif, faute d’eau sur ce bout de terre.

Quant au “Dinamita” lui-même, et à son possible passager ou marin Noir, personne n’en entendit plus jamais parler, pas plus que l’on ne retrouva la lourde valise de Lorenz auprès de son cadavre. Que contenait-elle ?

Friedrich Ritter et sa compagne Dore, dans leur campement de fortune, où ils vivaient façon Adam et Eve.
Friedrich Ritter et sa compagne Dore, dans leur campement de fortune, où ils vivaient façon Adam et Eve.

Une photo de Lorenz, armé d’un fusil, peu avant la disparition de la baronne et de Philippson.
Une photo de Lorenz, armé d’un fusil, peu avant la disparition de la baronne et de Philippson.

Sur une plage de l’île de Marchena, deux corps momifiés par le soleil ; au premier plan, celui de Lorenz, et, vers la barque, celui du Nuggerud.
Sur une plage de l’île de Marchena, deux corps momifiés par le soleil ; au premier plan, celui de Lorenz, et, vers la barque, celui du Nuggerud.

Un enquêteur lors de l’identification du corps momifié de Lorenz.
Un enquêteur lors de l’identification du corps momifié de Lorenz.

Rédigé par Daniel Pardon le Jeudi 3 Mars 2016 à 13:53 | Lu 3045 fois






1.Posté par Mizaël le 04/03/2016 07:53 (depuis mobile) | Alerter
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Merci pour ce bel article !

2.Posté par simone grand le 04/03/2016 08:46 | Alerter
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merci Daniel

3.Posté par Michel Fagart le 04/03/2016 16:12 | Alerter
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Merci pour cette histoire. Moitessier en parle il me semble dans un de ses livres, mais il est infiniment moins documenté.

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