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Cannabis : Un colloque pour poser le débat


Le député Moetai Brotherson, organisateur du colloque "Le cannabis en Polynésie : Entre justice, santé et économie", les 16, 17 et 18 novembre en partenariat avec l'université de la Polynésie française.
Le député Moetai Brotherson, organisateur du colloque "Le cannabis en Polynésie : Entre justice, santé et économie", les 16, 17 et 18 novembre en partenariat avec l'université de la Polynésie française.
Tahiti, le 14 novembre 2021 – Dépénalisation, légalisation, maintien de la prohibition du cannabis ? Comment et pour quels enjeux ? Autant de questions qu’envisage d’aborder le colloque organisé par le député Moetai Brotherson sur trois jours à partir de mardi à l’Université de la Polynésie française.
 
En Polynésie, le cadre légal est peu enclin à la tolérance. Au plan pénal, une loi de 1978 interdit tout usage, détention ou importation de cannabis. Les dérivés de ce stupéfiant et même sa graine sont aujourd’hui inscrits au tableau B des substances vénéneuses destinées à la médecine humaine et vétérinaire sur le territoire. Conséquence : le cannabis est une plante dont le commerce ou la production sont pourvoyeurs d’affaires qui trustent le rôle du tribunal correctionnel très régulièrement. Une politique répressive qui mobilise une part certaine des moyens humains et financiers dont disposent les forces de l’ordre et la justice. Et ce nécessairement au détriment d’autres missions. 
Mais, l’attitude des autorités publiques à l’égard du paka au fenua, comme en métropole, s’apparente aussi à un déni de réalité sur l’état de la société. Son commerce alimente une économie sous-terraine, souvent vivrière, sur laquelle la collectivité n’a aucune prise, que ce soit en termes de taxes, d’encadrement, de contrôle... Une part non négligeable de la population consomme du cannabis plus ou moins régulièrement, par addiction, pour un usage récréatif ou thérapeutique. Et ne s’en cache plus. Reste, que la consommation de stupéfiants présente un risque avéré et doit à ce titre être considéré comme une problématique de santé publique.

Pas de prosélytisme

Ces constats ne sont pas nouveaux. Mais alors que les expériences de dépénalisation ou de légalisation se multiplient à l’échelle internationale depuis les années 80, qu’une expérimentation sur l’usage du cannabis thérapeutique est en cours depuis le 26 mars dernier dans l’Hexagone, faire un état des lieux des tenants et des aboutissants de la situation du cannabis en Polynésie française peut apparaître utile, pour autant qu’il soit rationnel, éclairé et sous ses diverses facettes. Dépénalisation, légalisation, maintien de la prohibition du cannabis ? Comment, pour quels enjeux ? Voilà dans les grandes lignes les questions qu’envisage d’aborder le colloque organisé à l’initiative du député Brotherson, sur trois jours à partir de demain dans les locaux de l’Université de la Polynésie française.
 
“C’est un sujet qui intéresse de nombreux Polynésiens et qui doit être débattu”, argumente le député souverainiste. “En tant que responsable politique, j’ai estimé qu’il fallait organiser cet espace de débat, d’expression”. Cette question de la législation du cannabis dans l’espace républicain aura été un sujet phare de sa mandature. Il ne s’agit pas pour lui de faire œuvre de prosélytisme. “Je ne consomme pas de cannabis et n’en ai jamais consommé”, affirme-t-il. Mais de poser le débat, dans sa globalité, et de chercher des pistes d’évolution permettant un “alignement de la législation avec l’état de la société”.
Ce colloque sur le cannabis devait initialement se tenir en février dernier. Empêché par les restrictions de circulation liées à la gestion de la situation sanitaire, il avait un temps été envisagé en avril. Après deux ans de préparation, il se tient de mardi à jeudi dans l’amphithéâtre A1 de l’université de Outumaoro. L’entrée est libre mais seules 100 places sont réservées au public, compte tenu du respect des règles de distanciation. L’intégralité des débats sera cependant diffusée en direct sur la chaîne YouTube de l’université.

Trois jours, 45 intervenants

Sur trois jours, 45 intervenants sont attendus pour aborder les aspects positifs ou indésirables d’un assouplissement de la règlementation : universitaires, chercheurs, juristes, activistes, psychiatres, et même un ancien officier de police qui interviendra mercredi matin, à la lueur de son expérience, sur le thème de “l’inefficacité de la prohibition”. 
La journée de mardi posera le contexte en rappelant l’état du droit en Polynésie, en Europe, au niveau international et dans le Pacifique.
Le thème Cannabis et santé sera abordé mercredi. “On abordera le côté sombre de la consommation de cannabis avec la problématique des addictions, mais aussi le côté plus lumineux avec les aspects du cannabis thérapeutique, pour soulager voire soigner”, résume Moetai Brotherson. Un focus est notamment prévu dans l’après-midi sur le retour d’expérience du Portugal, après 20 ans de dépénalisation. Notamment avec le témoignage de Nuno Capaz, vice-président de la commission de dissuasion des drogues au Portugal. Il témoignera des solutions d’accompagnement sanitaire et social développées dans son pays avec la dépénalisation. L’exemple uruguayen sera abordé aussi. L’Uruguay qui a complètement légalisé le cannabis en 2013. 
Le troisième jour du colloque sera consacré jeudi aux perspectives économiques d’un assouplissement de la législation du cannabis en Polynésie française. “Pour certains c’est le nouvel Eldorado, pour d’autres c’est le danger de voir se développer une économie dont on n’a pas envie”, commente Moetai Brotherson. “Il est utile de poser le débat, là aussi. On a tout un panel de possibilités : Cannabis industriel ? Cannabis thérapeutique ? Cannabis dit récréatif ou stupéfiant si on a une autre perspective ? Tout cela représente des activités économiques qui aujourd’hui se produisent de manière sous-terraine, dans l’illégalité, mais qui demain pourraient exister de manière encadrée et régulée.”
Les débats prévoient d’aborder ainsi jeudi la dimension thérapeutique et de bien-être du cannabis, avant de s’intéresser à l’industrie des dérivés de cette plante : fibre de chanvre, plastique naturel, etc.
A l’issue des trois jours de colloque, le député Brotherson annonce la mise en ligne d’un projet de proposition de loi qu’il envisage de déposer à l’Assemblée nationale mi-janvier prochain, pour un assouplissement de la législation sur le cannabis. Plusieurs points y sont déclinés en options multiples et pourront être complétés par les internautes de manière à être le reflet de l’opinion du plus grand nombre. 

"L’enjeu, c’est de faire évoluer la loi"

De votre point de vue, comment se caractérise l’objet cannabis dans notre société ? 
“Avant d’organiser ce colloque, j’avais mon propre point de vue. Non pas basé sur mon expérience personnelle, puisque je ne consomme pas de cannabis et n’en ai jamais consommé ; mais sur l’expérience des gens qui en consomment dans mon entourage. J’avais un avis très personnel, de citoyen. Evidemment, ce n’est pas très raisonnable de bâtir une pensée politique sur cela. J’ai donc décidé de faire réaliser une enquête d’opinion sur un échantillon représentatif de plus d’un millier de personnes en Polynésie. Ce sondage a été réalisé au mois de juin, avec 75 questions précises afin d’obtenir une photographie de la perception et des usages du cannabis chez nous, aujourd’hui. Ses résultats seront présentés en ouverture du colloque.”
 
Quel est l’enjeu de ce colloque ?
“L’enjeu, c’est de faire évoluer la loi. Je pense que l’on peut tous s’accorder pour dire qu’il y a un décalage entre ce que la société polynésienne, ou française, pense de ce sujet et puis la loi telle qu’elle existe aujourd’hui. Tout l’enjeu est là : Bien réfléchir, peser le pour, le contre, ne rien éluder et faire des propositions intelligentes.” 
 
Vous y déplorez la non-participation des autorités judiciaires. Pourquoi ne participent-elles pas ?
“Il faudra leur poser la question. Nous les avons sollicitées. Dans le programme initial il y avait des temps d’intervention pour la police, la gendarmerie et la justice. Les plus hautes autorités de l’État ont décliné l’invitation, et par effet domino l’ensemble des services et le ministère public. Probablement parce que le sujet est sensible et que visiblement la période préélectorale est trop proche.” 


Rédigé par Jean-Pierre Viatge le Dimanche 14 Novembre 2021 à 17:22 | Lu 1338 fois