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43 récits de cannibalisme et l'Histoire des îles océaniennes en fil rouge


Océanie, la grande mer cannibale (400 ans d'anthropophagie en 43 récits) de Daniel Pardon est un livre publié aux éditions L'Ancre de Marine. L'ouvrage fait 360 pages. (Notre photo : Massacre du capitaine De Langle et de ses compagnons - Gravure issue de l'ouvrage paru en 1834 illustrant le voyage de Dumont d'Urville autour du monde)
Océanie, la grande mer cannibale (400 ans d'anthropophagie en 43 récits) de Daniel Pardon est un livre publié aux éditions L'Ancre de Marine. L'ouvrage fait 360 pages. (Notre photo : Massacre du capitaine De Langle et de ses compagnons - Gravure issue de l'ouvrage paru en 1834 illustrant le voyage de Dumont d'Urville autour du monde)
PAPEETE, 30 septembre 2015 - Ames sensibles, passez votre chemin, le livre Océanie, la grande mer cannibale de Daniel Pardon n'est pas fait pour vous. Pour les autres, qui sauront digérer avec le recul nécessaire ces festins anthropophages, restera au-delà des faits-divers de chacun de ces récits, l'Histoire de ces îles du bout du monde encore très méconnue.

Ne cherchez-pas dans ce livre au titre forcément "accrocheur" et quelque peu "trash" une volonté de dénoncer quoique ce soit. C'est avec un œil de journaliste que Daniel Pardon a abordé ces histoires de cannibalisme océanien et les a décrites, après enquête minutieuse, comme il aurait écrit des faits-divers du jour, à ces différences près que la matière couvre 400 ans et que les témoins directs de ces pratiques ont nécessairement disparu ! A l'origine, Daniel Pardon partait à la recherche d'histoires sur les naufrages dans le Pacifique. Mais avec les survivants de ces naufrages il se retrouve régulièrement face à des témoignages d'actes de cannibalisme. Quand il découvre qu'en Océanie "tout le monde a mangé tout le monde", il se dit qu'il a trouvé un vrai sujet à explorer et à défricher. En effet, les 43 histoires relatées permettront de mettre en évidence que les pratiques cannibales ne sont l'apanage d'aucun peuple ni d'aucune culture. Pour diverses raisons -rituelles, alimentaires ou sadiques-, les Océaniens mais aussi les Européens et les Asiatiques ont tous porté, à un moment donné, de la viande humaine à leur bouche sur les rives du Pacifique.

Pourtant, alors que le XXIe siècle commence à peine sa course et lui ses recherches, il y a une dizaine d'années déjà, Daniel Pardon se heurte à un véritable déni collectif. "Partout on me disait que le cannibalisme n'avait pas existé dans le Pacifique, que c'était des histoires qu'on racontait pour justifier le colonialisme et les horreurs commises par les colonisateurs". Pour en avoir le cœur net, il se plonge donc dans les documents disponibles de l'époque. Il se perd littéralement dans la consultation des journaux dans les bibliothèques néo-zélandaises, se noie dans le vide des archives australiennes sur le sujet. Jusqu'à ce qu'il comprenne que la mine d'or n'est pas là où il le croyait. Les témoignages directs ou indirects de ces actes de cannibalisme il va les retrouver dans les carnets de bord des explorateurs européens qui s'aventurent dès la fin du 17e siècle dans ces mers inconnues (et s'y attardent un peu) ou encore dans les journaux des missionnaires des différentes églises qui ont arpenté l'Océanie de long en large, prêts à évangéliser toutes les peuplades qu'ils rencontraient –même les plus reculées- dès le début du 18e siècle.

PETITES ET GRANDES HISTOIRES

C'est donc à partir du nom et des dates des bateaux naufragés que Daniel Pardon remonte peu à peu le fil de l'Histoire et découvre dans les archives ces témoignages. Ils sont issus des récits de victimes ayant réussi à ne pas finir sous les canines de leurs semblables ou bien ceux des personnes qui se portent au secours de naufragés et retrouvent, peu de temps après, les traces évidentes des festins cannibales dont leurs camarades ont été les mets partagés. Certaines de ces histoires avaient été néanmoins déjà explorées : à Hawaii, l'appétit anthropophage de "Chief Man Eater" est bien décrit dans plusieurs ouvrages anglophones. La mort du capitaine James Cook à Big Island, en février 1779, atteint d'une lance dans le dos et dont le corps fut en partie dévoré, est rapportée, dès le retour en Angleterre, des deux navires de la 3e expédition de Cook dans le Pacifique.

D'autres histoires, beaucoup moins connues ont émergé "dans le fatras des archives". Dans les rapports, très précis et écrits quotidiennement par certains missionnaires depuis leurs séjours dans certaines îles océaniennes, Daniel Pardon retrouve ainsi "l'information telle qu'elle a été publiée à l'époque". Si les missionnaires et autres explorateurs européens sont souvent, dans les récits écrits à l'époque, les victimes de ces agapes de chair humaine, ils ne sont pas les seuls. On découvre ainsi, grâce aux témoignages d'équipages de baleiniers, le génocide infligé aux Moriori, indigènes des îles Chatham (à 800 km à l'est des côtes de la Nouvelle-Zélande). Les quelques 2000 membres de ce peuple disparu ont été lentement dévorés par des tribus maoris qui voulaient conquérir leurs îles. Ces Moriori n'ont jamais riposté aux agressions, même les plus odieuses commises contre leur existence, parce que leurs chefs refusaient la violence.

Au fil de ces récits d'horreur forcément, on est surpris par l'audace des missionnaires débarquant avec femmes et enfants dans des îles isolées de tout, face à des peuples dont le cannibalisme est notoire à l'époque. Mais on est aussi émerveillé par l'extraordinaire esprit d'aventure des explorateurs qui partent sans carte à la recherche du "continent austral". On peut aussi être frappé par la relative facilité de communication qui s'établit entre les Européens et les divers peuples océaniens qu'ils rencontrent, même si régulièrement des heurts et des incompréhensions conduisent au sang versé et à la mort.




(Le livre est en vente dans toutes les librairies de Papeete)

Le naufrage de l'Essex.... en version originale

On connait tous Moby Dick le roman de l'écrivain américain Hermann Melville. Ce roman d'aventure met en scène un grand cachalot blanc qui attaqua un navire baleinier, l'Essex, en 1821 dans le Pacifique. L'histoire de ce roman s'inspire de faits réels. Mais Hermann Melville n'est pas allé au bout du récit. Car, dans les trois petites chaloupes dans lesquelles les membres d'équipage prennent place, alors que l'Essex coule, la survie de quelques-uns va se jouer par tirage au sort pour savoir qui sera mangé par ses camarades.


Plus d'un siècle plus tard, la repentance

Incroyable mais vrai, des cérémonies de pardon ont été organisées tout récemment dans certaines de ces îles frappées autrefois par le cannibalisme. 130 à 150 ans plus tard aux îles Fiji notamment les habitants de Rabaul organisaient en août 2007 une cérémonie de réconciliation.

Rédigé par Mireille Loubet le Mercredi 30 Septembre 2015 à 17:32 | Lu 6355 fois