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1845 : Auguste Marceau, le capitaine fou de Dieu



Un portrait d’Auguste Marceau, alors qu’il est encore jeune officier dans la marine française. Il sacrifia une brillante carrière à sa foi.
Un portrait d’Auguste Marceau, alors qu’il est encore jeune officier dans la marine française. Il sacrifia une brillante carrière à sa foi.
Papeete, le 19 septembre 2019 - Fou de dieu, Auguste Marceau l’était incontestablement. Sa bigoterie, poussée à l’extrême, fit de lui, pour ses partisans, « le missionnaire des missionnaires », un quasi saint, et pour les autres, moins confits en dévotion, un piètre homme d’affaires, un incapable illuminé et un irresponsable complet, qui précipita à la faillite ce qui devait être une société commerciale à caractère catholique. La vie de Marceau dans le Pacifique s’inscrit sur une période de moins de quarante mois, mais ce court laps de temps suffit à faire entrer le personnage dans la légende, à Tahiti, aux Samoa, en Mélanésie et jusqu’à Sydney… Retour sur une aventure unique dans les annales de l’évangélisation de l’Océanie.
 

Lorsque les catholiques décidèrent, au XIXe siècle, de s’attaquer sérieusement à l’évangélisation des Mers de Sud (les protestants avaient une solide avance), Rome coupa la poire océanienne en deux : à l’est, les Picpus comme on appelait alors la congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie et de l’Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement (née le 24 décembre 1800 à Poitiers) et à l’ouest les Maristes, la congrégation des Frères de Marie (née le 2 janvier 1817 dans la Loire).
 

Sans vivres, sans renfort, sans secours...

Une demoiselle Marie-Françoise Perroton, Lyonnaise, âgée de quarante-huit ans, s’embarqua aux côtés d’Auguste Marceau pour évangéliser les petits Océaniens.
Une demoiselle Marie-Françoise Perroton, Lyonnaise, âgée de quarante-huit ans, s’embarqua aux côtés d’Auguste Marceau pour évangéliser les petits Océaniens.
Pour les premiers, une base à Valparaiso et un rayonnement comprenant l’île de Pâques, les Gambier, Tahiti, les Marquises, Hawaii… Pour les autres, Wallis et Futuna, les Fidji, l’ensemble mélanésien, avec pour base arrière Sydney.
Sur le papier, l’équilibre était parfait. Un peu comme si, aujourd’hui, on donnait Mars aux Américains et Vénus aux Russes, la comparaison n’étant pas si dénuée de sens, puisque les missionnaires mettaient sur des navires incertains entre six et dix mois, parfois plus, pour relier les ports français à leurs lointains établissements. Autant dire que les liaisons étaient rares, coûteuses et très aléatoires, puisqu’il fallait trouver des bateaux se rendant au Chili, puis d’autres traversant le Pacifique jusqu’à Sydney et d’autres enfin pour rallier la Nouvelle-Calédonie, les Salomon, Wallis…
Il y avait certes des navires de guerre français (comme anglais) qui aidaient les missionnaires dans la mesure de leurs moyens, voire des navires de commerce (le prix à payer était élevé), mais tout ce « bricolage » restait très insuffisant, les religieux se retrouvant parfois quasiment abandonnés deux ou trois ans, sans vivres, sans secours aucun, sans renfort et sans nouvelles.
 

A l’image de la LMS anglaise

C’est Monseigneur Douarre, évêque en Nouvelle-Calédonie (et qui avait bien du mal à rejoindre son évêché) qui fut à l’origine de la création de la Société française de l’Océanie ; elle devait fonctionner sur le modèle de la London Missionnary Society.
C’est Monseigneur Douarre, évêque en Nouvelle-Calédonie (et qui avait bien du mal à rejoindre son évêché) qui fut à l’origine de la création de la Société française de l’Océanie ; elle devait fonctionner sur le modèle de la London Missionnary Society.
Fin 1842 par exemple, Mgr Douarre, flanqué d’une escouade de jeunes missionnaires, ne trouvait en France aucun bateau pour le conduire en Nouvelle-Calédonie. Il songea alors à imiter Mgr Rouchouze, qui, pour le compte des Picpus avait acheté une petite goélette, la Marie-Joseph, afin de circuler à sa guise.
Douarre n’entendait rien à la navigation. Il rencontra pourtant un armateur très pieux, Louis Victor Marziou, établi au Havre, à qui il exposa son problème. Entretemps, une mission gouvernementale française pour les Marquises fut mise sur pied, mission qui pouvait emmener le vicaire apostolique de Nouvelle-Calédonie et sa petite troupe dans le Pacifique. Mais l’idée de créer une compagnie maritime dédiée aux œuvres missionnaires ne quitta plus Marziou. Un peu à l’image de ce qu’avait fait la LMS, London Missionnary Society, qui menait évangélisation et business.
 

Roi, pape, cardinaux et évêques au capital

L’évêque Pierre Bataillon instaura une véritable théocratie à Wallis ; il reçut Marceau le 20 octobre 1846.
L’évêque Pierre Bataillon instaura une véritable théocratie à Wallis ; il reçut Marceau le 20 octobre 1846.
De son côté Mgr Douarre s’était installé à Toulon où l’expédition française ne cessait de remettre son départ de mois en mois. Dans ce port, Mgr Douarre rencontra un peu par hasard un officier français fervent catholique, converti récent et dévot s’il en est. Entre les deux hommes le courant passa et Douarre parla à l’officier de ce Marziou zélé serviteur de Dieu, désireux, depuis le Havre, de se charger du transport des missionnaires dans le lointain Pacifique. Douarre parti, l’homme d’affaires havrais et le marin expérimenté ne pouvaient que finir par se rencontrer. Marziou, dans un premier temps, se rendit à Lyon, la Rome des Gaules (Lyon est la primatiale, la « capitale » religieuse de la France), mais ne suscita pas l’engouement qu’il espérait. En désespoir de cause, Marziou se rendit chez les Jésuites où son interlocuteur, comprenant ses difficultés, lui dit qu’il avait son homme, à savoir Marceau.
Tout homme d’affaires avisé que fut Marziou, sans un capitaine de premier ordre, son projet était voué à l’échec et Marceau paraissait être l’homme de la situation.
Le 2 février 1845, les statuts de la Société française de l’Océanie étaient déposés, la société elle-même créée le 3 mai (capital de un million de Francs en actions de cinq cents francs, souscrit au quart à cette date). Parmi les actionnaires, le roi d’Italie, le pape Pie IX, quinze cardinaux, vingt-et-un archevêques, cinquante-huit évêques et une bonne partie de la bourgeoisie lyonnaise. Objet social : ouvrir des comptoirs dans le Pacifique et aider les missionnaires catholiques dans leurs déplacements.
 

Le libertin devient un zélé catholique

Jean-Claude Colin fut le fondateur de la Société des Maristes ; ses missionnaires, les Maristes, étaient chargés d’évangéliser l’ouest de l’Océanie.
Jean-Claude Colin fut le fondateur de la Société des Maristes ; ses missionnaires, les Maristes, étaient chargés d’évangéliser l’ouest de l’Océanie.
Le premier navire acheté fut l’Arche d’Alliance, commandant Auguste Marceau, d’autres bateaux devant renforcer la flotte : le Paquebot des Mers du Sud, le Stella del Mare (offert par le roi de Sardaigne en 1847),  l’Etoile du Matin, et deux autres bateaux achetés dans le Pacifique, le brick Anonyme et la goélette Léocadia (le Grecker, de Brest, étant nolisé).
Au total, la SFO géra jusqu’à six navires en 1848 avant sa faillite.
Mais revenons à notre héros du jour, Auguste Marceau officier de marine aguerri qui renonça à sa carrière militaire pour aider les missionnaires à porter la bonne parole en Océanie.
Né le 1er mars 1806 à Châteaudun, le jeune Auguste sortit diplômé de polytechnique et s’engagea dans la marine où il se fit très vite remarquer au point d’être commandant du Minos en 1836 et même de commander le yacht royal, le Comte d’Eu. Promis à une brillante carrière, lui qui vivait en bon épicurien et même en libertin, eut un choc en 1841 et se convertit au catholicisme dont il deviendra un zélé prosélyte et même un fanatique.
 

La bénédiction papale en prime

Ayant entendu parler du projet de l’armateur havrais Marziou de créer une compagnie maritime catholique, il n’eut pas de mal à se faire confier le commandement de l’Arche d’Alliance après avoir démissionné de la marine. Et c’est là que les choses se gâtèrent très vite, car l’idée fixe de Marceau de consacrer son voyage quasiment exclusivement à Dieu, au Christ et à la Sainte-Vierge, se heurtera à la logique économique et financière de son armateur, le bon monsieur Marziou.
Avant de prendre la mer, Marceau fut le plus zélé propagandiste en faveur de la SFO à  Lyon ; il passa ensuite à Saint-Chamond, puis à Saint-Etienne, à Montbrison, à Clermont ; sa quête achevée, non sans mal et privations, le marin ne voulait pas partir sans aller à Rome. Mi-juillet, il présentait  au Saint-Siège un vaste plan d’évangélisation du Pacifique recevant la bénédiction tant espérée du pape lui-même.
Au Havre, Marziou avait préparé l’Arche d’Alliance. L’armateur et le capitaine peaufinèrent les derniers réglages de leur association, tandis qu’un médecin les rejoignit. Une demoiselle Marie-Françoise Perroton, Lyonnaise, âgée de quarante-huit ans, s’embarqua elle aussi dans cette aventure pour évangéliser les petits Océaniens.

Patagonie, Marquises, Tahiti...

Le 20 octobre 1845, Marceau prenait le commandement du bateau, le départ étant fixé au 15 novembre. La proue du navire consistait en un beau buste de Notre-Dame de Compassion, grandeur nature. Quant au pavillon de la Société française de l’Océanie, il était blanc et bleu, le pavillon de reconnaissance, utilisé dans les grandes occasions étant une croix rouge sur fond blanc. Le 15 en milieu de matinée, le bateau quittait le port du Havre où s’était amassée une foule considérable pour un dernier adieu aux missionnaires.
Prière tous les matins, deux messes par jour, vêpres le dimanche, instruction religieuse, catéchisme, classes de chant, la croisière ne s’amusait pas vraiment, d’autant que la météo ne fut guère favorable au petit bateau. Arrivé au sud de l’Amérique en février, Marceau décida de passer par le détroit de Magellan plutôt que par le cap Horn. Un choix difficile, car les vents y sont souvent capricieux. Marceau avoua plus tard qu’il lui fallut trente-deux jours pour atteindre les eaux libres du Pacifique.
Entre Patagonie et Terre de Feu, l’équipage se recueillit avec ferveur car pour tous, le bateau de Mgr Rouchouze s’était perdu sous ces latitudes en mars 1837 (alors que l’on sait depuis quelques années qu’en fait, l’évêque et sa vingtaine de jeunes missionnaires des deux sexes sont morts tués et dévorés à l’île de Pâques). Le 7 avril 1846 (en pleines fêtes de Pâques), l’Arche d’Alliance entra dans le port de Valparaiso. Le bateau en repartit le 14 avril pour arriver fin mai aux Marquises, bien accueilli par les officiels français alors en poste. Un mois et six jours plus tard, l’Arche d’Alliance quitta Nuku Hiva le 2 juillet, traversa les Tuamotu et parvint le 8 juillet en vue de Tahiti.

35 mois dans les îles

Mgr Epalle fut tué aux îles Salomon le 16 décembre 1845. Sa mort retarda l’évangélisation de cet archipel.
Mgr Epalle fut tué aux îles Salomon le 16 décembre 1845. Sa mort retarda l’évangélisation de cet archipel.
Marceau, dans ce port, cassa la tirelire de la SFO pour acheter un brick, l’Anonyme, destiné à relier entre elles les missions en Océanie. Le 14 juillet, l’équipage apprit qu’aux îles Salomon, Mgr Epalle avait été tué à coups de casse-tête (le 16 décembre 1845). A bord de l’Arche d’Alliance, la nouvelle fut rude, tout spécialement pour le père Collomb qui avait été nommé coadjuteur de Mgr Epalle pour le vicariat de Mélanésie et qui se savait désormais appelé à lui succéder en tant qu’évêque.
A partir de Tahiti, l’Arche d’Alliance va commencer une longue odyssée de près de trois ans, entre la Polynésie, la Mélanésie, la Nouvelle-Zélande et l’Australie (voir notre encadré). Marceau était certes un bon marin mais il était surtout un piètre homme d’affaires. Le bureau qu’il ouvrit à Tahiti, confié à un dénommé Gustave Touchard, fut vite cause de souci, car son représentant était tout sauf honnête (le gouverneur d’alors en parlera comme « d’un être abject ») ; à Apia, le comptoir en question ne rapporta rien (et perdit de l’argent) tandis qu’à Wallis et Futuna, l’idée de nommer des chefs pour représenter ses intérêts aboutit à un désastre financier, ceux-ci se servant allègrement dans la caisse. A Tahiti, la situation empira même au point que Marceau entra en conflit ouvert avec le gouverneur Lavaud au sujet d’une vente de vins. Lavaud, après enquête, sera reconnu comme étant dans son droit.
Bilan de cette longue errance : 117 missionnaires transportés ici et là, quand ils n’étaient pas tout simplement évacués, et un compte d’exploitation dans le rouge vif ; Marceau fit perdre à la société 336 000 Francs de l’époque, soit, convertis en Francs Pacifique d’aujourd’hui, la bagatelle  d’un peu plus de 130 millions !
Parti le 15 novembre 1845, l’Arche d’Alliance revenait mi-juillet 1849 à Brest...
 

Dissolution de la SFO

Marceau, confronté à ses responsabilités, démissionna en octobre 1849 et Marziou, bon prince, voulut bien remettre au pot et lancer une nouvelle expédition de 1850 à 1852 avec le capitaine Cazales, mais l’opération fut également un fiasco d’autant que le changement de régime en France en 1848 eut pour effet de tarir souscriptions et adhésions.
Finalement la Société française de l’Océanie fut dissoute le 23 février 1854...
Le capitaine « fou de Dieu » pour sa part ne reprit plus la mer. Il regagna Lyon après un mois à Paris, période qui marqua son divorce définitif d’avec Marziou. Au début de l’année 1850, Marceau était toujours à Lyon, auprès des Maristes, souffrant de douleurs à une jambe et d’un rhume persistant. Son mal allait le ronger onze mois, alors que le ministre de la Marine, le croyant en bonne santé, lui offrit le poste de gouverneur du Sénégal.
Pendant qu’il se rendait en pèlerinage à Paray-le-Monial, un médecin vint informer les Maristes que leur protégé était en réalité au plus mal. En mars 1850, Marceau émis le vœu de devenir religieux. Il effectua une retraite à Liesse et se rendit à Tours début 1851 dans sa famille. Il y décéda le 1er février 1851. Il n’avait pas encore 45 ans...
 

29 mois en 0céanie

De fin mai 1846 (arrivée aux Marquises) au 28 janvier 1849 (départ de Tahiti), l’Arche d’Alliance a sillonné le Pacifique Sud d’une manière aussi désordonnée qu’improductive en termes financiers.
Nous avons essayé de reconstituer ce parcours.
15 novembre 1845 : départ de Brest
Fin mai 1846 : escale aux Marquises
2 juillet 1846 : départ des Marquises pour Tahiti
7 juillet 1846 : arrivée à Tahiti
26 août 1846 : départ de Tahiti pour le Pacifique oriental
Juin 1846 : arrivée aux Samoa.
20 octobre 1846 : arrivée à Wallis
1er décembre 1846 : départ de Wallis pour les Samoa
24 décembre 1846 : départ de Samoa pour Futuna, puis la Nouvelle-Calédonie
24 janvier 1847 : départ pour les Salomon
11 février 1847 : arrivée aux Salomon
18 février 1847 : départ pour Sydney
Mars 1847 : A Sydney, Marceau apprend qu’il a été fait chevalier de l’Ordre pontifical de Saint-Grégoire le Grand (par décision du pape)
22 juin 1847 : arrivée à Tahiti
Octobre 1847 : tournée aux Samoa, aux Tonga, à Wallis, à Futuna et dans diverses autres îles.
Février 1848 : départ pour la Louisiade, mais la météo oblige Marceau à mettre le cap sur Sydney
5 mars 1848 : arrivée à Sydney
20 avril 1848 : départ pour la Nouvelle-Calédonie, mais le cap est finalement mis sur les Nouvelles-Hébrides (Annatom)
14 mai 1848 : installation de la mission d’Annatom
Mai-juin 1848 : aller-retour à Algan (N.-Hébrides)
15 juin 1848 : retour à Annatom
22 juillet 1848 : arrivée à Tahiti
5 septembre : départ pour les Samoa
15 septembre : arrivée aux Samoa
27 octobre : départ des Samoa
6 décembre 1848 : arrivée à Tahiti
28 janvier 1849 : départ de Tahiti sur réquisition du gouverneur avec 130 hommes de troupe à bord
18 juillet 1845 : arrivée à Brest
 

A lire

1845 : Auguste Marceau, le capitaine fou de Dieu
  • Yannick Essertel, Les vicaires apostoliques en phase pionnière en Océanie au XIXe siècle, 2011 (Ed. Histoire et missions chrétiennes).
  • Albert de Salinis, Marin s et missionnaires. Récit de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie, 1843-1853 (Editions Humanis)

Rédigé par Daniel Pardon le Jeudi 19 Septembre 2019 à 10:47 | Lu 1318 fois





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