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​L’aquaculture polynésienne au stade larvaire


Tahiti, le 7 octobre 2021 - Dans son dernier rapport sur la politique publique des ressources marines, la Chambre territoriale des comptes se penche sur le secteur de l’aquaculture en Polynésie française. Un secteur à la peine, qui a du mal à sortir la tête de l’eau. Le projet de zone biomarine de Faratea, relancé par le gouvernement, se heurte à de nombreuses difficultés.

L’euphémisme est de rigueur dès l’introduction du chapitre consacré à ce secteur de l’économie bleue. "Le domaine de l’aquaculture en Polynésie a du mal à trouver un rythme de croissance". Si dans son rapport la CTC a présenté un secteur de la pêche choyé, faisant l’objet d’une forte attention de la part de la collectivité publique, l’aquaculture polynésienne ne joue pas dans la même division, que ce soit au niveau de la stratégie, inexistante, dans l’organisation d’une profession, beaucoup moins soutenue que la pêche, ou dans le niveau de la production, très loin de répondre notamment aux besoins locaux.
 
Stratégie au fil de l’eau
 
Le Pays navigue à vue. Deux ans après la validation d’un schéma directeur avec un diagnostic précis sur l’aquaculture locale, un document de politique sectorielle a bien été élaboré par la Direction des ressources marines, mais n’a toujours pas été validé par l’APF. Tant pis pour le gouvernement, quelques actions y figurant sont en effet lancées alors que d’autres marquent le pas comme la zone biomarine de Faratea. L’occasion d’un jeu de mots habile de la CTC qui considère que "cette mise en œuvre au fil de l’eau ne conduit pas à une cohérence dans la réalisation des actions". Pour la juridiction, il appartient ainsi au Pays de "procéder rapidement à la définition des objectifs prioritaires" en adoptant et suivant, dès 2021, une politique sectorielle dans le domaine de l’aquaculture qui doit permettre d’assurer la professionnalisation de la filière, de clarifier la gouvernance du secteur pour favoriser son développement.
 
Une profession peu encadrée, peu aidée
 
Côté professionnels, une procédure d’agrément des aquaculteurs existe, mais elle n’est pas une obligation, sauf pour bénéficier du seul dispositif d’aides mis en place par une loi du Pays en 2012. Un dispositif sans commune mesure avec ceux mobilisés dans le secteur de la pêche. Entre 2015 et 2019, seuls cinq projets en ont bénéficié pour un montant total de 21,9 millions de Fcfp. Quelques aides limitées, relatives notamment à la prise en charge annuelle de certains coûts de fonctionnement des écloseries de production ou encore le financement de la production des juvéniles, s’y ajoutent. Bien loin des milliards obtenus par les pêcheurs et mareyeurs. "Compte tenu de la faiblesse de la mobilisation de ces aides", une démarche de simplification de la loi, "dont la mise en œuvre apparaît trop complexe et le soutien financier peu attractif" a été enfin initiée en 2021.
 
L’accompagnement fait également défaut, car il pourrait notamment signifier concurrence. Le fonctionnement de l’écloserie de production de Vaia, structurellement déficitaire, nécessite un soutien financier continu du Pays. Sa gestion a été confiée à la Coopérative des aquaculteurs de Polynésie française (CAPF), seule candidate, mais il est relevé que les principales faiblesses de la coopérative "sont l'absence d'activité d’accueil et d'accompagnement des porteurs de projets qui peuvent être de futurs membres de la CAPF, mais aussi des futurs producteurs en compétition avec les producteurs existants".
 
Une production en souffrance
 
Peu aidées, peu structurées, les principales productions aquacoles souffrent. Des difficultés liées à la fois à une absence de foncier disponible "qui modifie considérablement les paramètres de rentabilité des exploitations", une activité très sensible aux maladies avec des pertes importantes ainsi qu’"une absence sur le territoire de personnels qualifiés aux techniques aquacoles et à la gestion d’entreprise".
 
 Si la production de crevettes bleues ne cesse de progresser pour atteindre en 2019 un volume de 140,5 tonnes contre 39 tonnes en 2010, les besoins du marché local sont quatre fois plus élevés. Ils sont en effet estimés à 600 tonnes par an par la Direction des ressources marines et doivent être compensés par des importations. Au niveau de la pisciculture, la CTC note la chute de production de -40% en cinq ans de l’élevage de "Paraha Peue", principale production, pour des raisons sanitaires. L’activité est en grande difficulté, "en raison d’un taux de mortalité variant entre 50% et 70% et provoqué principalement par une maladie bactérienne".
 
Enfin, si certains lagons se caractérisent par des densités de bénitiers parmi les plus importantes au monde, cette production est limitée par les quotas d’exportation imposés par la convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction. Seuls quelques produits de niche, comme les poissons vivants d’ornement, surnagent et présentent une évolution favorable tant en volumes qu’en valeur.
 
Des ratés sur Faratea
 
Ces productions pourraient se développer dans le cadre de la future zone biomarine de Faratea, annoncée en grandes pompes par le Pays. Là encore, les écueils sont nombreux. La Direction des ressources marines a ainsi indiqué à la CTC que de nombreuses difficultés "risquent à terme de contraindre, voire d’empêcher la mise en œuvre de l’exploitation de la zone biomarine". La juridiction, qui considère le projet comme "pas encore suffisamment avancé aujourd’hui", insiste notamment sur l’incapacité à s’accorder avec les porteurs de projet sur un cahier des charges et un règlement intérieur de la zone. Des discussions sont encore en cours pour le contenu du bail que doivent signer les entreprises concernées, porteurs de projet qui, faute d’assurance et de visibilité, ne peuvent solliciter les établissements bancaires.
 
Mais au-delà de ces aspects économiques, le développement de l’aquaculture à Faratea se heurte à un problème technique majeur. Le CTC relève ainsi que "les ressources en eau potable sont très limitées sur la commune de Taiarapu Est (…). Cette production est utilisée à 100% par la commune qui ne devrait pas être en mesure, en l’état actuel de ses réseaux, d’assurer l’alimentation de la zone biomarine". L’avenir de l’aquaculture polynésienne est ainsi bloqué faute d’eau.
 

Rédigé par LD le Jeudi 7 Octobre 2021 à 21:36 | Lu 1476 fois