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Vats, musicien polynésien et professionnel


Tahiti, le 5 décembre 2023 - En vacances chez lui à Tahiti, le bassiste Vatea Le Gayic vient de terminer une tournée en France avec le groupe Cats on trees. Des moments inoubliables comme Taratata, des journées de “ouf” en tour-bus de villes en villes pour des concerts devant des milliers de spectateurs, de quoi émerveiller ce jeune et talentueux musicien, premier Polynésien à avoir franchi le pas pour devenir musicien professionnel de scène.
 
Ses amis musiciens l’attendaient, il est enfin de retour, mais pas pour longtemps. Le bassiste du groupe Cats on trees, Vatea Le Gayic est juste là pour quelques jours de congés qui n’en seront certainement pas, puisque depuis son arrivée des groupes veulent déjà l’avoir sur scène. C’est le cas notamment de Foga, Taloo ou Manahune. Normal, c’est quand même l’un des meilleurs bassistes de Tahiti, et tout le monde reconnait en lui son efficacité, son assiduité, son sérieux et son oreille musicale unique qui ont forgé son professionnalisme. Vatea Le Gayic, premier musicien polynésien à avoir osé franchir le pas pour devenir bassiste professionnel, nous raconte ses tournées dans toute la France, ses expériences des grandes scènes, son intégration dans un milieu où les places sont très prisées, mais aussi comment il a su vaincre sa timidité d’îlien. Comme il l’avoue avec une grande humilité, “au début c’était assez stressant. D’ailleurs j’étais un peu coincé quand je jouais. Après, plus il y avait de live, plus je me suis lâché”. Le fait d’avoir joué avec des musiciens qui avaient déjà de l’expérience des grandes scènes a aussi été encourageant et rassurant pour lui. “Ce qui était cool, c’est que le guitariste qui nous accompagnait, François Lasserre, était dans la même loge que moi et m’avait beaucoup rassuré, parce qu’il avait l’habitude des grands concerts, notamment des Taratata puisqu’il en était à son quatrième. Le groupe aussi m’avait beaucoup soutenu et surtout rassuré.”
 
Mise à l’épreuve
 
À son arrivée à Toulouse, Vatea n’avait ni valise, ni instrument. Ses affaires étaient restées bloquées à Paris. Pris en charge tantôt par Yohan Hannequin le batteur des Cats, tantôt par Nina Goen, la chanteuse-pianiste, Vatea s’adapte à son nouveau mode de vie. Il entame de suite des journées de répétitions avant d’affronter de nouveaux challenges et mettre à l’épreuve ses capacités de musicien. “La première semaine, on a commencé à répéter dans le studio Audio Lum sous le regard bienveillant du directeur artistique, qui donnait aussi son avis. Il y avait plusieurs titres du premier album qui n’avaient pas de basse, puisqu’à l’origine c’était simplement piano, batterie et violons. Il fallait donc que je trouve des lignes de basse”, raconte-t-il encore nourri par le conseil du directeur artistique qui lui avait dit “de se lâcher et d’être lui-même”.
 
Rêve d’enfant
 
Après un mois de répétitions, Vatea découvre les plateaux de télévision, passages obligés avant d’entamer une tournée de plusieurs dates. “Pour la première scène on était à RTL. C’était impressionnant, ça s’appelait le Grand Studio, une émission de live présentée par l’animateur Éric Jean-Jean, avec un tout petit public. On a joué quatre ou cinq titres dans un petit studio. On était filmé et c’était également diffusé à la radio sur RTL.” Mais son rêve d’enfant se réalisera peu de temps après lorsqu’il pénètre les studios du célèbre présentateur Naguy. Là, il découvre le personnage emblématique des live télévisés, mais aussi une nouvelle façon de travailler sur scène. “Ensuite il y avait Taratata. C’était le meilleur son que je n’avais jamais eu auparavant, parce qu’on jouait avec des in-ears et non pas des hauts parleurs en retours ce qui évitait la cacophonie sur scène. Il y avait d’autres groupes qui tournaient d’autres émissions avant la nôtre, comme Scorpion, Franz Ferdinand, ou encore Clara Luciani.” Mais là aussi, il lui fallait vaincre sa timidité : “J’ai croisé d’autres musiciens, mais je n’ai pas osé aller les voir, parce que j’étais timide. Je venais d’arriver et quand tu vois tous ces gens-là, tu n’oses pas non plus les aborder. Au début je me suis fait très discret, parce que je ne me sentais pas trop légitime d’être là. C’est intimidant quand tu sors de ton île. J’étais parti en janvier, et en février c’était l’enregistrement, donc je suis passé des concerts tranquilles de nos îles à des grosses scènes comme Taratata.” C’est sans doute à ce moment-là que le rêve d’enfant se réalise enfin : “C’était tout de suite impressionnant. Quand tu montes sur le plateau de Taratata, tu repenses à ton adolescence, lorsque tu voyais ça à la télé tu te disais que plus tard tu serais musicien et tout le monde se moquait. Et là tu es sur le plateau et tu vois Naguy. Tu es en mode ‘Je l’ai fait’. Je n’ai pas pleuré non plus, parce que je ne suis pas dans le drama-télé-novélas, mais j’étais un peu ému c’est sûr. En fait tu penses à tout, tu penses au premier moment où tu as dit ‘Non à la PS 2 mais oui à une guitare’. Tu te refais tout le film”, se remémore-t-il.
 
La musique est un métier
 
Alors qu’elle a toujours été considérée comme un amusement pour animer des soirées de beuverie, la musique en Polynésie ne permet à aucun musicien aujourd’hui de prétendre être professionnel, dans le sens où il exerce un métier qui exige une réelle organisation statutaire et financière. Bon nombre se sont pourtant battus depuis des années, avec en bout de course pour certains une carte d’artiste qui ouvre droit à des aides à la production ou pour la prise en charge des frais de déplacement. Aucune organisation professionnelle n‘est à ce jour en place. Aucun statut, aucune rémunération légale, aucune couverture sociale, et lorsqu’un musicien se blesse sur scène, ce sera pour sa poche. Ou alors, il lui suffit d’être patenté comme n’importe quel artisan. C’est dire le sérieux accordé à cette activité pourtant en plein essor. Le métier de musicien, Vatea en faisait un rêve depuis son adolescence, aujourd’hui il le vit réellement en découvrant une véritable organisation tout en restant très passionné. “Nous avons un contrat avant chaque date. Il y a même une application sur téléphone pour te faire valider un contrat. Par exemple si nous avons deux concerts dans un week-end, nous sommes sous contrat pour deux ou trois jours. Les contrats sont nécessaires, ça évite par exemple que le musicien se barre avant ou pendant le live comme ça peut souvent arriver ici”, explique-t-il. “Ensuite, on est payé au début du mois”. Et puis il y a surtout le statut d’artiste, comme il le décrit : “Une fois que tu as atteint 42 ou 43 dates de concerts, tu peux avoir un statut et toucher une intermittence qui équivaut à un salaire minimum tous les mois. En fonction des heures que tu fais, tu gagnes plus ou moins et ça te permets de ne pas être dans la même situation qu’ici où lorsque tu n'as qu’une ou deux dates dans le mois et que tu as un loyer à payer, t’es mal.”
 
Nouveau mode de vie
 
Bien évidemment il lui aura fallu tout lâcher à Tahiti pour vivre sur les routes de France avec à chaque arrêt un concert devant plusieurs milliers de personnes. “On a fait 86 dates en tour-bus. Généralement à 22 heures on monte tous dans le bus. Il y a le groupe et toute l’équipe technique, l’éclairagiste, les ingénieurs du son façade et retours, le régisseur, le backliner et deux chauffeurs. Il y a des couchettes, des frigos. Il y a tout ce qu’il faut. Départ vers 23 heures, parfois on boit des coups, ça arrive, pour mieux dormir. Et le lendemain on se réveille dans une autre ville.” Ainsi, pour démarrer, les techniciens se lèvent tôt le matin et partent installer la scène où ils passent des journées de folie. Pour le groupe l’organisation est un peu différente, comme l’explique Vatea : “Nous avons un emploi du temps assez cool. On peut dormir jusqu’à midi. À 13 heures on déjeune. À 15H30 on fait le sound-check. Ensuite en fonction des concerts, à 19h30 ou à 21h30 on est sur scène. Je n’accorde même pas ma basse, il y a quelqu’un qui le fait à ma place et je n’installe rien du tout. On n’a donc rien à gérer. On a juste à être prêt et à assurer sur scène.”
 
Comme on dit dans le milieu de la musique, c’est un autre ‘level’, et ça aussi, c’est être professionnel.

Rédigé par Paora’i Raveino le Mardi 5 Décembre 2023 à 17:03 | Lu 3448 fois