Tahiti Infos

Un an de bilan : parole aux anciens présidents du Pays


Tahiti, le 16 mai 2024 – Tandis que Moetai Brotherson fait ce vendredi matin son bilan après un an de gouvernance, Tahiti Infos a souhaité donner la parole à quatre ex-présidents de la Polynésie française. Gaston Flosse, Oscar Temaru, Gaston Tong Sang et Édouard Fritch se souviennent ainsi de leurs premiers pas, parfois compliqués, lors de leur première année de mandature.
 
C'est ce vendredi matin que le président du Pays, Moetai Brotherson a invité la presse pour dresser son bilan après un an de mandature. Un rendez-vous médiatique qu'il réitère après un premier “show” télévisé lors du bilan des 100 jours. Une façon de communiquer nouvelle qui tranche avec ses prédécesseurs qui ne s'étaient pas prêté à cet exercice. Et pour cause. Un an, c'est court. Faire un bilan dans un si bref délai, c'est prendre le risque de se tirer une balle dans le pied. Ni Oscar Temaru, ni Édouard Fritch ne l'ont fait en leur temps d'ailleurs.
 
Seul Gaston Flosse a fait un bilan des 100 jours en 2013, insistant sur le principe d'un changement de gouvernance et de méthode de gestion du Pays après quasiment dix ans d'instabilité. Il avait même présenté une brochure pour l'occasion intitulée “Les 100 premiers jours du changement”. Même génération, mais différent mode de communication pour Oscar Temaru qui a quant à lui eu fort à faire pour rester au pouvoir. La victoire surprise de son parti, le Tavini huiraatira, en 2004, marquera le début d'une dizaine d'années d'instabilité qui lui vaudront d'être élu et renversé plusieurs fois. C'est ainsi qu'avec pas moins de cinq mandats, difficile pour le leader indépendantiste de prendre le temps de faire un bilan à un an de mandature. Encore fallait-il déjà tenir un an. “En 2005, j’ai eu une vraie année de mandat, mais les ennuis étaient quotidiens. Tous les jours, on me parlait d’un renversement de gouvernement”, nous raconte-t-il.
 
L'instabilité dans tous les esprits
 
“À l'époque, si on passait la barre des 100 jours c'était déjà bien”, ironise Gaston Tong Sang qui sera, en son temps, confronté à la même difficulté. GTS, c’est trois mandats, avec une particularité, et pas des moindres. Car même s'il remporte les élections territoriales de 2008, faute de prime majoritaire qui n'existe pas encore, il n'obtient que 27 sièges à l'assemblée alors qu'il en faut 29 pour avoir une majorité absolue. Résultat des courses : il sera renversé deux fois par Oscar Temaru qui restera aux mannettes du Pays jusqu'aux élections de 2013, remportées largement par le Tahoeraa'a de Gaston Flosse.
 
Enfin, Édouard Fritch succède au vieux lion déclaré inéligible en 2014. “C’était une situation un peu compliquée puisque je suis arrivé au pouvoir sans majorité [...] à la suite de l’éclatement du Tahoeraa huiraatira”, se souvient-il. Car le fils spirituel et le père se fâchent et Édouard Fritch finit par monter son propre groupe à l'assemblée avec une poignée d'élus, le Tapura Huiraatira, qui deviendra son parti et avec lequel il remportera les élections de 2018.
 
Tahiti Infos a souhaité donner la parole à ces quatre ex-présidents afin qu'ils nous racontent les souvenirs qu'ils ont gardé le leur première année de mandature. On retiendra que pour Gaston Flosse, c'est la mise en place du statut d'autonomie interne dès 1984 qu'il met en avant. Oscar Temaru pour sa part a semblé découvrir, alors, la difficulté de contenter les appétits politiques des uns et des autres. Pour Gaston Tong Sang, c'est l'instabilité et la trahison de son propre camp qui l'auront marqué. Quant à Édouard Fritch, le redressement de la situation financière et la reconquête de la confiance du monde économique ont été ses fers de lance.

A eux la parole...

Gaston Flosse : “Un remaniement ministériel sérieux est à opérer en urgence”

credit photo DR
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Président de 1984 à 1989, de 1991 à juin 2004, d’octobre 2004 à mars 2005, entre février et avril 2008 et de mai 2013 à septembre 2014
 
 
Être élu président de la Polynésie française pour la première fois, c’est se confronter au principe de réalité. Comment avez-vous vécu votre toute première année de mandature ?

“Le 6 septembre 1984, après cinq ans de lutte, la Polynésie remporte une belle victoire institutionnelle. Elle est dotée d’un statut d’autonomie vrai et adapté à la situation politique du moment. Je dois quand même rappeler que pendant un siècle et demi la France exerçait tous les pouvoirs, dans tous les domaines sur nous, le Peuple premier sur sa terre. C’est ce qu’on appelle l’administration coloniale. Elle était exercée par un fonctionnaire d’État, le Chef du Territoire. Lorsque j’ai présenté l’Autonomie à l’Assemblée nationale le 13 mai 1980, je concluais en ces termes : “Pour nous, l'autonomie c'est le départ d'une nouvelle base de nos relations avec la France et non un aboutissement.” Les députés ont voté pour ce paragraphe c’est-à-dire qu’après l’Autonomie, nous pourrions aller de l’avant, progresser sur le plan politique. L’exécutif comportait un véritable gouvernement. Le président est un Polynésien, élu par l’assemblée, et responsable devant elle, et de ministres dotés d’attributions effectives et individuelles, désignés et responsables devant lui.”
 
Quels étaient les dossiers prioritaires auxquels vous souhaitiez vous attaquer ?

“Nous partions de zéro, il nous fallait construire notre autonomie. Le président était le chef de l’administration. C’était une charge importante, il fallait l’organiser en urgence. La recherche de chefs de services qualifiés, dont la tâche première est de servir la population et constituer un outil efficace pour le développement économique et social de notre pays. Pour les présidents qui ont suivi à partir de 2005, ils n’avaient pas ces cuisants soucis, lorsqu’ils arrivaient, tout roulait déjà. J’ai toujours eu pour principe que l’économie d’un pays, et notamment l’exportation de productions de haute qualité, source de richesses, doit toujours être notre priorité et je l’ai érigé en principe.”
 
Quels sont les dossiers ou les événements que vous n'aviez pas anticipés pendant cette première année ?

“Il est évident que la solidarité, la santé et l’éducation sont nos priorités, mais sans moyens financiers comment faire ? Ce principe étant acquis, il nous faut maintenant définir notre plan économique public. Il faut sélectionner les domaines dont les produits de haute qualité exportables et capables de produire de la richesse, encore une fois. C’était déjà à l’époque, le tourisme, la perliculture, la pêche et aujourd’hui nous ajouterions la vanille et l’artisanat. En second lieu créer une fiscalité adaptée aux revenus des Polynésiens, ce qui nous permettait d’évaluer la capacité financière approximative du Pays. Si pour construire notre économie, il fallait emprunter, ne pas hésiter à emprunter, avec raison évidemment, mais s’agissant d’investissements durables nous sommes assurés du rendement d’un tel placement.”
 
Au bout d'un an d'exercice, on prend goût au “métier” de président ou on a envie de raccrocher et retourner dans l'anonymat ? Et quel regard portez-vous sur la première année de mandature de Moetai Brotherson ?
 
“En ce qui concerne le président Moetai Brotherson, il a commis une première erreur : le choix de ses ministres, il a fait de la jeunesse une mode. Il faut faire confiance aux jeunes à condition d’examiner minutieusement leur taux de réussite dans les fonctions déjà occupées. Un remaniement ministériel sérieux est à opérer en urgence. Ensuite il n’a aucun plan, aucun objectif, il touche à tout à la fois, deuxième motif d’échec. Le plus grave, c'est qu'il ne sait pas ce qui se passe en bas, quels sont les besoins urgents, les souhaits de la population, non pas de ceux qui roulent en voiture, qui voyagent mais ceux des fonds des vallées : Titioro, de la Mission, de Tipaerui ou des quartiers Estall, Manuhoe, Vaininiore, Puea, etc. où s’entassent les 70 000 chômeurs, ressortissants du [Régime de solidarité]. “Au lieu de retourner à Singapour, ou vouloir faire le médiateur en Calédonie, va faire un tour dans ces quartiers et tu verras. Les 64 000 électeurs, électrices autonomistes, indépendantistes ensemble qui ont voté pour toi, regrettent d’avoir glissé le bulletin bleu et pour beaucoup pour la première fois de leur vie.” Nous avons réussi notre Autonomie, elle a bien servi notre Pays. Les indépendantistes qui sont au pouvoir ne parlent plus d’indépendance ou déclarent, ‘On verra dans 20 ans’. Cela étant, ils sont incapables de diriger notre Pays. C’est un constat. Notre jeunesse a perdu confiance en notre président. Elle croyait qu’avec lui elle jouirait d’un bel avenir. Hélas… Très grosse déception.”
 

Oscar Temaru : “Maintenant qu’on est là, il faut assumer”

credit photo BP
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Cinq mandats pour Oscar Temaru : Du 14 juin au 22 octobre 2004 (4 mois), puis du 3 mars 2005 au 26 décembre 2006 (un an et 9 mois), du 13 septembre 2007 au 23 février 2008 (5 mois), du 11 février au 24 novembre 2009 (9 mois), et enfin, son plus long mandat entre le 1er avril 2001 et le 17 mai 2013 (2 ans et un mois).
 
Être président de la Polynésie française pour la première fois, c’est se confronter au principe de réalité. Comment avez-vous vécu votre première année de mandature ?
 
“Déjà, pour mettre un pied dans la réalité, à l’époque, c’était compliqué. Je me souviens d’un déplacement en Israël et à mon retour, j’ai croisé Gaston Flosse qui revenait de Paris. Je lui ai demandé : ‘Alors, tu as demandé la dissolution ? Tu t’es mis d’accord avec Chirac ?’ Il m’a dit ‘Non’ et quelques temps plus tard, l’État prononçait la dissolution de l’assemblée. Après avoir gagné avec l’UPLD, j’ai attendu la réaction de l’État. En 2005, j’ai eu une vraie année de mandat, mais les ennuis étaient quotidiens. Tous les jours, on me parlait d’un renversement de gouvernement. C’était un gouvernement de coalition. Tout le monde voulait avoir son morceau de gâteau. Moi, je n’étais pas rodé à ça. Je connaissais à peine certains tāvana avec leur groupe des îles. Il y avait aussi Émile [Vernaudon, NDLR] avec son groupe. Ils étaient les plus gourmands : ‘Je veux ça, et ça, et ça.’ Te mana o te mau motu… Aïe, aïe, aïe... J’ignorais tout ça. J’ignorais pourquoi ils voulaient la Poste, l’OPH, les Affaires foncières, etc. J’ai compris plus tard. C’était pour pouvoir arroser leurs amis. C’était difficile de faire passer les dossiers importants. Il y avait des taupes partout.”
 
Quels étaient les dossiers prioritaires auxquels vous vouliez vous attaquer à l’époque ?

“C’est les même qu’aujourd’hui. Comment développer le tourisme ? Comment développer Air Tahiti Nui ? Comment en faire un outil de développement économique ? Comment développer la pêche ? Gaston [Flosse, NDLR] avait déjà noué des contacts avec la Chine, il fallait les développer aussi. Et puis, bon : renversement, re renversement ; c’était pénible.”
 
Il y a des dossiers ou des événements pendant votre mandature que vous n’aviez pas anticipés ?

“Il y a eu des tentatives de l’État. Les caisses du Pays étaient vides. On voulait faire des prêts et les banques nous disaient ‘Niet’. Un beau jour, je reçois un coup de fil depuis Paris, du haut-commissaire. Il voulait qu’on se voie très rapidement à mon retour. Il me disait avoir ‘de bonnes nouvelles’. Il arrive et on se rencontre. Heureusement, j’avais été prévenu par Jacqui Drollet : l’État voulait que l’on vende la Délégation à Paris et ensuite, on devenait locataire. Il fallait aussi que l’on pioche dans les dividendes de la Socredo. J’ai dit non.”
 
Après un an d’exercice, on prend goût au ‘métier’ de président ou on a envie de raccrocher et de retrouver l’anonymat ?

“Quand on a pris les rênes du Pays, on savait qu’il était exsangue. Mais il fallait y aller, quoi qu’il arrive. Pour l’expérience déjà de vivre ces situations très difficiles. Mais grâce à François Hollande, qui a fait ce chèque de 6 milliards de francs, sans remboursement, ça a été plus facile. Président, c’est comme tāvana. C’est une histoire de conviction. Si on se lève avec la conviction d’être toujours au service de sa commune, de son pays, alors il faut y aller. Sinon, ce n’est pas la peine, il vaut mieux s’en aller. On voit tout de suite ceux qui sont là pour leurs intérêts personnels et ceux qui sont là avec la farouche volonté de développer leur pays, même quand ils se trompent.”
 
Quel regard portez-vous sur la première année de mandature du président Brotherson ?

“C’est un peu la même situation qu’on a retrouvé à l’époque. Les autonomistes pensaient gagner les élections. Pendant la dernière année, ils ont arrosé, arrosé en se disant ‘On va revenir aux affaires du Pays et régler tout ça.’ Et ils ont perdu [rires]. On se voit toutes les semaines avec Moetai Brotherson pour parler de ces problèmes-là. Aïe, aïe, aïe... Maintenant qu’on est là, il faut assumer. Il essaie. Ce n’est pas facile. Je pense qu’il y aura un remaniement. On saura ça vendredi, mais c’est lui qui décide. On parle ensemble de la réaction du public par rapport à tel ou tel ministre. Il y a des mécontents. Mais c’est lui qui décide seul.”
 

Gaston Tong Sang : “À l'époque, si on passait la barre des 100 jours c'était déjà bien”

Trois mandats pour Gaston Tong Sang : du 26 décembre 2006 au 13 septembre 2007 (8 mois), du 15 avril 2008 au 11 février 2009 (9 mois) et du 24 novembre 2009 au 1er avril 2011 (un an et 4 mois).
 
Être élu président de la Polynésie française pour la première fois, c’est se confronter au principe de réalité. Comment avez-vous vécu votre toute première année de mandature dans un contexte un peu particulier comme le vôtre ?
 
“C'est vrai que j'ai eu trois mandats de président. Quand j'ai été élu, je n'ai pas pensé à mes 100 jours ou mes un an. On est dans l'action. On pense plutôt aux priorités du moment, aux attentes de la population, et aux attentes du parti aussi. Parce qu'à l'époque, mon premier mandat était un peu chaotique. C'était à la suite du renversement d'Oscar Temaru et ça a été compliqué, aussi bien en tant que président qu’en tant que membre du parti. Je n'avais pas le confort que Moetai a aujourd'hui avec une majorité derrière, même si entre lui et l'assemblée il y a peut-être des difficultés. Je me suis retrouvé seul à la barre et le parti [Tahoera'a] n'était pas souvent là pour m'épauler. J'ai été renversé par mon propre parti en août 2007 et j'ai été obligé de créer To Tatou Ai'a avec lequel j'ai gagné les élections en 2008. Mais j'ai été victime d'un putsch entre Flosse et Temaru parce qu'il n'y avait pas encore la prime majoritaire et c'était toute la difficulté de l'instabilité à l'époque. Tu te lèves le matin et tu te demandes toujours si tu as ta troupe derrière toi [rires]. Mais ce n'est pas grave. C'était une belle expérience et il fallait en passer par là.”
 
Quels étaient les dossiers prioritaires auxquels vous souhaitiez vous attaquer à cette époque ?
 
“Le redressement financier du Pays. Oscar avait été obligé de faire appel à des avances de l'État de cinq milliards et moi, j'essayais de jongler avec tout ça. Ce n'était pas facile parce qu'il n'y a pas forcément un matelas de réserves à chaque changement de majorité. Donc la préoccupation c'était d'essayer de faire tourner la machine et de redonner confiance à nos investisseurs privés, tout en assurant la stabilité. Ça demande beaucoup d'énergie et beaucoup de nuits blanches. À l'époque, si on passait la barre des 100 jours c'était déjà bien [rires].”
 
Quels sont les dossiers ou les événements que vous n'aviez pas anticipés pendant cette première année ?
 
“Je pense que c'est l'instabilité, vraiment, avec les crises politiques à ce moment-là. J'ai toujours eu de bonnes relations avec le monde économique, syndical et patronal. On a toujours avancé sur les dossiers mais malheureusement, en politique, ce n'est pas du tout la même chose. Je n'ai pas anticipé les changements de camps parce que je crois toujours à la sincérité et à l'honnêteté des gens.”
 
Au bout d'un an d'exercice, le temps passe-t-il trop vite ou au contraire s'étire-t-il ? On y prend goût ou on a envie de raccrocher et retourner dans l'anonymat ?
 
“À aucun moment je n'ai voulu raccrocher. Au contraire. Toujours dans le combat pour le pays en comptant sur la bonne volonté des uns et des autres. À tel point que quand Oscar est venu me remplacer à l'occasion d'un de mes mandats, j'étais à Istanbul et il m'a appelé au secours en me disant : ‘Il y a mon partenaire Flosse qui me met des bâtons dans les roues’. J'étais à une conférence sur l'eau, invité par Michel Rocard en tant que maire de Bora Bora. J'ai donc vu Oscar à mon retour et je lui ai prêté quelques élus dans son gouvernement, comme Nicolas Bertholon ou Sylvianne Terooatea, en lui disant que je le faisais pour le pays et pas pour son parti. Ça a toujours été ma constance.”
 
Quel regard portez-vous sur la première année de mandature de Moetai Brotherson ?
 
“Je sens un énorme décalage entre les propos tenus et la réalité du terrain. Ils ont supprimé la taxe CPS mais il n'y a aucun impact sur le coût de la vie. On sait que Moetai a séduit énormément d'électeurs avec son sens de la communication, notamment par les réseaux. Au bout d'un an, je trouve aussi qu'il s'agace davantage et qu'à chaque fois qu'il est interpellé, c'est toujours de la faute du Tapura. La moindre des choses serait de remercier le Tapura d'avoir laissé une bonne réserve dans les caisses du Pays, puisqu'il y a 33 milliards d'excédent dans le prochain collectif budgétaire. Et puis un président ça doit avoir une vision, ça doit donner des directives. Et là, il n'y a pas de direction, pas d'orientation. Aucun grand projet n'a démarré. Ça m'inquiète et ça inquiète le monde économique. En fait, il faut le suivre sur les réseaux sociaux pour savoir ce qu'il fait.”
 

Édouard Fritch : “La priorité c'est de diriger le Pays en étant sur place”

Président pendant 8 ans et 8 mois entre le 12 septembre 2014 et le 12 mai 2023, sachant qu'il a été élu sous la bannière de son nouveau parti le Tapura huiraatira lors des élections territoriales d'avril 2018
 
Être élu président de la Polynésie française pour la première fois, c’est se confronter au principe de réalité. Même si vous aviez l’expérience pour avoir été ministre et même vice-président de Gaston Flosse, comment avez-vous vécu votre toute première année de mandature ?
 
C'était une situation un peu compliquée puisque je suis arrivé au pouvoir sans majorité. Rappelez-vous, c'était à la suite de l'éclatement du Tahoera'a Huiraatira lorsqu’il a fallu que je compose le gouvernement et que je n’ai pas pu obtenir d’accord avec Gaston Flosse. Donc je suis resté pratiquement jusqu’en 2015 sans majorité. Il a fallu que j'aille discuter avec les uns et les autres. Je me rappelle que c’est à partir de fin 2015, au moment du vote du budget, que j’ai réussi à avoir une majorité à l’assemblée qui m’a soutenue jusqu’en 2018. Parler de bilan, c’est un peu compliqué. Mais 2014 est une année intéressante parce que c’est une année de transit pour le pays et pour moi-même. Je prenais le relais de Gaston Flosse aux affaires du Pays avec une nouvelle équipe, avec un nouveau parti, et on est parti sur le programme du Tahoeraa huiraatira pour poursuivre le travail initié en 2013. Nous avons, tant bien que mal, réussi à redresser ce pays. Je n’ai pas fait de bilan à un an. Je n’ai pas fait ce que fait Moetai Brotherson parce que faire un bilan à un an comporte beaucoup de risques... le risque qu’il n’y ait pas grand-chose. S’il y a une chose que je n’ai jamais su faire, c’est construire un bilan à partir de rien. Maintenant, on peut toujours réussir à meubler un bilan mais il faut être réaliste. Le premier bilan que l’on attendrait – c’est ce qui a été dit et qui a coûté cher à l’ancienne majorité – ce sont les engagements sur le coût de la vie, l’emploi... Des engagements qui ont pu justifier le fait que la population ait eu envie de changer de majorité.”
 
Quels étaient les dossiers prioritaires auxquels vous souhaitiez vous attaquer, en 2014 ?
 
“C’est la relance économique. Rappelez-vous, en 2013 lorsque nous sommes arrivés, les caisses étaient pratiquement vides. Il a fallu lancer un train d’impôts - ce que Gaston Flosse a eu le courage de faire puisqu’on a touché pratiquement à tous les impôts importants tels que la CST... Mais pour justifier ces mesures, il fallait, derrière, que je relance la commande publique, l'emploi ; qu'on reparte à la conquête des entreprises parce que sans elles, on ne peut pas faire grand-chose. Ce sont elles qui créent l'emploi, ce n'est pas l'administration. Ça a pris beaucoup de temps pour regagner leur confiance. Ce n'est pas la première année. La confiance, je l'ai obtenue en 2017, c'est-à-dire après pratiquement quatre ans de gouvernance. C'est un peu le risque que prend Moetai aujourd'hui avec ses comportements pas très compréhensibles vis-à-vis du monde économique.”
 
Quels sont les dossiers ou les événements que vous n'aviez pas anticipés pendant cette première année ?

“Je pense – toujours pareil – aux crises sanitaires. Le chikungunya rappelez-vous, c'était 2015, et c'était la première crise sanitaire sévère que nous avons connue ici. Ça vous tombe sur la figure sans qu'on l'ait prévu. On n'a pas de stratégie classique de combat contre ce type de virus. Ça a été la même chose avec le Covid.”
 
Au bout d'un an d'exercice, le temps passe-t-il trop vite ou au contraire trop lentement ? On y prend goût ou on a envie de raccrocher et retourner dans l'anonymat ?
 
“Le temps ne passe pas si vite que ça lorsqu'on prend en main un Pays en difficulté. Je n'avais pas 25 milliards dans les caisses comme mon successeur aujourd'hui. Le temps a été long parce qu'il a fallu cravacher et attendre les premiers bons résultats. Au bout de la première année, je me rappelle que c'était comme si on était encore en train de labourer le terrain et qu'on n'avait pas encore commencé à planter. Mais cette première année nous a mis en confiance parce que je crois que si on ne rencontre pas de difficulté dans ce genre de mission au départ, on n'a sûrement pas le plaisir de se relever derrière ou d'être heureux du résultat obtenu. Il faut passer par la souffrance.”
 
Quel regard portez-vous sur la première année de mandature de Moetai Brotherson ?
 
“Je suis très perplexe et j'ai peur pour mon pays. Parce qu'après tout ce que je viens de dire, il faudra beaucoup, beaucoup, beaucoup de temps pour reconstruire derrière. Et j'ai l'impression que Moetai Brotherson ne se rend pas compte des responsabilités qu'il a et qu'il prend les choses un peu à la légère. Dans quel monde vit-il ? Il bouge beaucoup, il voyage beaucoup. Même à des moments où on a besoin plus que jamais de l'avoir au pays. Être président, c'est être aux côtés des populations, des gens qui ont des difficultés, sinon, on ne remplit pas son rôle. Il faut être présent. La priorité c'est de diriger le Pays en étant sur place. Il vit sur notre semence. Il cueille les fruits que nous avons plantés. Il ne récolte pas ce qu'il a semé et il ne donne pas l'impression de semer. Au contraire, il taille ce que nous avons planté.”
 

Rédigé par Stéphanie Delorme le Jeudi 16 Mai 2024 à 20:00 | Lu 5322 fois