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Tourner un film à Mayotte, "impossible" mais nécessaire


Photo d'illustration - Ali AL-DAHER / AFP
Photo d'illustration - Ali AL-DAHER / AFP
Paris, France | AFP | vendredi 17/03/2022 - 23:00 UTC-9 | 590 mots

par Francois BECKER

C'est peut-être le dernier département de France où aucun long-métrage n'avait jamais été tourné. Pour "Tropique de la violence", un réalisateur a posé sa caméra à Mayotte, avec l'envie de "combattre l'indifférence" dans laquelle l'île s'enfonce.

Le film, en salles mercredi, est une adaptation du roman à succès de Nathacha Appanah. Il raconte l'histoire de Moïse, un enfant d'origine comorienne, débarqué sur une plage de Mayotte et confié par sa mère à une habitante, blanche, de l'île.

A la mort de cette dernière, Moïse, devenu adolescent, sombre et rejoint un bidonville où règne une bande de garçons accros au "chimique", une drogue artisanale qui fait des ravages. Seule l'arrivée d'un travailleur social dévoué (Dali Benssalah) pourra le sortir de ce cercle vicieux. A moins qu'il ne soit déjà trop tard, sur cette île en proie au racisme, à la pauvreté et à la violence.

"Avant de faire ce film, je ne savais rien de Mayotte, même pas la situer sur une carte", reconnaît le réalisateur, Manuel Schapira, à propos de ce département français de l'Océan indien, entre Madagascar et la côte est-africaine.

La population y est particulièrement jeune et la situation marquée par des affrontements récurrents entre jeunes de quartiers rivaux ou contre les forces de l'ordre, ainsi qu'une immigration irrégulière importante en provenance des îles des Comores voisines. Autant de questions qui transparaissent derrière l'histoire de Moïse.

- "Impossible" mais "obligé" -
"En arrivant là-bas, tu découvres un endroit que tu ne peux pas imaginer", avec une partie de la population vivant dans des bidonvilles, décrit M. Schapira, pour qui la question de la légitimité de tourner, en tant que métropolitain, ne se pose pas. "Il fallait faire un film, c'était nécessaire, obligé".

Sur place, contrairement à La Réunion, dont les paysages sont prisés des cinéastes, rien n'est prévu. Et pour cause, "il s'agit a priori du premier film de fiction à y être tourné", précise le réalisateur, qui a réservé aux bidonvilles de Mayotte puis aux autres habitants de l'île ses premières projections.

"On nous a tout de suite dit que c'était impossible. Une île trop chère, une situation explosive, trop de problèmes de sécurité", résume-t-il. "Mais, il était impossible pour nous de raconter Mayotte ailleurs".

Une grosse partie du travail a été le casting, avec le recrutement de jeunes venus de toute l'île, dont des mineurs isolés regroupés dans des bandes pour survivre, qui donnent l'une de ses principales forces au film, sa vérité. Une partie des scènes a été tournée dans le bidonville de Kaweni, le principal de l'île.

Le chef de la bande, Bruce, est interprété par Fazal Bacar-Moilim, un jeune Mahorais qui ne savait ni lire ni écrire au début du tournage, et s'est présenté "complètement défoncé au chimique", avant de se révéler devant la caméra, raconte le réalisateur.

Le personnage principal, Moïse, est quant à lui interprété par un jeune acteur débutant venu de région parisienne, Gilles-Alane Ngalamou Hippocrate. Au collège en "sport-études", ce fan de foot et de cinéma s'ennuie ferme pendant le confinement et passe le casting.

A Mayotte, pendant le tournage, il s'est coulé dans un environnement à mille lieux de son quotidien. Autant que par ses lectures, c'est en échangeant avec les autres acteurs, mahorais, qu'il a pu se fondre dans leur bande.

"Quand on arrive à Mayotte, on n'a pas l'impression que c'est un département français", explique le jeune acteur, aujourd'hui en classe de troisième, encore frappé par l'état des routes ou la pauvreté. "La jeunesse y est mal orientée, mal encadrée, et surtout livrée à elle-même".

le Vendredi 18 Mars 2022 à 06:51 | Lu 317 fois