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Recalibrer la stratégie Indo-Pacifique française vers plus de pragmatisme


L'Institut français des relations internationales a révélé dans un rapport que la France devrait “clarifier” sa stratégie Indo-Pacifique. Crédit photo : Etat-major des armées.
L'Institut français des relations internationales a révélé dans un rapport que la France devrait “clarifier” sa stratégie Indo-Pacifique. Crédit photo : Etat-major des armées.
Tahiti, le 12 octobre 2023 - Une stratégie Indo-Pacifique française à “recalibrer” vers une approche plus “pragmatique” vis-à-vis de la réalité de la région ? C'est ce que préconise l'Institut français des relations internationales (Ifri) dans un rapport sorti au début du mois d'octobre. Selon l'étude, la France devrait abandonner sa volonté d'être “une puissance d'équilibre” entre la Chine et les États-Unis pour se ranger derrière son allié américain, tout en augmentant sa puissance militaire dans la région.
 
La stratégie Indo-Pacifique de la France à “recalibrer” pour adopter “une posture plus pragmatique” ? C'est ce que préconise l'Institut français des relations internationales (Ifri), qui est un centre indépendant de recherche, d'information et de débat sur les grandes questions internationales. En effet, dans la collection du numéro d'octobre du magazine Focus stratégique, l'Ifri a dévoilé une longue étude sur la position de la France dans cette partie du monde, où “la rivalité sino-américaine a atteint son paroxysme”. Avec le pacte de sécurité Aukus, signé entre les États-Unis, l'Australie et le Royaume-Uni, la posture de la France et ses limites et contradictions diplomatico-militaires ont été mises en évidence. Difficile pour Paris de continuer à maintenir son équilibre dans ce contexte, l'Ifri souligne même qu'un “fossé” se creuse entre les “ambitions” affichées et le “niveau d'engagement opérationnel dans la région”. C'est pourquoi le rapport plaide pour ce “recalibrage”. Qui plus est, alors que les menaces pour les intérêts français et européens se multiplient dans quatre zones à haut risque de conflit, comme le “le détroit de Taiwan, la mer de Chine méridionale, le pourtour de la péninsule coréenne et le nord de l'océan Indien (autour de la question iranienne)” (lire encadré : Des risques potentiels multiples pour la France). “Les enjeux de sécurité maritime, de sécurité environnementale et de gestion des communs (océans, espace), qualifiés de risques de sécurité non traditionnels, sont par ailleurs déjà sources de tensions croissantes et constituent des facteurs de conflit à moyen terme”, écrit d'ailleurs l'Ifri dans son étude.
 
D'une stratégie “idéaliste”...
 
La stratégie Indo-Pacifique actuelle de la France se décompose en plusieurs objectifs, comme “protéger ses intérêts souverains”, “réduire les risques d'instabilité dus aux tensions interétatiques, à l'expansion chinoise et aux risques transversaux” mais également “peser sur l'équilibre stratégique de la région en s'appuyant sur les nations de puissance d'équilibre et de troisième voie” après les États-Unis et la Chine. Et pour mener à bien sa stratégie, la France a de sacrés arguments comme de nombreux territoires insulaires et maritimes – comme la Polynésie, mais également la Nouvelle-Calédonie ou encore Wallis-et-Futuna pour le Pacifique, La Réunion dans l'océan Indien, sans compter de nombreux partenaires locaux – avec des forces militaires déjà positionnées.
 
Pourtant, malgré cela, l'Ifri souligne que Paris doit encore clarifier sa position diplomatique, parfois “mal comprise et qui l'enferme dans l'étau sino-américain” tout en mettant en adéquation ses “ambitions et ses moyens, toujours insuffisants” et en “renforçant son ancrage régional, notamment par la clarification de ses relations à ses territoires outre-mer” (lire encadré : Réaffirmer sa position avec ses territoires outre-mer). L'étude qualifie même la stratégie actuelle de la France dans cette région d’“idéaliste”, conseillant Paris d'abandonner ses ambitions pour une approche plus “pragmatique”.
 
...vers une stratégie plus “pragmatique
 
Car oui, selon l'Ifri, la France devrait abandonner sa volonté d'être une troisième puissance, pour une stratégie plus claire et plus en adéquation avec la réalité actuelle. Stratégie qui, selon l'institut, serait donc de se ranger du côté des États-Unis. “Cette posture de clarté permettrait à la France de s’associer à des initiatives ou regroupements pertinents et efficaces”. Outre ce premier point, l'Ifri préconise également à Paris de “renforcer” ses forces militaires dans ses territoires outre-mer, comme le RSMA. “La posture de défense en Indo-Pacifique va s'appuyer sur une montée en puissance capacitaire, une réforme de la gouvernance (...) ainsi qu'une densification et un renforcement de ses points d'appui aéromaritimes, indispensables à la crédibilité de l'action des forces armées dans la région.” Un vrai travail de sape donc, permettrait à la France de recrédibiliser son approche, et qui aurait le mérite de réconcilier intérêts souverains et intérêts de puissance en positionnant Paris comme un “acteur constructif” de l'Indo-Pacifique.
 

Réaffirmer sa position avec ses territoires outre-mer

 Le rapport de l'Ifri conseille à la France de clarifier sa position avec ses territoires outre-mer. Sur ce point, l'étude fait notamment référence aux relations parfois tendues avec la Nouvelle-Calédonie et son indépendance. L'Ifri écrivant même que “la France devrait, enfin, aborder son histoire coloniale avec honnêteté et transparence dans la région, car sa légitimité à agir et sa crédibilité dans l’Indo-Pacifique découlent en grande partie de ses territoires ultramarins. Cela permettrait à Paris de mieux assumer sa position dans cette région et enverrait un signal positif au ‘Sud global’, largement séduit par les rhétoriques anti-occidentales de la Chine et de la Russie”. Ainsi, l'Ifri préconise à la France de renforcer la coordination avec ses collectivités d'outre-mer mais également de repenser leur mode de représentation dans les organisations régionales et internationales.
 

Des risques potentiels multiples pour la France

Carte de l'organisation en matière de gouvernance à l'échelle de l'Indo-Pacifique. Crédit photo : CESM.
Carte de l'organisation en matière de gouvernance à l'échelle de l'Indo-Pacifique. Crédit photo : CESM.
Avec les nombreuses zones de conflits à haut risque, la question se pose sur les conséquences qui découleraient si des affrontements venaient à éclater. “Ces crises potentielles en Indo-Pacifique impacteraient fortement le transport maritime, l’approvisionnement énergétique et le flux numérique et poseraient à la France a minima un triple défi : la protection de ses territoires ultramarins et de ses ressortissants, la sécurisation des flux maritimes ainsi que la crédibilité de son rôle de puissance au sein de l’Indo-Pacifique et plus largement la préservation de son statut sur l’échiquier international”, explique le rapport. En effet, l'Indo-Pacifique est crucial, puisque 80% du commerce mondial transite dans cette zone, tout comme un grand nombre d'hydrocarbures à destination de l'Europe. Le flux de données numériques pourrait également pâtir de ces hypothétiques crises. En effet, l'Asie est essentielle dans les communications numériques. Sur les 450 câbles sous-marins posés dans le monde (99% des communications internet passent par ces câbles), pas moins de 44 reposent sous la mer de Chine méridionale et orientale. Des perturbations sur les zones de pêche seraient également à prévoir.
 

Rédigé par Thibault Segalard le Jeudi 12 Octobre 2023 à 17:50 | Lu 2114 fois