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Quotas d’importation : les agriculteurs interpellent le Pays


Le syndicat dénonce un “scandale” et une “concurrence déloyale” vis-à-vis de la production locale (Crédit : Anne-Charlotte Lehartel).
Le syndicat dénonce un “scandale” et une “concurrence déloyale” vis-à-vis de la production locale (Crédit : Anne-Charlotte Lehartel).
Tahiti, le 12 mars 2026 - Deuxième conférence de presse en moins d’une semaine pour le Syndicat des agriculteurs de Polynésie (SAP), désormais prêt à manifester contre la perspective de levée des quotas d’importation des fruits et légumes. Si certains vont jusqu’à demander la démission du ministre de l’Agriculture, la prochaine étape devrait prendre la forme d’une rencontre avec les instances économiques et agricoles du Pays, la semaine prochaine. Pour le SAP, “l’enjeu, c’est l’avenir des agriculteurs”. Sollicité, le ministère a tenu à “rassurer” les professionnels et la population dans un communiqué.
 

Les inquiétudes s’accumulent. Après avoir dénoncé le projet de loi du Pays étoffant la liste des restrictions sur les pesticides il y a quelques jours, le jeune Syndicat des agriculteurs de Polynésie (SAP) a tenu une deuxième conférence de presse, ce jeudi, à Papara. En cause : la tenue prochaine d’une réunion interministérielle qui doit statuer sur la levée des quotas d’importation des fruits et légumes.
 

“Concurrence déloyale”


Un “non-sens” pour la quinzaine de professionnels en présence, dont l’ancien ministre Kalani Teixeira. “C’est incompréhensible et contradictoire pour un gouvernement qui prône la souveraineté alimentaire. Dans les faits, on n’y est pas : on parle de libérer l’importation totale et je ne comprends pas les motifs. On a l'impression que le gouvernement favorise la grande distribution. La conférence agricole existe depuis 50 ans pour protéger la production locale, et on la balaie d’un revers de la main ?”, s’étonne le vice-président par intérim du syndicat, qui entrevoit le risque d’une aggravation de la dépendance alimentaire, qui serait de l’ordre de 75 % aujourd’hui. Il souligne par ailleurs le contexte géopolitique international, la guerre au Moyen-Orient étant associée à une hausse du prix du pétrole et du fret, de mauvais augure pour la cherté de la vie... jusqu’au Fenua.
 
Pour le syndicat, le “scandale” porte aussi sur l’importation de produits traités avec des substances interdites en Polynésie française. Face à cette “concurrence déloyale”, le SAP demande un moratoire sur l’interdiction des néonicotinoïdes et du fipronil afin de protéger la saison de plantation en cours, le temps de trouver des alternatives économiquement viables et techniquement prouvées. Il préconise la tenue d’un colloque sur l’agriculture à l’assemblée de la Polynésie française “avant toute ouverture de quotas”, la mise en place de “clauses miroirs” pour protéger les consommateurs et les producteurs locaux, ainsi qu’un débat sur les limites maximales de résidus (LMR) des produits importés. En 2019, les résultats des analyses de résidus de pesticides étaient d’ailleurs bien plus favorables aux produits locaux, respectueux des normes sanitaires à 95 % contre 81 % pour les produits importés, d’après les tests réalisés par la Direction de l’agriculture (DAG), qui est “actuellement en proie à une crise interne” et dont le syndicat interroge au passage “la légitimité des décisions”.
 

​“Maintenant, il faut agir”


Déjà confrontés aux aléas climatiques, les exploitants interrogés s’opposent à l’ouverture des vannes des importations, craignant de voir s’accroître les difficultés à écouler leurs productions et diminuer les emplois. C’est le cas de Tony Teinaore, maraîcher à Taravao : “J’aime mon métier ! Nous sommes impactés par les décisions du Pays qui sont prises sans nous consulter. Je m’inquiète pour ma profession, ma famille et mes employés. Je suis aussi concerné par une perte de surface d’exploitation, car je vais bientôt passer de 3 à 2 hectares de terres domaniales en lien avec le projet de centre administratif, alors que j’avais demandé à monter à 5 hectares pour augmenter mes rendements et surmonter les pertes en cas d’intempéries.”
 
Grand exploitant à Afaahiti, Nelson Van Kam soutient le SAP dans ses revendications, tout en estimant qu’il faut globalement repenser l’agriculture locale. “L’agriculture, c’est une activité incertaine : ça sent mauvais, la crise est déjà là et elle est mondiale. On parle, mais maintenant, il faut agir ! S’il y a des importations, c’est parce que notre système est en retard. Plus on tarde, plus les magasins vont demander à lâcher les importations pour répondre à la demande des consommateurs. Il faut tous se mettre autour d’une table et réapprendre à produire en prenant en compte le changement climatique pour revenir à un bon équilibre. Si on produit moins, c’est aussi parce qu’on a perdu des producteurs et 20 % de surface de production. On n’a pas les bons outils pour produire davantage et on nous retire certains produits. Ça touche aussi bien les choux que les pota, les poivrons ou les tomates”, constate-t-il.
 

Vers une rencontre ?


“Le monde agricole est la dernière roue de la charrette” : un manque de concertation perçu comme un manque de considération qui mine le moral des agriculteurs, au point d’envisager “de venir avec nos camions et de la matière organique” pour manifester. Certains, dont le président par intérim du SAP, Apera Iorss, vont jusqu’à demander la démission du ministre de l’Agriculture, Taivini Teai (lire interview ci-dessous). Le vice-président du syndicat, Kalani Teixeira, ne soutient pas pour l’instant cette approche, privilégiant la voie du dialogue tout en rappelant que “le Service de développement rural doit être au service des agriculteurs, pas contre les agriculteurs”. Parmi les propositions citées, il suggère par exemple la création d’un label propre à l’agriculture raisonnée sur la base d’une charte environnementale et sociale.
 
Tous sont désormais dans l’attente d’une réunion avec les instances économiques et agricoles du Pays, qui pourrait intervenir la semaine prochaine. “On attend beaucoup de cette rencontre : l’enjeu, c’est l’avenir des agriculteurs”, conclut le SAP. 

Apera Iorss, président par intérim du SAP : “Des agriculteurs demandent la démission du ministre”

“Ce qui m’inquiète, c’est la disparition des agriculteurs locaux à moyen et long terme. Je suis inquiet pour mes enfants et pour tous les agriculteurs du territoire, tous ceux qui travaillent la terre. Je connais bien la conférence agricole pour y avoir participé pendant 20 ans : à aucun moment on a libéré totalement l’importation des produits. Je ne vois pas pourquoi ouvrir et risquer de se retrouver en surproduction. C’est aberrant ! Bloquer, ce n’est pas tellement notre but, mais si ça continue comme ça, on n’aura plus rien pour protéger nos cultures. On se décidera selon l’issue de la rencontre de la semaine prochaine. La plupart des agriculteurs demandent la démission du ministre de l’Agriculture, et j’en fait partie.”

Mise au point du ministère

Sollicité au sujet de ces tensions autour des quotas d’importation, le ministère de l’Agriculture, des Ressources marines et de l’Environnement a répondu dans un communiqué transmis aux médias en début de soirée, précisant “qu’aucun texte relatif à la mise en place de nouveaux quotas d’importation de fruits et légumes n’a été pris en Conseil des ministres”. Compte-tenu des “fortes incertitudes” à l’international, “le gouvernement de la Polynésie française réaffirme au contraire sa volonté de renforcer la production locale et de développer la souveraineté alimentaire du territoire”. Le ministre Taivini Teai “tient à rassurer” les producteurs, les professionnels du secteur et la population, assurant que “toute évolution éventuelle du cadre réglementaire serait, le cas échéant, conduite dans un esprit de concertation avec les acteurs concernés et dans la plus grande transparence”. Le ministère conclut en suggérant de “se référer exclusivement aux communications officielles”.

Rédigé par Anne-Charlotte Lehartel le Jeudi 12 Mars 2026 à 18:47 | Lu 773 fois