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Polynésiens de l'ouest du Pacifique, les cousins oubliés


Mary Walworth et Leisavi, une locutrice du Fakamae dans le village de Vaitini, Emae, Vanuatu, 2019. Crédit: Mary Walworth et Aymeric Hermann, 2022.
Mary Walworth et Leisavi, une locutrice du Fakamae dans le village de Vaitini, Emae, Vanuatu, 2019. Crédit: Mary Walworth et Aymeric Hermann, 2022.
Tahiti, le 5 janvier 2023 - Le peuplement de l'est du Pacifique par les Polynésiens qui a commencé il y a environ mille ans est un fait attesté, même s'il recèle encore bien des mystères. Fait moins connu, des migrations polynésiennes ont aussi eu lieu vers l'ouest du Pacifique. Contrairement à leurs cousins de l'est qui sont arrivés dans des îles inhabitées, ces Polynésiens de l'ouest se sont établis dans une région qui était déjà occupées par des populations qui, comme eux, descendaient des premiers Austronésiens installés dans la région. Ces sociétés de l'ouest ont été beaucoup moins étudiées que les sociétés orientales et c'est pour pallier ce manque de données que l'archéologue Aymeric Hermann et la linguiste Mary Walworth en ont fait l'objet de recherches collaboratives.

On désigne couramment par Polynesian Outliers les sociétés polynésiennes de l'ouest du Pacifique, car bien qu’elles soient affiliées historiquement et culturellement à l'ensemble polynésien, ces communautés sont en fait installées dans les archipels peuplés par d’autres sociétés océaniennes, de ‘Uvea (îles Loyautés) au sud jusqu’à Nukuoro (îles Caroline) au nord, en dehors donc du fameux triangle polynésien, cette région de l'est du Pacifique s'étendant de Hawaii au nord, à Aotearoa (Nouvelle-Zélande) au sud-ouest et Rapa Nui (Île de Pâques) au sud-est est traditionnellement associée à l'ensemble culturel et linguistique polynésien. Le “triangle” a été peuplé depuis les îles du Pacifique central (notamment Tonga et Samoa) entre 1 000 et 1 300 de notre ère.

On dénombre environ 18 sociétés polynésiennes de l'ouest du Pacifique à l'heure actuelle. “Il y en a probablement d'autres qui ont disparu. On connaît en tout cas 18 de ces sociétés où la langue, les concepts religieux, la cosmogonie, les institutions socio-politiques et les pratiques culturelles sont au moins en partie d’origine polynésienne. Toutes ont été en interaction plus ou moins fortes avec leurs voisins océaniens, ce qui les différencie beaucoup des autres Polynésiens”, précise Aymeric Hermann. Si l’on prend en compte ces Outliers, la moitié des langues polynésiennes sont en réalité parlées en dehors du triangle.
 

Carte de l'ouest du Pacifique avec les Polynesian Outliers indiqués en rouge. Crédit: Mary Walworth et Aymeric Hermann, 2022.
Carte de l'ouest du Pacifique avec les Polynesian Outliers indiqués en rouge. Crédit: Mary Walworth et Aymeric Hermann, 2022.
Le partage colonialiste du Pacifique

L'existence même de ces sociétés d'origine polynésienne dans des zones traditionnellement nommées Mélanésie et Micronésie peut paraître une anomalie. Mais le découpage du Pacifique en trois entités distinctes (Mélanésie, Micronésie et Polynésie) “est une invention de l’officier Dumont-D'Urville”, rappelle l'archéologue. “C’est un héritage de l’époque colonial fondé sur des généralités et des présupposés raciaux, les Mélanésiens étant d’abord considérés dans le même groupe que les aborigènes d’Australie, en tant que 'populations noires du Pacifique', et bien sûr cela ne correspond pas à l’histoire complexe et aux systèmes culturels très diversifiés dans ces régions. D’une part l’histoire culturelle ne se lit pas dans la pigmentation de la peau, et, par ailleurs, les régions dites mélanésienne et micronésienne ne représentent pas une unité culturelle et linguistique, en tout cas pas au même titre que la Polynésie”, précise-t-il.

Car les langues polynésiennes, où qu'elles soient parlées, sont remarquablement proches les unes des autres. Cet air de famille était évident dès que les premiers linguistes se sont penchés sur ces langues, selon Mary Walworth : “Aujourd'hui on sait que les langues du Vanuatu, de Fidji ou de Nouvelle-Calédonie sont des langues océaniennes, qui sont les cousines des langues polynésiennes. Mais pour les premiers chercheurs ces langues du centre et de l'ouest du Pacifique apparaissaient très différentes les unes des autres. Il a fallu faire beaucoup de recherche pour les apparenter et les relier entre elles. En revanche, pour les langues polynésiennes, il était tout de suite évident qu'elles descendaient d'une langue-mère commune. Et pour les Outliers, on a vu très vite que ces populations parlaient des langues polynésiennes”.

Le berceau culturel et les innovations polynésiennes

Comme leurs cousines de l'est, les langues polynésiennes parlées dans l'ouest du Pacifique prennent leurs racines dans les archipels actuels de Samoa, Tonga et Wallis-et-Futuna. Ce que les chercheurs appellent la Polynésie occidentale (à ne pas confondre avec le Pacifique occidental), c'est-à-dire la partie la plus à l'ouest du triangle. Cette aire a été peuplée par des populations océaniennes, descendantes des navigateurs austronésiens en provenance de l'actuel Taïwan, il y a environ 3 000 ans, dans la continuité du peuplement des îles Salomon, du Vanuatu, de la Nouvelle-Calédonie, et des îles Fidji. “Au sein de cet espace précis il y a eu, à un moment plus récent, des innovations qu'il n'y a pas eu ailleurs [en Océanie]. Des créations culturelles nouvelles sont apparues tant au niveau linguistique que dans les organisations socio-politiques, dans le rapport au sacré, dans les manières de penser le monde, qui sont très particulières aux sociétés polynésiennes”, rappelle l'archéologue.

L'apparition des premières sociétés qui parlaient la langue-mère des langues polynésiennes, le Proto-Polynésien, est difficile à dater, mais il est désormais certain que les Polynésiens ont peuplé l'est du Pacifique (dont l’actuelle Polynésie française) à partir de ce berceau culturel il y a un millénaire environ, et ce, de manière assez rapide puisque le dernier territoire à être peuplé est celui de Aotearoa/Nouvelle-Zélande il y a environ 750 ans. Avec ces migrations, ont été exportés tous ces traits culturels et linguistiques à travers tout l'est du Pacifique. ”Ces innovations spécifiques ont été héritées un peu partout à peu près à la même époque”, résume le chercheur. Sur les sept siècles qui ont suivi, les différentes sociétés polynésiennes ont eu le temps de se différencier, de créer des identités propres, tout en conservant beaucoup de traits communs. C'est, selon Aymeric Hermann, l’une des explications de la relative mais remarquable homogénéité des cultures et des langues polynésiennes.

Carte présentant les langues mères reconstruites pour le sous-groupe océanien et leur répartition dans le Pacifique. Crédit: Mary Walworth et Aymeric Herman, 2022.
Carte présentant les langues mères reconstruites pour le sous-groupe océanien et leur répartition dans le Pacifique. Crédit: Mary Walworth et Aymeric Herman, 2022.
L'homogénéité polynésienne et le plurilinguisme de l'ouest du Pacifique

Une autre explication de cette homogénéité tient probablement, selon les deux chercheurs, aux caractéristiques mêmes de l'organisation politique des sociétés polynésiennes. “L'apparition des grandes chefferies polynésiennes, qui réunissaient souvent plus de gens que les chefferies traditionnelles de l'ouest du Pacifique, a permis cette homogénéité plus importante à la fois culturelle et linguistique”, explique Mary Walworth. “Chez les Polynésiens, les ensembles socio-politiques traditionnels pouvaient concerner des territoires très vastes, parfois sur plusieurs îles comme à Tonga ou à Hawai’i par exemple. La logique voudrait que des langues et des cultures géographiquement isolées les unes des autres divergent rapidement, mais ce n'a pas été le cas”, poursuit la linguiste. La rapidité du peuplement associé à des organisations sociopolitiques à grande échelle sont des facteurs favorisant cette homogénéité relativement marquée. À l'inverse dans l'ouest du Pacifique, même si les îles sont parfois plus grandes et plus rapprochées, on trouve une diversité culturelle beaucoup plus forte. “Il y a une volonté de se différencier d'une île à l'autre, d'une vallée à l'autre”, explique-t-elle.

 "Il faut bien comprendre que dans l'ouest du Pacifique, tout le monde ou presque parle plusieurs langues. Au Vanuatu, par exemple, il y a un très fort taux de plurilinguisme. Chaque village possède sa propre langue et, suite aux mariages par exemple, un couple est souvent bilingue. Les enfants vont hériter des deux langues et en acquérir encore une autre par mariage. À cela s'ajoute les langues officielles, les langues véhiculaires [langues d'échanges, ndlr], la langue de l'école, etc. Ce plurilinguisme très élevé dans l'ouest du Pacifique ne se retrouve pas forcément de manière aussi prononcée dans l'est”, précise Mary Walworth. Les sociétés polynésiennes de l'ouest du Pacifique, notamment celles des Vanuatu, ont d'ailleurs hérité de ces capacités plurilingues et leurs membres sont souvent locuteurs de plusieurs autres langues océaniennes en plus de leur langue polynésienne.

Des navigations polynésiennes vers l'ouest

S'il est hautement probable que les populations polynésiennes de l'ouest du Pacifique sont originaires de la même zone que celles de l'est, il est difficile de savoir avec certitude si les deux mouvements de migration, vers l'est et vers l'ouest, ont eu lieu à la même période. Pour l'archéologue, c'est tout de même une hypothèse de travail. “En tout cas, c'est la mienne”, précise-t-il. “En archéologie, on manque clairement de données sur ce point. Les rares datations qu'on a pour les premières installations de Polynésiens dans l'ouest du Pacifique, à Tikopia par exemple, tendent à faire remonter le début de la phase d'installation vers 1 100-1 200 de notre ère. Mais c'est loin d'être confirmé pour les autres Polynesian Outliers”.

C'est pour pallier ces données vacantes que la collaboration avec des linguistes peut-être particulièrement fructueuse pour un archéologue. “On travaille d'ailleurs avec les archéologues pour essayer de mettre au point de nouveaux outils pour nous aider à répondre à [ce genre] de questions”, explique Mary Walworth. Plus précisément, les deux chercheurs essaient d'utiliser les données archéologiques disponibles pour aider à dater l'arbre phylogénique des langues océaniennes. Le terme de phylogénie se rapporte à l'idée selon laquelle des langues, comme des espèces vivantes, évoluent à partir d'un ancêtre commun. En biologie, tout comme en linguistique, la manière classique de représenter cette évolution est un arbre, avec sa base unique et ses ramifications, à l'image d'un arbre généalogique.
 

Arbre des langues-mères océaniennes reconstruites. Crédit: Mary Walworth et Aymeric Herman, 2022.
Arbre des langues-mères océaniennes reconstruites. Crédit: Mary Walworth et Aymeric Herman, 2022.
Les Outliers, terrain de recherche collaboratif

Toutes les langues océaniennes, y compris les langues polynésiennes, ont un ancêtre commun. Le travail collaboratif des chercheurs consiste donc à essayer de dater l'apparition des différentes ramifications de ses descendants. Aymeric Hermann détaille : “Pour le Proto-Pacifique central, par exemple, la langue parlée à la fois par les ancêtres des Polynésiens et des Fidjiens actuels, on sait que le début de la séparation date d'il y a 3 000 ans environ lorsque leurs ancêtres débarquent dans ces îles. Cela nous permet de fixer un point de départ à partir duquel on peut estimer les séparations entre les différentes branches de l'arbre. Notre travail de recherche en ce moment avec Mary est d'essayer d'appliquer ça aux Outliers et d’estimer à quelle époque ces îles ont été peuplées. C'est ce qu'on a présenté lors du colloque de linguistique à Tahiti en septembre”.

Pour les deux chercheurs, le Pacifique est un terrain particulièrement propice à ce genre de collaboration. “Dans les îles du Pacifique, les phénomènes culturels et les dynamiques écologiques se déroulent dans des espaces plus individualisés que sur un continent par exemple. En conséquence, on peut utiliser l'ethnographie, la linguistique et l'archéologie pour étudier un même phénomène, en obtenant des résultats concordants et complémentaires. Par exemple, si on veut étudier la pêche ou les religions anciennes, la linguistique nous donne l'histoire des mots, l'ethnographie le sens des concepts et l'archéologie montre les sites et l'utilisation concrète de ses concepts. Pour un archéologue, c'est une aide incroyable”, explique Aymeric Hermann.

Les 18 sociétés Outliers pourraient bénéficier de cette approche conjointe. Les populations de chaque Outlier s'élèvent à quelques centaines de personnes au plus. Certaines de ces sociétés sont très isolées : “On peut globalement distinguer les populations au nord qui sont plus isolées sur des îles, souvent des atolls, où ils sont la seule population et celles du sud qui sont souvent sur des îles plus grandes où vivent aussi des populations non-polynésiennes”, explique l'archéologue. Même dans ce dernier cas, cependant, les espaces des différentes langues sont très différenciés. “Sur l'île de Emae [au centre du Vanuatu, ndlr], par exemple, on a trois langues dont une seule polynésienne. Les deux villages qui parlent le fakamae, la langue polynésienne, sont clairement distincts des autres. Les espaces linguistiques sont très définis, même s'il existe des emprunts linguistiques entre les langues”, explique Mary Walworth, qui a documenté et étudié cette langue.

Arbre résumant les relations historiques entre les langues polynésiennes (d'après Marck, 2000 et Walworth, 2014).
Arbre résumant les relations historiques entre les langues polynésiennes (d'après Marck, 2000 et Walworth, 2014).
Des sociétés en échange constant

Ce phénomène ne doit pas laisser imaginer que les populations polynésiennes de l'ouest soient restées complètement à l'écart des autres populations. “Au contraire, ce qui est assez caractéristique des Outliers en contact avec d'autres populations océaniennes, c'est que les populations se sont métissées, la culture matérielle est très marquée par les emprunts aussi, mais les langues beaucoup moins”, explique la linguiste.

Globalement dans l'ouest du Pacifique, le patrimoine linguistique reste plus facilement isolé que le patrimoine génétique ou culturel. C'est aussi une caractéristique liée à l'histoire de la région. Au Vanuatu, par exemple, ce sont bien des navigateurs austronésiens qui se sont installés il y a environ 3 000 ans. Ce sont les mêmes ancêtres que ceux des Polynésiens. Mais, très peu de temps après sont arrivées des populations originaires de Papouasie/Nouvelle-Guinée. Génétiquement, l'héritage des Ni-Vanuatu [les habitants du Vanuatu, ndlr] est globalement plus du côté Papou que du côté Austronésien”, détaille Aymeric Hermann. Les langues austronésiennes se sont maintenues, en revanche, et toutes les langues parlées dans la région sont des langues austronésiennes. “Il n'y a pas une langue d'origine papou parlée au Vanuatu ou en Nouvelle-Calédonie, mais il en reste peut-être des traces, on travaille là-dessus”, insiste Mary Walworth.

Au niveau culturel, là aussi, il y a eu des influences réciproques entre les différentes populations présentes, selon Aymeric Hermann : “Il y a clairement une mixité culturelle dans cette région. Toutes les traditions autour de l'exploitation des dents circulaires de cochon, par exemple, qu'on retrouve même dans les Outliers polynésiens. Ce sont clairement des emprunts, des héritages des cultures papous. On le voit aussi dans les ornements qui proviennent de ce qu'on appelle l'Océanie Proche [Papouasie/Nouvelle-Guinée et Salomon de l’ouest, ndlr]”

Le grand “brassage” culturel de l'ouest

Les Polynesian Outliers ont donc participé au grand “brassage culturel” qui a eu lieu dans l’ouest du Pacifique, de manière beaucoup plus intensive que leurs cousins de l'est. “C'est à peu près le seul endroit dans le Pacifique, où l’on a toutes les populations d'Océanie, ou presque, en contact. On retrouve chez eux, des héritages papous, des créations locales et des héritages polynésiens”, explique l'archéologue, ce qui rend les sociétés polynésiennes de l'ouest si importantes à ses yeux de chercheurs. “Ce sont des systèmes culturels à chaque fois uniques, à chaque fois différents. Ils montrent à quel point les Océaniens, issus de cultures parfois très différentes, ont pu vivre et innover ensemble, grâce à des interactions fécondes à tous points de vue. Dans le centre du Vanuatu par exemple, les espaces de réunion avec des fonctions comparables peuvent être des marae, des places de danses, ou des maisons des hommes qui sont issues des traditions papoues. Tous ces espaces répondent à la fonction de réunion communautaire, même s'ils se manifestent différemment, on voit bien que c'est un héritage commun à tous les Océaniens”.

En retour, explique-t-il, les Polynésiens de l'ouest ont aussi influencé les autres populations océaniennes concernant la structure sociale, par exemple : “On retrouve parfois dans ces régions l’usage du concept de kainanga, cette manière typiquement polynésienne d'organiser l’administration d’un territoire et de plusieurs villages au sein d’un clan qui représente effectivement ou symboliquement une grande famille issue d’un ancêtre commun. Même si à la tête de ces clans il pouvait s’agir d’un conseil de chefs plutôt que d’un chef unique dont le statut est hérité comme c’est le cas typiquement en Polynésie”. Il ajoute : “à mon avis, chaque Outlier doit être étudié pour lui-même. Chaque situation historique précoloniale est différente, chaque dynamique sociale contemporaine est différente”.

Fouille archéologique d'un amas de coquillages consommés au cours des cinq derniers siècles dans le village polynésien de Tongamea à Emae, Vanuatu, 2018. Crédit: Aymeric Hermann, 2022.
Fouille archéologique d'un amas de coquillages consommés au cours des cinq derniers siècles dans le village polynésien de Tongamea à Emae, Vanuatu, 2018. Crédit: Aymeric Hermann, 2022.
“L'Océanie est une grande famille”

Pour les deux chercheurs, les Outliers ont beaucoup à nous apprendre. Selon Mary Walworth, ils montrent “la réalité des échanges à travers tout le Pacifique”. Il pourrait être en effet tentant d'imaginer que les populations échangeaient entre elles, les populations de l'est d'un côté, et les populations océaniennes non-polynésiennes de l'autre. Mais, les Outliers nous montrent que tel n'était pas le cas. “Les réseaux et les sphères d'échanges en Océanie allaient beaucoup plus loin et de manière beaucoup plus intense qu'on aurait pu imaginer il y a encore quelques décennies”, s'enthousiasme Mary Walworth. “De tout temps, les Océaniens ont été capables de se déplacer et d'interagir les uns avec les autres. Ce ne sont pas des sociétés isolées les unes des autres qui ne se comprennent pas. L'Océanie au sens large, c'est une grande famille”, ajoute Aymeric Hermann.

Les Outliers n'étaient pas non plus des populations isolées des autres sociétés polynésiennes, les contacts existaient entre ceux en-dedans et ceux en-dehors du triangle, particulièrement avec la Polynésie occidentale. “Il y a beaucoup de traditions orales communes entre des Outliers et la Polynésie occidentale qui montrent que ceux-ci n'ont pas été peuplés une fois et ensuite abandonnés. Les contacts et les échanges avec l'ouest ont été intentionnels et répétés au fil des siècles”, justifie l'archéologue.
Il existe même des traces possibles d'échanges avec la Polynésie orientale. Mary Walworth a ainsi mis en évidence des traits linguistiques traçant des échanges probables entre l’Outlier de Rennell, situé à l'ouest des îles Salomon, et Raivavae dans l’archipel des Australes.

La recherche contre la montre

Il n'en reste pas moins que les connaissances scientifiques à leur sujet sont encore assez maigres. Du point de vue archéologique, il y a eu des fouilles sur la moitié seulement de ses sociétés polynésiennes de l'ouest du Pacifique, essentiellement dans les années 1960-1980, signale Aymeric Hermann : “Les Outliers du centre du Vanuatu sont très mal connus et aucun travail de terrain n'avait été mené à Emae, ce qui a motivé le montage du projet sur place depuis 2018”. Les langues sont peu également peu ou très partiellement étudiées, ce qui motive le projet de Mary Walworth visant à comprendre leur rôle dans l'histoire des langues polynésiennes dans leur ensemble.

Le temps joue malheureusement contre les chercheurs pour approfondir les connaissances de ces populations polynésiennes de l'ouest du Pacifique. Tous les Outliers sont des langues en danger. Ces langues ont survécu pendant des siècles au contact avec d'autres langues plus nombreuses et très différentes, mais les dynamiques du monde moderne ne sont plus les mêmes. “Il y a toujours une ou deux langues dans une situation de domination qui étouffent les autres langues. La manière dont les langues se hiérarchisent au sein d'une société contemporaine est généralement destructeur pour les langues minoritaires, même dans un pays aussi plurilingue que le Vanuatu. De plus, un certain nombre de ces locuteurs vivent sur des atolls et sont donc menacés par le réchauffement climatique et la montée des eaux”, explique Mary Walworth qui ajoute : “ce n'est hélas pas spécifique aux Outliers. Ils subissent ce que subissent beaucoup d'autres langues du Pacifique qui ont des petits nombres de locuteurs et ne sont pas très bien documentées pour le moment, même si on essaye de rattraper le temps perdu”.
 

Antoine Launey


Mary Walworth

Mary Walworth dirige un groupe de recherche à l'Institut Max-Planck d'anthropologie évolutionnaire à Leipzig en Allemagne. Ses recherches portent sur les langues polynésiennes depuis une décennie, notamment en Polynésie française où elle travaille avec les communautés de Rapa Iti, Mangareva, Ra'ivavae, Rurutu, de plusieurs atolls des Tuamotu, et de Tahiti. Ses travaux se focalisent sur l'évolution des langues du groupe océanien et sur les relations socio-historiques entre les locuteurs de ces langues.

Aymeric Hermann

Aymeric Hermann est chargé de recherche au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) en France. Ses travaux dans les domaines de l'archéologie et de l'anthropologie historique des sociétés insulaires du Pacifique portent sur les cultures matérielles, les liens entre les activités techniques et les organisations sociales, la mobilité des sociétés polynésiennes dans le cadre des migrations et des échanges interinsulaires.

Bibliographie

- Hermann, A., Walworth, M., 2020. Approche interdisciplinaire des
échanges interculturels et de l’intégration des communautés
polynésiennes dans le centre du Vanuatu. Journal de la Société des
Océanistes
151, 239–262. https://doi.org/10.4000/jso.11963

- Walworth, M., Dewar, A., Ennever, T., Takau, L., Rodriguez, I., 2021.
Multilingualism in Vanuatu: Four case studies. International Journal of
Bilingualism
25, 1120–1141. https://doi.org/10.1177/13670069211023132

Rédigé par Antoine Launey le Vendredi 6 Janvier 2023 à 08:35 | Lu 3000 fois