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Poèmes bilingues pour deux amoureux de la Polynésie



Tahiti, le 29 décembre 2020 - "Poèmes de Polynésie et de coeur" de Patricia Bennel et la troisième réédition du recueil "Pehepehe no te tau" d'Isidore Hiro sont arrivées en librairies. Interview croisée.

"La langue tahitienne est une langue naturellement poétique"

Expliquez-nous l'origine de ce livre ?
Patricia Bennel : "J'ai toujours écrit de la poésie et des nouvelles, mais je n'avais jamais publié. Et c'est vrai que je suis à la retraite depuis 2016, donc j'ai eu du temps. Il y a eu pas mal de poèmes qui étaient inspirés par la Polynésie. Soit directement, car j'ai un livre en trois parties, avec les îles et les montagnes puis les gens, soit de façon plus générale mes ressentis. Mais il y a toujours l'inspiration polynésienne. Donc j'ai retravaillé ces textes en français et je me suis lancée un challenge. Je les ai traduits moi-même, très maladroitement, en tahitien (...). Le résultat n'était pas bon (...) mais après on a travaillé en co-traduction avec Isidore de la même façon quand il a voulu traduire ses poèmes tahitiens en français. Sans Isidore, j'aurais écrit du charabia en tahitien et je ne l'aurais pas fait éditer en bilingue. J'écrirai d'autres livres, mais je ne les traduirai pas car c'est un trop gros travail. Mais là c'est de la poésie. Et je trouve que la langue tahitienne est une langue naturellement poétique. Le mot "aroha" est un mot très fort, chargé de sens et poétique en lui-même. Il y a beaucoup de mots tahitiens qui sont poétiques en eux-mêmes. Ce recueil est inspiré de la Polynésie et il fallait qu'il soit en tahitien. La langue tahitienne peut tout dire, contrairement à ce que peuvent dire les imbéciles."
 
Cette traduction n'a donc pas été facile ?
Patricia Bennel : "Pas du tout, mais cela était passionnant car j'avais le nez dans le dictionnaire à chercher les nuances, le vocabulaire… Je me suis aperçue de tout ce que je ne savais pas et c'était un beau voyage."
 
Il y a un texte sur la colonisation, pourquoi ?
Patricia Bennel : "Cela fait 20 ans que je vis en Polynésie (...) et je suis choquée de voir qu'il y a des choses qui ne vont pas, qu'il y a des blessures qui sont liées à la colonisation. Je pense que toutes les colonisations sont de très mauvaises choses. Elles sont datées historiquement. On ne peut pas refaire le passé et je ne me sens pas responsable personnellement de ce qui s'est passé. Mais il ne s'agit pas de pleurer toute la journée ou de se détester. Au contraire, il faut mettre le doigt où cela fait mal et il faut dire les choses. Sur les retombées des essais nucléaires, sur le fait que les gens ont été privés de leur langue… En France aussi ça a été pareil avec le Breton par exemple. Et tout cela il faut le dire. Je crois que le renouveau de l'identité polynésienne, qui date déjà de Henri Hiro et Turo Raapoto, continue et s'accentue actuellement. Je trouve qu'on peut coexister, et même très bien, dans les deux cultures et dans les deux langues. Jean-Marius Raapoto disait que l'idéal serait que les gamins Polynésiens soient trilingues."
 
Vous parlez des montagnes comme des "anges", des "femmes qui veillent en silence". Pourquoi ?
Patricia Bennel : "Pour moi, les montagnes sont des entités et je parle avec les montagnes et elles me répondent. Je communique beaucoup avec la nature. Et je trouve que la nature est très forte en Polynésie. Il y a cette force, donc on devient forcément mystique, si on ne l'est pas déjà lorsqu'on est dans les îles polynésiennes. Quand on est comme cela, entre le ciel et la terre, on se rend compte de sa petitesse et de la force de la nature, du divin. Quand on habite dans un HLM je pense que c'est beaucoup plus difficile."
 
Le poème "J'aurais pu être vous" évoque ce ressenti ?
Patricia Bennel : "Celui-là est un texte beaucoup plus général et peut-être moins lié à la Polynésie que les autres textes du recueil. C'est l'idée que j'ai eu la chance d'avoir été élevée par des parents qui m'ont donné une éducation, qui m'ont traitée correctement. Et j'ai toujours beaucoup de compassion pour les gens qui ont vécu des horreurs, du fait qu'ils soient nés dans des conditions horribles."
 
Finalement, c'est un recueil rempli d'amour et de compassion ?
Patricia Bennel : "Oui car ce qui m'a frappée lorsque je suis arrivée en Polynésie, c'est la splendeur des paysages. Surtout que je suis venue à Moorea pour la première fois en 1992. Il n'y avait pas encore tous les murs en parpaings. Mais ce sont les gens. Je me suis dit que j'arrive chez les êtres humains. Ce n'est peut-être pas pour rien que les Marquises on les appelle la terre des Hommes. Tout comme les indiens en Amérique s'appelaient aussi les êtres humains. Je trouve que cela se perd un peu plus en ville, mais partout il y a le sens de la compassion, de l'entraide, du pardon aussi. J'ai été séduite par les Polynésiens, ils ne sont pas parfaits, ils ne sont pas tous merveilleux, mais il y a vraiment quelque chose d'exceptionnel dans ce pays."
 
Qu'est ce qui vous a le plus inspiré pour ces textes ?
Patricia Bennel : "La nature m'a beaucoup inspirée. Et puis il y a aussi les gens. "L'enfant", c'est un poème triste où il trouve refuge dans le rêve et s'identifie à un "'uru", à un arbre productif. Il n'y a pas que du bien en Polynésie. L'enfant est seul dans sa chambre. Il a peur de se prendre une claque car ses parents ont bu. Il y a des problèmes en Polynésie, il n'y a pas que du positif. C'est la vie avec ses bons et ses mauvais côtés."
 

"Il faut croire en nous et en notre culture"

Isidore Hiro, pourquoi avoir écrit ce texte sur le temps ?
Isidore Hiro : "Je ne pensais pas écrire un livre. Cette idée m'est venue à force de parler aux gens et avec ma famille de nos coutumes ancestrales. Tous me disaient que je voulais les faire revenir aux temps anciens. Nous sommes dans un temps nouveau et ne retournons pas en arrière, il faut avancer avec son temps, me disaient-ils. Et à force j'ai cherché à différencier le temps et l'homme. Et ce n'est pas la même chose, le travail du temps est différent du travail de l'homme. Le temps glisse et continue son chemin et l'homme veut devancer le temps et c'est là qu'est le problème. Le temps existe depuis des lustres et toi tu es tout nouveau. Et ce n'est pas au temps de te suivre mais bien toi qui doit suivre le temps et tu dois t'y adapter."
 
Vos textes ont été repris par le chanteur Aldo Raveino ?
Isidore Hiro : "Ils sont venus avec sa femme passer une semaine à la maison et lorsqu'il a vu le livre, il m'a demandé de le prendre pour essayer d'en sortir une chanson. C'était en 2015. Il est parti avec le livre et lorsque le disque était prêt, il m'a demandé de venir pour écouter tout cela. Et c'est à ce moment là que j'ai entendu pour la première fois la musique. Il s'est inspiré de quatre de mes textes, dont "Ahiri" qui a fait un tube d'ailleurs. Et lorsqu'on partait dans les îles, tout le monde chantait cette chanson. Cela fait très plaisir. C'est aussi un message à la jeunesse. Il faut qu'elle croie en elle. Si un jeune a un projet, il faut qu'il aille jusqu'au bout. Car si son projet est repris par une autre personne, il va le regretter."
 
Quel est le message de ces paroles ?
Isidore Hiro : "Le terme "Ahiri" signifie que c'est trop tard. On utilise ce terme-là pour dire : si j'avais su, ou si j'avais fait ceci ou cela, ou si je t'avais écouté cela ne se serait pas passé ainsi. On utilise ce terme lorsqu'on se rend compte d'une chose, et que c'est trop tard, on ne peut pas le réparer (...). Il faut croire en nous et en notre culture. Et je pense même que nos programmes d'école doivent être changés et tout ce qui est inutile ne doit plus être enseigné, comme l'histoire de Napoléon. Il vaut mieux apprendre l'histoire de Maui, de Honoura, de Hiro ou de Pai. Nous avons beaucoup de 'aito. Et ces histoires devraient être apprises dans toutes nos écoles. Chaque île ou archipel a ses légendes et ses histoires. Et c'est ce qu'on devrait apprendre à nos enfants. Ainsi ils seront riches de leur culture. La réponse sera bien sûr qu'on n'a pas d'enseignant pour apprendre cela à nos élèves. Je répondrais tout simplement qu'il y en a énormément. Il s'agit notamment de nos matahiapo."
 
Ce livre est une réédition…
Isidore Hiro : "Effectivement. Il s'agit de la troisième réédition. La première édition n'est parue qu'en reo tahiti. Dix ans après, on s'est rencontré avec Patricia et on a traduit le livre en français avec comme illustration Mou'a Roa et une photo de moi en quatrième de couverture. Dix ans après, c'est une nouvelle édition. Ce que j'aime dans cette édition, c'est qu'il y a des photos de ma famille, comme mes frères et sœurs, nos parents."
 
Avez vous rencontré des problèmes lors de la traduction ?
Isidore Hiro : "Non, je n'ai rencontré aucune difficulté. Ce qui était bien, c'est que Patricia était professeure de français et moi j'étais surveillant. Et il m'arrivait aussi d'enseigner le reo au collège. Cela a été facile pour tous les deux de traduire en tahitien ou en français. Il est vrai que nous avons des termes en reo qu'il n'était pas évident de traduire en français. J'ai plus de facilité à traduire du français en tahitien. L'inverse est plus compliqué. Mais lorsqu'on trouve les mots justes, le texte est vraiment beau. Ainsi, lorsque je lis les textes en français, c'est comme si je les lisais en reo tahiti."
 
Pourquoi avoir voulu traduire ces textes en français ?
Isidore Hiro : "Dès la première édition, je voulais les traduire. J'ai pensé le faire faire par ma fille Christiane. Mais étant enseignante, elle avait du travail et je ne voulais pas la déranger non plus. Dix ans après, nous nous sommes rencontrés avec Patricia et c'est comme cela que le livre a été traduit."
 
Plus généralement, quel est le principal message de ce recueil ?
Isidore Hiro : "On ne peut pas aller de l'avant, si on ne prend pas en compte le passé et l'histoire. C'est grâce à ce passé qu'on existe aujourd'hui. Si le passé n'existait pas, qui serais-tu aujourd'hui ? Le passé est important pour le présent ainsi que pour le futur. On fait état de l'histoire de nos tupuna. Et dans cinquante ans, c'est nous qui allons être les tupuna pour les futures générations. Ainsi, tout le savoir vient de nos tupuna. À un moment donné, on avait de bonnes raisons de s'inquiéter du devenir de notre culture ainsi que de notre langue. Mais aujourd'hui, je suis très confiant car notre culture ne va plus disparaitre. Un exemple, il y a énormément de jeunes étudiants qui ont pris la filière du reo à l'université et il y en a aussi qui ont réussi et qui ont fait carrière dans la langue. Comme Goenda Turiano-Reea ou encore Mirose Paia. Et il y en a d'autres. On peut en être fier. Autrefois c'était difficile. Surtout dans les années 70-90, où la culture était en danger. On nous interdisait de parler le reo tahiti à l'école. Aujourd'hui, je regrette qu'à la maison la langue la plus utilisée soit le français. J'aimerais dire aux parents qu'il y a la maternelle, le primaire puis le collège et le lycée où nos enfants peuvent apprendre la langue française. Il y a les personnes compétentes pour apprendre à nos enfants la langue française, donc laissons les faire. Nous, parents, à la maison, on doit leur parler dans notre langue."
 



Pratique :

"Poèmes de Polynésie et de coeur" de Patricia Bennel et "Pehepehe no te tau" d'Isidore Hiro, en vente à 2 500 Fcfp dans les librairies Odyssée et Klima.
 


Rédigé par Vaite Urarii Pambrun le Mardi 29 Décembre 2020 à 19:17 | Lu 1454 fois






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