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"On fait l'effort d'ouvrir le dimanche et ils nous mettent des exposants au pied du paquebot !"


Le village d'exposants installé à Vaiete n'a pas désempli ce dimanche
Le village d'exposants installé à Vaiete n'a pas désempli ce dimanche
PAPEETE, le 19 avril 2016 - La polémique gronde entre les commerces en boutique et les vendeurs de rue. Elle a pris de l'ampleur ce weekend, à l'occasion de la visite du Celebrity Solstice à Papeete avec ses 3000 croisiéristes. Le village commercial temporaire installé à Vaiete aurait détourné la plupart des clients des magasins du Front de mer, qui ont donc, selon eux, ouvert pour rien. Ils dénoncent une concurrence déloyale.

Ce dimanche, la ville était envahie par les touristes descendus du Celebrity Solstice, gigantesque bateau de croisière de 3000 passagers en escale à Papeete. Dans la ville, on pouvait voir quelques groupes d'Américains ou de Japonais visiter les façades ternes et clôturées des commerces… Encore une ville morte qui dégoûtera nos touristes ? Pas tout à fait, car une bonne partie des commerces du Front de mer avaient fait l’effort, ce dimanche-là, d’ouvrir leurs portes. Plusieurs animations étaient, en outre, organisées : le village des artisans au Parc Bougainville, et un village plus commercial à Vaiete, avec un groupe de musique, des tables et des chaises, un snack et une quinzaine d'échoppes vendant bijoux, curios ou objets d'art.

Cet arrangement a peut-être fait plaisir aux touristes, mais pas à l'ensemble de ceux qui avaient fait le déplacement un dimanche. Les artisans au parc Bougainville, décentrés par rapport au reste des animations, sont vite rentrés chez eux. Les commerces du Front de mer, eux, n'auraient "vendu que des cartes postales", les touristes ayant fait, disent-ils, leurs emplettes directement à Vaiete, auprès des exposants. Une situation qui a réanimé la colère des échoppes "en dur" qui jugent que les vendeurs itinérants sur étals, aux charges presque nulles, leur mènent une concurrence déloyale.




Le dimanche les commerçants travaillent en famille
Le dimanche les commerçants travaillent en famille
Cédric, propriétaire d'une bijouterie rue du Commerce

Donc là vous êtes ouverts ce dimanche parce qu'il y a un bateau de croisière ?
"Voilà, comme tous les dimanches quand il y a un bateau, on fait l'effort d'ouvrir. On n'est pas là pour s'enrichir, mais on espère un minimum…"

Et quels sont vos retours ?
"Alors quand on voit qu'on met les exposants au pied du bateau, qui ne paient pas de charges… Tout ce qu'ils gagnent aujourd'hui, ça ne va pas au Territoire, ça va directement dans leur poche !"

Normalement ils doivent payer au moins la TVA…
"Normalement, mais on sait tous que ce n'est pas le cas. Voilà, nous on a nos loyers, nos charges… J'en ai pour 250 000 Fcfp de charges par mois et deux employés sur cette boutique, autant de familles qui vivent de ce qu'on fait. Et voilà ce que la mairie nous offre en retour, des exposants au pied du paquebot."

Pourtant ça anime, on voit que beaucoup de magasins sont quand même fermés en ville…
"Oui, mais ça nous pénalise nous, qui ouvrons tous les jours. Si c'était un peu plus loin, ça ne serait pas très grave, mais là c'est les mamas pur artisanat qu'on a placées au parc Bougainville, où c'est loin. J'ai l'impression d'être un peu pris à la gorge, on pénalise les commerçants qui paient leur patente, leur TVA, la CPS, leurs salariés…

Après je ne blâme pas ces gens, ils travaillent, c'est tout à leur honneur. Je blâme ceux qui organisent ça, ils se disent 'voilà c'est organisé, le reste, basta, on s'en tape !' Ils auraient pu les mettre eux au parc Bougainville, et les mamas ici, là ça aurait été correct. Mais comme c'est, on favorise ceux qui ne paient rien ! Déjà c'est tellement rare qu'il y ait un paquebot, et d'habitude on fait quelques ventes, mais aujourd'hui même pas un passage, rien."




Luc Arle, propriétaire de la boutique Chipie Or et Perles (quartier du commerce)

Chez les exposants de Vaiete on voit des artisans qui viennent de Moorea ou qui travaillent autour du marché. Ça semble bien marcher pour eux.
"Ah, je ne doute pas que ça marche bien pour eux… Mais si tu regardes bien, ces artisans ont des TPE, alors au prix de la location d'un terminal de paiement avec la puce mobile, ce ne sont pas vraiment de petits artisans…"

Vous représentez aussi les bijoutiers, qui se plaignent souvent de la concurrence des vendeurs itinérants
"Je suis membre du bureau de la CSBJ-PF, la Chambre syndicale des bijoutiers et joailliers de Polynésie française, qui rassemble aussi des gens qui font quelques curios. Regarde par exemple [montre une photo de curios prise sur un des étals du village, NDLR] ce n'est pas de l'artisanat ça, c'est fabriqué en Thaïlande. Et ça [une autre photo de bijoux en perles, NDLR] c'est de la bijouterie pure et simple. Ils disent que les commerces sont fermés le weekend… Moi ce que je constate, c'est que tous les commerces du Front de mer sont ouverts à part les banques et la Poste. Il y a des snacks et des restaurants ouverts, mais en face ils ouvrent une buvette avec des tables. Les curios et les bijouteries sont ouverts, en face ils vendent des curios et des bijoux… C'est vrai que des touristes viennent sur le Front de mer, mais ils ont déjà fait leurs achats en amont. S'il n'y avait que des produits artisanaux, ce serait différent. Mais là, même les mamas au parc Bougainville, qui font vraiment de l'artisanat, ne voient personne…"

Donc c'est ça qui vous choque, que ce ne soit pas de l'artisanat ?
"Il y a ça, mais aussi cette concurrence déloyale, ils sont regroupés en associations et ne paient pas de patente ou de TVA… On fait l'effort de travailler un dimanche, et en face ils nous mettent exactement la même chose. Donc le jour où on ne pourra plus assumer nos charges on va tirer le rideau, et peut-être que Papeete serait mieux sans commerçants. La semaine Papeete sera une ville morte et les gens feront leurs courses sur internet… C'est ça qui est en train de se dessiner."

Les bijoutiers se plaignent souvent des vendeurs de bijoux dans la rue.
"Pour la CSBJ-PF par exemple, il y a beaucoup de bijoutiers de Moorea qui se plaignent des actions commerciales au pied des paquebots, parce que les touristes ne rentrent plus dans les boutiques. Les touristes vont aux petits kiosques où on leur dit que ce sont des produits artisanaux traditionnels. Mais il faut savoir que les trois-quarts des produits vendus, c'est de la bijouterie, et la concurrence est totalement déloyale. Les boutiques embauchent des vendeurs, il y a plein de gens qui ont fait le pari d'ouvrir un commerce, ils ont fait des emprunts, ils ont de grosses charges. Et ces gens-là, le jour où il y a des croisiéristes et une perspective de rentrer d'argent, on leur met cette concurrence directement au pied du paquebot."



Michel Fouchard, bijoutier sur le Front de mer depuis 1970

Comment a été votre journée de dimanche ?
"J'ai fait 5000 Fcfp de chiffre d'affaires, alors que j'ai fait travailler 5 personnes, avec les primes du dimanche et un jour de récupération en semaine, j'ai fait tourner la clim… Ça m'a coûté au moins 50 000 Fcfp d'ouvrir. Et j'ai été choqué d'entendre hier [dimanche, NLDR] à la télévision que les gens avaient été mis là-bas puisque nous ne sommes pas ouverts sur le Front de mer. Or, hier, tout le monde était ouvert, y compris les snacks, les médecins, la pharmacie, tous les magasins… Ça devient complètement incroyable ce foutoir commercial qu'il y a en Polynésie. Dans le monde du commerce, il y en a à peu près 60% qui ne paient pas de taxes. Alors ils ne paient pas de TVA ou d'impôt sur les transactions, et ils se marrent ! Ce sont des gens très organisés, ils ont des TPE, des comptes, etc. Et ils fonctionnent parce qu'ils n'ont pas de taxes !

Donc moi je propose aux commerces du Front de mer de se réunir, et d'écrire une lettre aux impôts en leur disant 'comment ça se fait qu'ils ne paient pas de taxe, et nous oui.' Soi-disant, ils sont en association… Mais quand on achète un bijou pour le revendre, ou qu'on achète un apprêt, qu'on met une perle dessus et qu'on la revend, on doit payer 16% de taxes ! Donc si ça continue comme ça, on va tous prendre un avocat, on va déclarer notre TVA et on va la déposer sur un compte jusqu'à tant qu'on ait eu des réponses et que tout le monde joue avec les mêmes règles !

Ça ne nous dérange pas que le meilleur gagne, mais maintenant vendre des perles à 1000 Fcfp qui n'ont pas du tout l'épaisseur de qualité de 0,8 et qui sont des rebuts, alors que nous on doit aller au service de la pêche pour avoir des perles de qualité…"

Comment savez-vous que ce sont des rebus ?
"Parce que c'est mon métier ! J'ai mes diplômes, là sur le mur, ce n'est pas fait pour rien. Et hier il n'y avait que ça ! Donc il y a des gens dans la légalité au niveau des taxes, de la CPS, des règlements, et d'autres qui ont des combines pour ne rien payer, qui vendent des rebuts complètement interdits, et qui viennent nous dire 'ah, on gagne quand même pas mal de pognon !' Il y en a un qui m'a dit qu'il s'était fait 700 000 Fcfp hier, et il s'est marré en me disant 'mais de toute façon t'as qu'à faire comme nous, vous montez une association et il n'y a pas de TVA !' Mais moi ça ne m'a pas fait marrer.

Alors nous, comme on ne fait plus rien, on vire nos employés et il n'y a plus de revenus pour la CPS, pour les retraites, on fait une ville qui est totalement morte…"




L'organisatrice du village

Vous organisez ce village avec la mairie ?
"C'est une organisation privée. C'est moi qui organise, j'ai une entreprise de création de bijoux. C'est fait avec l'autorisation du ministère du Tourisme et en collaboration avec la mairie."

Est-ce que ça marche bien ?
"Vous savez, en ce qui concerne la masse de touristes qu'il y a sur Vaiete, c'est très intéressant pour nous, les exposants, et aussi pour les touristes. On voit que tout le monde a le sourire aux lèvres."

Les commerces du Front de mer expliquent pourtant qu'avec le village, ils voient encore moins de clients…
"De toute façon, Tahiti est très réputé pour être fermé le dimanche, donc nous faisons en sorte que les touristes ne soient pas déçus. Il faut qu'ils puissent s'occuper. Et ici, il y a beaucoup d'artisans qui exposent autour du marché, et la plupart de ceux que vous voyez sont des exposants qui viennent de Moorea."

Donc pour vous l'expérience est positive. Vous allez continuer ?
"Avec l'autorisation du ministère, ce sera avec plaisir !"

Rédigé par Jacques Franc de Ferrière le Mardi 19 Avril 2016 à 15:02 | Lu 4129 fois