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Nucléaire : "Beaucoup d'archives, notamment militaires, sont aujourd'hui ouvertes"


 
Tahiti, le 7 décembre 2021 – L'historien Jean-Marc Regnault juge que l'ouverture récente des archives sur le nucléaire à la suite de la "Table ronde" organisée à Paris constitue une "avancée" et une "ouverture assez remarquable" de l'État. Il "s'étonne" des critiques d'Oscar Temaru sur ce point et appelle au contraire aujourd'hui les "jeunes hommes et femmes polynésiens, qui ont une formation d'historiens, à écrire cette histoire".
 
Oscar Temaru reproche à la mission Reko Tika de vouloir "effacer la mémoire des Polynésiens" sur le nucléaire. Qu'en pensez-vous ?
 
"Sur le point qui sert de départ à Oscar Temaru, l'abri antiatomique de Tureia, je pense qu'il n'y a pas lieu à polémiquer. Vraisemblablement, il présente un danger pour la population. Il est amianté. Ce ne sont pas des retombées atomiques, mais c'est très dangereux. Maintenant, on a tellement de façons de conserver les choses en photos, maquettes, images en 3D, que ce n'est pas parce qu'on va détruire ce bâtiment que la mémoire en est effacée. Mais plus généralement, le problème me semble être que cette réaction intervient au moment où l'État fait une ouverture assez remarquable sur les archives et où les autorités du territoire demandent aux enseignants de développer des questions comme le fait nucléaire. C'est à dire qu'Oscar Temaru réagit au moment où on va compenser ce qui n'a pas été fait. C'est quand même étonnant."
 
L'histoire des essais nucléaires est donc bien enseignée aujourd'hui dans les programmes scolaires polynésiens ?
 
"Bien sûr qu'elle l'est. Il faut bien se dire que lorsqu'on dit que tout est fait pour effacer la mémoire, ce ne peut être qu'une critique envers les Polynésiens qui enseignent l'histoire dans les collèges et lycées. C'est vrai que j'ai toujours entendu des responsables du Tavini dire que l'on n'enseigne pas l'histoire de la Polynésie à nos enfants. Ce qui est invraisemblable puisque ce sont même parfois des ministres de l'Éducation des gouvernements d'Oscar Temaru qui ont mis ces éléments dans les programmes scolaires. Les programmes scolaires indiquent, depuis 1985, qu'il faut enseigner l'histoire de Pouvana'a, l'histoire des essais atomiques… On ne peut pas dire que l'État ou le territoire veut effacer, ou alors cela reviendrait à dire que les enseignants polynésiens –la plupart des professeurs de ce pays étant maintenant des personnels locaux– ne feraient pas leur travail ? Ce serait extrêmement grave."
 
Vous étiez très critique ces dernières années sur la re-fermeture de certaines archives consultées pour vos travaux sur l'histoire de Pouvana'a, et assez dubitatif à l'annonce de leur ouverture. Avez-vous aujourd'hui des garanties sur l'intérêt du contenu de ces archives ouvertes par l'État ?
 
"Oui. J'ai fait un tableau récapitulant les archives maintenant ouvertes et les archives que moi j'ai consulté au cours de mes recherches. On constate qu'il y a quand même beaucoup d'archives, notamment militaires, aujourd'hui ouvertes et qui vont permettre de faire de belles avancées sur l'histoire du CEP. Après, j'ai demandé aux autorités de regarder dans d'autres centres, pour ouvrir des archives que j'ai déjà compulsées. Et on pourrait les étendre pour aller encore plus loin. Mais je constate par exemple qu'un dossier qui m'avait été refusé en 1998 est maintenant ouvert à la consultation. Et il y en a encore beaucoup d'autres qui ont été ouverts et que je n'ai pas encore consulté. Lorsque j'ai écrit mon livre, paru en même temps que la Table ronde, j'étais en effet assez sévère sur le fait que les archives n'étaient pas données. Mais il faut reconnaître que ça s'est très vite débloqué après le passage d'Emmanuel Macron. Et ça, c'est une avancée."
 
Il est donc aujourd'hui possible de réaliser d'autres travaux sur l'histoire du nucléaire à partir de ces archives ?
 
"Pour que le territoire connaisse bien son histoire, ce n'est pas compliqué. Il faut demander à de jeunes hommes et femmes polynésiens, qui ont une formation d'historiens, d'écrire cette histoire. Mais cette histoire du nucléaire n'est pas tout à fait inconnue. Il y a eu par exemple en 2005 les travaux de l'assemblée de la Polynésie française au moment où Oscar Temaru était président. C'est un travail remarquable. Il y a les travaux de Bruno Barrillot ou mes ouvrages sur le nucléaire, ou d'autres travaux. On peut partir de ces bases solides, qui permettent de connaître beaucoup de choses sur le nucléaire, et d'approfondir ces travaux en allant aux archives qui sont maintenant disponibles. Simplement, il faut le vouloir. Alors bien sûr, on pourra toujours dire que l'État refuse certains documents 'proliférants'. C'est vrai, mais leur proportion est négligeable."
 
L'État étant à la manœuvre sur cette Table ronde sur le nucléaire, ne pourrait-il pas choisir de ne présenter que "son histoire", sélective, dans son opération de transparence sur le fait nucléaire ?
 
"Sur ce point, il suffit à n'importe quel étudiant en histoire d'aller consulter ces documents et de faire l'histoire lui-même. S'il estime que la commission chargée d'ouvrir ces archives est trop marquée par l'État, il peut faire lui-même ce travail de recherches comme l'avait fait Bruno Barrillot en son temps. Bruno Barrillot l'a fait envers et contre l'État. Moi-même, j'ai mené des travaux qui n'ont pas beaucoup plu à l'État. Mais on est quand même dans un pays de liberté."
 
 


Rédigé par Antoine Samoyeau le Mardi 7 Décembre 2021 à 20:54 | Lu 1690 fois