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Les champs d’ananas cadenassés à Moorea


Tahiti le 10 mai 2024 – Les agriculteurs de Moorea ont décidé de bloquer l’accès à leurs plantations à tout le monde y-compris aux compétiteurs de la Xterra qui est programmée fin mai. Les raisons invoquées vont de l’incivisme, aux vols en passant par la crainte de la propagation de la fourmi de feu.
 
Les agriculteurs qui exploitent en bordure de route traversière en ont marre et ils l’ont fait savoir, à Moorea. La semaine dernière ils ont décidé de bloquer l’accès de leur fa’a’apu, et l’interdisent dorénavant aux prestataires de tourisme (4x4 et Quad) et, bientôt, aux athlètes du trail de renommée internationale Xterra dont la prochaine édition doit se dérouler du 24 au 27 mai prochains. Sur place, une trentaine d’hectares est désormais fermée au public. Des chaînes, avec un cadenas, ont ainsi été mises en place par les agriculteurs. Un sentier “symbolique” selon le président de la Coopérative des producteurs d’ananas de Moorea (Copam), Jean Tama, puisqu’on est au pied du mont Rotui et face à Mou’a Roa. Un site où la vue est extraordinaire.
 
Jean Tama explique que les exploitants constatent qu’il n’y a plus aucun respect de leurs plantations. Exemple : “Il y a quatre mois il y a eu un accident de quad et la compagnie ne nous a jamais averti. Il y a eu des dégâts sur une parcelle de terre”, explique-t-il indigné. Il prend aussi en exemple cette période récente où Moorea avait accueilli plusieurs grands paquebots : “C’était infernal car il y avait une centaine de safari et de quad par jour. Ce n’est pas bon pour notre travail. Cela nous gêne.”
 
“Ils viennent et ils se servent”
 
Il pointe également l’incivisme et l’absence de respect des plantations de certains visiteurs. “On ne vient jamais le week-end et beaucoup de personnes font ce circuit et ne respectent pas. Ils se servent. Même les randonneurs viennent avec de grands sacs.” Les pistes sont également endommagées par le va-et-vient incessant des véhicules touristiques, explique-t-il : “Quand les quads font des dérapages cela fait partir les cailloux dans tous les sens et quand il pleut c’est pire, il y a de la boue et cela éclate partout.” Bref la liste des doléance a été longue, avant d’en arriver à la décision d’une fermeture des lieux.
 
Mais le président de la Copam ne ferme pas complètement la porte. Il assure que les agriculteurs sont prêts à trouver un consensus, même si ces problèmes ont été évoqués à plusieurs reprises et ce pendant des années. “Je ne veux pas qu’on fasse n’importe quoi sur ces lotissements. Si on arrive à s’entendre, on pourra faire des choses ensemble. Mais pas maintenant car pour l’instant il faut calmer les esprits des agriculteurs.”  
 
“Les agriculteurs n'ont pas tort”


Un des prestataires touristiques de l’Île Sœur, Réginald Haring, rappelle que ce problème a déjà été abordé il y a trois ans avec Jean Tama. “Quelque part, les agriculteurs n'ont pas tort”, reconnait-il. “Je suis sur le terrain depuis 1992, comme certains. Et nous avons toujours respecté les lieux et donc on ne cueille pas les ananas et on roule au pas aussi”, plaide-t-il. Il ajoute même que lorsqu’il rencontre les agriculteurs dans leurs champs, il leur achète des ananas pour en faire goûter à ses clients.
 
Mais ce professionnel accuse “certains nouveaux prestataires, arrivés dans notre pays, malgré qu'on ait essayé d'arrêter cette invasion. Ils roulent très vite dans les fa’a’apu et cueillent également des ananas. Et les randonneurs, quand ils viennent dans les fa’a’apu ils en cueillent aussi.” Comme l’explique Réginald Haring, il y a 37 licenciés en Safari pour plus d’une soixantaine de véhicules à Moorea “et si tout le monde s’arrête et cueille un ananas par jour, c’est une perte pour les agriculteurs”.
 
Réginald Haring regrette que tous doivent payer pour le comportement de quelques-uns. Il propose même de participer à la réfection des chemins des agriculteurs et ce annuellement. “Il faut savoir que l'agriculture ou la pêche sont un des maillons de la chaîne du tourisme. Et c’est bien que nos touristes voient la réalité du terrain de nos agriculteurs.”
 
De son côté, le président du comité de tourisme de Moorea, Moïse Ruta, propose que des règles soient mises en place et que tout le monde les respecte. Surtout que ce problème d’incivisme a déjà été soulevé mais “tout le monde a continué à faire ce qu’il veut. À un moment donné, les agriculteurs ont dit ça suffit”.
 
Un site agricole pas touristique
 
Le ministre de l’Agriculture, Taivini Teai, est bien au fait de ces problèmes puisqu’il a rencontré les agriculteurs il y a un peu plus d’un mois. Il est clair pour ce qui relève du domaine de Opunohu : “Ce sont les agriculteurs qui s'occupent du maintien de ces terrains agricoles. Le domaine agricole est réservé aux attributaires des lots agricoles pour l'agriculture de l'ananas. Ce n'est pas à vocation touristique.” Le ministre rappelle tout de même que les touristes et les prestataires d’excursions sont “intéressés par la beauté environnementale et naturelle du domaine Opunohu. C’est bien que les touristes voient que les ananas ne poussent pas sur un arbre et que c’est une plante qui pousse directement sur le sol. Et de voir les ananas dans un champs cela donne un peu plus de cachet. C’est le développement de notre agro-tourisme”. Selon lui, une concertation entre tous les acteurs est nécessaire pour “réfléchir en commun aux moyens qui peuvent être mis en place pour développer cet agrotourisme au bénéfice des deux parties”. Il suggère que les agriculteurs tiennent des stands et “proposent aux touristes de goûter les ananas, les produits agricoles bruts ou transformés en jus, glaces ou confitures et autres. C’est plutôt vers ce développement que j’aurais tendance à aller. Mais cela ne peut se mettre en place que si les parties sont d’accord pour aller vers ce genre de concertation et de dialogue ».
 
“On bloquera pour tout le monde”
 
Le président de la Copam précise également qu’il n’y aura pas de passe-droit, même pour la Xterra prévue à la fin du mois où plus de mille personnes sont attendues. “Si on a bloqué pour les autres on bloquera pour tout le monde, ce sont les règles du jeu.” Il explique en effet que c’est pour éviter la
propagation de la fourmi de feu dans leur plantation “que cela soit avec les quads, les randonneurs ou les coureurs, la fourmi de feu va se propager partout, on ne souhaite pas cela. Les travailleurs portent les sacs d’ananas à dos d’homme, et s’il y a des fourmis de feu ils vont se gratter le dos toute la journée. Nous ne voulons pas de ça, cela va encore plus gêner notre travail”.
 
Si certains avancent que Opunohu relève du domaine public et que la Copam n’a pas le droit de bloquer les accès, son président objecte simplement : “Si je te loue une maison, je ne pourrais pas venir dans ta maison comme j’en ai envie et ici c’est pareil.” Jean Tama précise d’ailleurs que la location des terres agricoles à Moorea est la plus chère de la Polynésie comparé aux Marquises ou à Ra’iatea.
 
D’ailleurs, si la Xterra venait à changer de parcours, le président du comité de tourisme ne pense pas que cela ternisse la réputation de Moorea. “Il faut trouver une autre solution. Et ce n’est pas à moi de la trouver. Il faut poser la question au ministre du Tourisme. C’est à lui de bouger et de trouver.”
 
Interpellé également sur cette problématique par les organisateurs de la Xterra, le président du Pays en charge du Tourisme, Moetai Brotherson, souligne que “à partir du moment où le lot est affecté, les agriculteurs ne sont pas propriétaires, mais ils en ont l’usage”. Mais il comprend la position des agriculteurs qui voient leurs plantations dégradées.
 
Les agriculteurs regrettent également que les organisateurs de la Xterra ne les aient pas prévenus de la mise en place de cet événement : “Cela fait plusieurs années que la Xterra passe par ici et jamais aucune autorisation n’a été demandée et je trouve cela désolant.” À contrario, souligne-t-il, les établissements scolaires ont toujours demandé l’autorisation à la Copam lorsqu’ils organisent leur cross.
 
Pour Moetai Brotherson, toutes les parties doivent faire un effort : “On ne peut pas rester comme cela et camper chacun sur sa position. On va aller voir toutes les parties prenantes et discuter avec eux pour au moins débloquer la situation pour la XTerra”, promet-il.
 
À ce jour, il n’y a eu aucun contact entre le président de la Copam et les organisateurs de la Xterra qui n’ont d’ailleurs pas voulu s’exprimer.

Reginald Haring, prestataire touristique : " Il faut repartir sur de bonnes bases"

“Les agriculteurs étaient là avant tout le monde. C’est moi qui ai ouvert ces routes quand j’étais adjoint au maire responsable du tourisme. J’avais dit à Roland Teraiharoa, alors président des agriculteurs, que l’agriculture fait partie de la chaine du tourisme, tout comme la pêche, l’artisanat ou la perle. Et les agriculteurs ont compris que c’est important de faire participer le touriste dans l'économie. Et si des personnes veulent aller dans ces endroits elles doivent respecter les agriculteurs. Tous les jours je dis à mes chauffeurs que je ne veux pas les voir cueillir ne serait-ce qu’un seul ananas. On est 37 licenciés en Safari, il y a plus d'une soixantaine de véhicules et si chaque véhicule cueille un ananas cela fait soixante ananas par jour sans compter la centaine de randonneurs par jour aussi. Ces champs-là doivent être ouverts aux professionnels comme nous qui faisons des activités touristiques. Il faut repartir sur de bonnes bases, c’est à dire que si on en choppe un il sera sanctionné et donc ne viendra plus dans les fa’a’apu. Il faut qu’on se respecte, c’est ma vision des choses.”
 

Moetai Brotherson : " “On est très intéressé par le modèle Corse”

“On va devoir, à un moment, réglementer et définir ce qu’on entend par sentier de randonnée ou sentier d’excursion. Il va falloir se concerter avec les propriétaires de ces domaines extraordinaires, les associations de randonneurs et les prestataires touristiques ou culturels qui veulent pouvoir emprunter ces sentiers qui ont une importance culturelle mais qui sont situés sur des terrains privés. Il faut aboutir à une réglementation qui puisse satisfaire un peu tout le monde. On est très intéressé par le modèle Corse, pas parce qu’ils sont indépendantistes, mais parce qu’ils ont énormément de sentiers et tout est très bien règlementé. On est en train de faire un benchmarking avec des réglementations qui existent. Celles en vigueur dans l'Hexagone ne peuvent pas tellement être appliquées ici car il y a des concepts juridiques comme pour les parcs ou les zones naturelles qui ́n’existent pas encore chez nous. Par contre le modèle Corse est à mon avis plus facile à transposer chez nous. Cela ne veut pas dire qu’on va faire un copier-coller mais on peut s’en inspirer. On doit aussi se pencher sur la notion de sécurité car c’est aussi une des raisons évoquées par les propriétaires. Un des propriétaires d’une vallée me disait : ‘S’il y a des randonneurs qui viennent chez moi et se cassent une patte, je n’ai pas envie d’être responsable.’ Donc tant qu’il n’y a pas de réglementation, ils préfèrent fermer.”

Rédigé par Vaite Urarii-Pambrun le Vendredi 10 Mai 2024 à 10:22 | Lu 6292 fois