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L’inquiétant état de santé de nos adolescents



PAPEETE, 10 juin 2018 - 43% des adolescents âgés de 13 et 17 ans sont en surpoids, 44% ont bu de l’alcool au cours des 30 derniers jours, 29% déclarent avoir consommé de la drogue et 14% ont envisagé sérieusement de se suicider...une enquête révèle le mauvais état de santé physique et mentale de nos adolescents.

"Une grosse partie de la jeunesse polynésienne est en souffrance". Le constat du docteur Marie-Françoise Brugiroux, responsable du centre de consultations spécialisées en alcoologie et toxicomanie, est confirmé par une enquête sur les comportements de santé des jeunes âgés de 13 à 17 ans scolarisés en Polynésie française. L’étude constate que 43% des adolescents sont en surpoids parmi lesquels, 20% sont obèses ; 26% de nos ados ont consommé du tabac et 44% ont bu de l’alcool au cours des 30 derniers jours ; 29% déclarent avoir consommé de la drogue au moins une fois dans leur vie. Côté sexualité, ce n'est pas beaucoup mieux, seuls 50% des 13-17 ans actifs sexuellement utilisent un préservatif. Mais surtout, 14% ont envisagé sérieusement de se suicider au cours des 12 derniers mois.

Si le constat de cette enquête est inquiétant, il est pourtant bien représentatif de la jeunesse polynésienne puisque 3 216 adolescents ont répondu au questionnaire, soit 10% de la population ciblée. Ce rapport publié, le jeudi 7 juin 2018, par la direction de la Santé et le ministère de l'Éducation, dresse un tableau édifiant de la santé physique et mentale des adolescents du fenua.


Le surpoids

En Polynésie française, 43,2% des élèves âgés de 13 à 17 ans sont en surpoids, dont 19,8% au stade de l’obésité. Bien que ces données soient inférieures aux autres territoires du Pacifique (Wallis et Futuna, 62.6% des élèves sont en surpoids et 32.3% des enfants sont en état d’obésité), ils n’en restent pas moins inquiétants. "Ces chiffres ne sont pas étonnants, même s’ils sont malgré tout alarmants. Si 70% des adultes sont en surpoids, il me paraît cohérent que 40% d’adolescents soient dans le même cas. Nous pouvons déjà être satisfaits d’avoir une stabilisation de l’indice et non une poursuite de l’augmentation de ces chiffres, indique Vaea Terorotua, médecin responsable du centre de consultations spécialisées en hygiène et santé scolaire. Ces données montrent clairement que l’obésité chez l’enfant constitue l’un des plus grands défis en santé publique pour la Polynésie française. En effet, "Si elle n’est pas prise en charge, elle risque d’entraîner l’apparition de pathologies à l’âge adulte telles que les maladies cardiovasculaires, diabète, troubles musculo-squelettiques et certains types de cancer (de l’endomètre, du sein ou du colon). L’obésité peut également avoir un impact négatif psychologique et social et ainsi affecter la scolarité et la qualité de vie de l’adolescent", précise le rapport. Ce à quoi la coordinatrice de l’étude ajoute "Nous sommes très inquiets et nous allons réfléchir à de nouvelles stratégies et de nouvelles approches environnementales plus sévères et innovantes. La corpulence chez nous et dans le Pacifique est un souci prioritaire de santé et de société".
Ces résultats sont évidemment corrélés à de mauvaises habitudes alimentaires, par exemple, 45,8 % des élèves déclarent boire des sodas gazeux sucrés au moins une fois par jour, ainsi qu’à une sédentarité anormale pour des adolescents. 11,7% des élèves polynésiens âgés entre 13 et 17 ans font moins d’une heure de sport par semaine. Seul 36,6% des adolescents ont été physiquement actifs (une heure minimum dans la journée) au moins cinq jours au cours des sept derniers jours.

Comportements sexuel inquiétants

Environ 40% des élèves polynésiens âgés de 13 à 17 ans déclarent avoir déjà eu des rapports sexuels, 36% ont eu leur premier rapport avant l’âge de 14 ans. À peine plus de la moitié des adolescents ont utilisé un préservatif au cours de leur premier rapport sexuel.
Si 76% Polynésiens âgés de 13 à 17 ans ont utilisé au cours de leur dernier rapport sexuel une méthode contraceptive, seulement 50% ont eu recours an préservatif lors de leur dernier rapport. Ces résultats sont inquiétants notamment du point de vue des Infections sexuellement transmissible (IST) qui sont en forte recrudescence sur le territoire notamment la syphilis.
Les chiffres montrent néanmoins que 3,5 % des filles déclarent avoir été enceintes au moins une fois et 3,2 % des garçons déclarent avoir été l’auteur d’une grossesse au moins une fois.

Conduites addictives

"La particularité de la Polynésie française, c'est le jeune âge de consommation des produits que ce soit le tabac, l'alcool ou le paka. Au fil des années, il y a un rajeunissement de l'âge de la première consommation pour l’alcool et le cannabis et une amélioration concernant le tabac", explique le Dr Brugiroux. L’étude montre qu’environ 26% des élèves polynésiens âgés de 13 à 17 ans ont consommé du tabac, 44% des élèves consomment de l’alcool et près d’un sur trois (29 %) déclare avoir déjà consommé de la drogue au moins une fois dans sa vie.

L’âge de début d’expérimentation du tabac a reculé (77,5% avaient déclaré avoir fumé la première fois avant l’âge de 14 ans en 2009 contre 65,5% en 2016) malgré une réglementation en vigueur interdisant la vente de tabac aux mineurs en Polynésie française. "Cette prévalence élevée de fumeurs chez les jeunes Polynésiens âgés de 13 à 17 ans est inquiétante. Les fumeurs multiplient leurs risques de cancer, plus particulièrement de cancer du poumon, et courent plus de risques d'avoir des maladies cardiovasculaires, attaques cérébrales, emphysème et beaucoup d'autres maladies mortelles ou non. S'ils mâchent du tabac, ils risquent d'avoir un cancer ORL", constate le rapport.

Sans oublier la consommation d’alcool qui se déclare de plus en plus tôt. Environ 58% des jeunes Polynésiens qui ont consommé de l’alcool l’ont fait avant l’âge de 14 ans. Et 40,9% des adolescents ont déjà été ivres au moins une fois dans leur vie. "En matière d'alcool, je suis toujours inquiète parce que la consommation d'alcool reste très importante, toujours avec des phénomènes d'ivresse et des prises de risques très importantes (Rapports sexuels non protégés, à la merci de n'importe qui, conduite de vélo, scooter…). Ce ne sont pas de petites consommations, mais plutôt du « binge drinking », une consommation massive d’alcools forts dont le but est l’ivresse. Il y a beaucoup de jeunes en difficulté morale et ils vont rechercher, dans ces produits-là, un soulagement". Les problèmes liés à l'alcool peuvent nuire au développement psychologique des adolescents et influencer négativement le milieu scolaire ainsi que le temps de loisirs. Par ailleurs, bien que la vente d’alcool soit interdite aux mineurs depuis 1959, 10% des élèves l’achètent en magasin. Plus inquiétant, presque 40% se procurent l’alcool par la famille et 32% par les amis. "La famille ne joue pas son rôle protecteur vis-à-vis de l’alcool", s’inquiète Marie-France Brugiroux.

Les drogues ne sont évidemment pas en reste. Les résultats de l’enquête montrent que 29 % des élèves âgés de 13 à 17 ans déclarent avoir déjà consommé au moins une fois dans leur vie de la drogue (marijuana-paka, ICE, cocaïne, substances inhalées, solvants). Parmi eux, 37% l’ont fait avant l’âge de 14 ans, les garçons, 41%, plus que les filles, 34%. Si on compare avec les résultats de l’Enquête sur les Conduites addictives des Adolescents polynésiens de 2009, la tendance semble se stabiliser : l’expérimentation du cannabis (avoir consommé au moins une fois dans a vie) passe de 29,3% en 2009 à 27,1% en 2016 et l’usage récent du cannabis (avoir consommé au moins une fois dans le mois) passe de 13,1% à 15,5%. Néanmoins, le produit semble devenir plus accessible sur le marché (22,3% trouvent facile de se procurer du cannabis en 2009 contre 33,7% en 2016). "Le pourcentage de consommateur de paka n'a pas augmenté, mais l'accès au paka se rajeunit et se facilite", confirme la responsable du centre de consultations spécialisées en alcoologie et toxicomanie. Elle ajoute qu’il "est vraiment grand temps qu'on fasse en sorte que la famille reprenne un rôle protecteur, c'est-à-dire, un rôle d'exemple positif (les adultes doivent se contrôler dans leur consommation et prendre conscience que ce qui peut être fait pour eux, n’est pas forcément fait pour un enfant)." Par ailleurs, la spécialiste en conduite addictive alerte les jeunes consommateurs et leurs parents : "Le cerveau des adolescents mature jusqu'à l'âge de 25 ans. C’est un cerveau fragile. La consommation de cannabis entraîne une perte de QI, mais surtout un retard de la maturation émotionnelle et des risques psychiatriques". L’enquête note également l’arrivée de l’ice avec 3% des adolescents qui avouent avoir consommé cette drogue. En termes d’addictologie, les données pour la Polynésie française sont plus inquiétantes que celles des autres pays du Pacifique.

Jeunesse en dépression

"Les grosses consommations sont souvent corrélées à un état psychologique de souffrance", explique le Dr. Brugiroux. Et en effet, on peut dire que la jeunesse polynésienne a le blues.
10,8% des adolescents se sont senti seuls la plupart du temps ou tout le temps, au cours des 12 derniers mois. 2,9% n’ont aucun ami proche et 13,1% se sont senti angoissés ou déprimés la plupart du temps ou tout le temps. Plus grave encore, environ 14,4% des élèves âgés de 13 à 17 ans ont envisagé sérieusement de se suicider, les filles plus que les garçons (20,1% contre 8,8%). Par ailleurs, un peu moins de 10% déclarent avoir fait au moins une tentative de suicide. Enfin, 17% ont réfléchi à la manière de se suicider. "Ce que ce rapport m'inspire, c'est qu'une grosse partie de la jeunesse polynésienne est en souffrance. Ils prennent ce qu'ils ont sous la main pour arriver à se soulager. Pour moi, il y a urgence à travailler avec les parents. Les parents doivent reprendre leur rôle", indique l’addictologue.

Ce tableau inquiète également Vaea Terorotua : "Je ne m’attendais pas à ce que les conduites suicidaires et tout ce qui tournait autour du comportement suicidaire soient aussi marqués. L’état est alarmant. (…) Cette prévalence est vraiment inquiétante".

Constat alarmant

L’inquiétant état de santé de nos adolescents
L’étude laisse présager un avenir bien sombre de la santé des adolescents d’aujourd’hui. En effet, entre le surpoids, la consommation de stupéfiants, d’alcool et de tabac, nos adolescents ont de grandes chances de développer des pathologies lourdes telles que des troubles psychiatriques, cardiopathies, diabète, insuffisances rénales, entre autres… Si effectivement, les chiffres sont "stables", il n’en reste pas moins mauvais. Ils traduisent un échec des campagnes de préventions et de communications menées contre l’alcool, les produits stupéfiants, les infections sexuellement transmissibles et le surpoids et l’obésité. "On ne peut pas reprocher à un seul ministère de ne pas avoir de résultats sur une problématique de société", déclare Vaea Terorotua qui se dit pour un travail interministériel de fond. Par ailleurs, la responsable du centre de consultations spécialisées en hygiène et santé scolaire et le Dr. Brugiroux s’accordent à dire que ces chiffres traduisent également un désengagement de la part des parents. "Nous allons redonner leur place aux parents, en renforçant la parentalité", martèlent-elles.

Ces résultats alarmants peuvent également être la conséquence du fiasco de l’Établissement public chargé de la prévention (l’EPAP). Cette entité a définitivement fermé en décembre 2010, privée de budget, après huit ans d’une activité en faveur de la prévention dont on peine à sentir la pertinence. L’établissement semble avoir été dévoyé de ses missions originelles et avait servi à tout sauf aux campagnes de prévention. L’Epap avait, ainsi, englouti près de 12 milliards de francs en huit ans. Les taxes qui avaient été créées pour financer les actions de prévention en Polynésie française (taxes sur les boissons sucrées, les alcools, le tabac, etc.) se sont, à la suite du démantèlement de l’EPAP, retrouvées noyées dans le budget général du Pays.
Si le Pays a mis en place le Fonds de prévention sanitaire et sociale (FPSS), afin de prendre en charge les campagnes de prévention sanitaire en Polynésie française en début d’année 2018, ce dernier démarre son activité avec, seulement, un budget de 100 millions de francs. Ce fonds doit être abondé dans le courant du premier semestre par des taxes nouvelles sur les boissons alcoolisées, les produits sucrés, une taxe spécifique pour la prévention et une nouvelle taxe à l’importation.

Il devra financer la prévention des addictions au tabac, à l’alcool, aux drogues, et la lutte contre la surconsommation de produits vecteurs d’obésité. Soit exactement les secteurs qui mettent à mal la santé de nos jeunes, reste à savoir quelle sera la rapidité de mise en place des différents dispositifs de prévention. Parce que si, le FPSS pourrait avoir à gérer entre 2 et 3 milliards de francs en année pleine, pas sûr que la santé de notre jeunesse puisse attendre que le fonds remplisse ses caisses.

Toujours est-il que le gouvernement doit urgemment trouver les moyens financiers et techniques pour inverser ces tendances chez nos adolescents. Comme dit l’adage "s’il faut tout un village pour élever un enfant", les enfants d’aujourd’hui sont les adultes de demain et cet échec de la prévention risque de nous coûter très cher après-demain.

"Nous sommes dans l’obligation d’essayer de faire quelque chose"

Quatre questions au Vaea Terorotua, médecin responsable du centre de consultations spécialisées en hygiène et santé scolaire

L’enquête a-t-elle fait ressortir des éléments auxquels vous ne vous attendiez pas ?
Oui. Je ne m’attendais quand même pas à ce que les conduites suicidaires et tout ce qui tourne autour du comportement suicidaire soient aussi marqués chez nos adolescents. L’état est alarmant. Cette prévalence est vraiment inquiétante parce que la santé mentale joue sur tous les comportements dits à risque. Avoir des troubles anxio-dépressifs, une mauvaise estime de soi et des faiblesses narcissiques sur leur façon de se voir va fatalement amener des conduites à risque, impacter l’alimentation, le fait de faire du sport. C’est un souci. Être mal dans sa tête génère des conséquences sur tous les comportements favorables à la santé que nous essayons d’accompagner, de promouvoir.

Les données de l’hygiène des mains m’ont fortement impacté. Que 5% des enfants ne se lavent jamais les mains après être allé aux toilettes est choquant, surtout dans un pays à fort taux de pathologies infectieuses comme le nôtre.

Je ne m’attendais pas non plus à ce que 45,2% des adolescents dorment moins de 8 heures par nuit. Quand on sait que le sommeil est essentiel au développement des capacités cognitives, à la régulation de toutes les fonctions du corps chez les enfants, le manque de sommeil est un vrai souci.

Y a-t-il des éléments de satisfaction ?
Oui. Concernant le tabac, on gagne un peu de terrain. Nous sommes plutôt satisfaits, les jeunes commencent le tabac plus tard. Même si les résultats sont meilleurs, nous sommes encore beaucoup trop dans le rouge. Nous devons travailler sur la parentalité. Le fait que les parents fument est un facteur de risque pour les jeunes.

Cette stabilisation du surpoids n’est-elle pas un échec des dix dernières années de prévention contre l’obésité et le surpoids ?
C’est vrai, mais on ne peut pas reprocher à un seul ministère de ne pas avoir de résultats sur une problématique de société.
Pour le bien de notre population, nous sommes dans l’obligation d’essayer de faire quelque chose. Cela nécessite un vrai travail de fond. Nous devons aussi faire attention à ne pas stigmatiser les gens, ce serait aggraver le problème. En même temps, il faut faire la promotion d’environnements et de comportements favorables à la lutte contre l’obésité. Nous nous devons d’en faire encore plus. Nous devons changer notre stratégie et travailler en collaboration avec l’agriculture, l’éducation, la solidarité, les communes, les industries agroalimentaires. Le chantier est énorme.
On peut déjà être satisfait qu’on ait une stabilisation et non un maintien de l’augmentation de ces chiffres. Nous sommes très inquiets et nous allons réfléchir à de nouvelles orientations et différentes approches environnementales plus sévères et innovantes. La corpulence chez nous et dans le Pacifique est un souci prioritaire de santé, mais aussi de société.


Que va mettre en place le ministère pour faire évoluer de façon positive les différents indicateurs de cette enquête ?
Cette enquête nous sert de T-0 à la mise en route de notre schéma de prévention 2018-2025. Nous regarderons de façon objective et mesurée à T-5 si la politique qui a été mise en place a porté ses fruits. C’est une base. Elle a pour vocation d’être reconduite périodiquement pour mesurer et réajuster nos programmes et devrait être complétée par des enquêtes ciblées.
Nous allons mettre en place plusieurs dispositifs afin de tenter d’inverser les tendances. En effet, le développement des compétences psychosociales des jeunes par un parcours santé intégré est en train d’être amorcé par la DGEE dès la maternelle.
Nous devons redonner leur place aux parents, en renforçant la parentalité. Nous allons également renforcer nos actions auprès des familles et des communes.
Enfin, nous avons prévu de mettre en place un vrai travail interministériel sur toutes les thématiques afin d’améliorer les indicateurs. C’est une bataille que nous devons mener sur plusieurs fronts pour faire évoluer la société.


Rédigé par Marie-Caroline Carrère le Dimanche 10 Juin 2018 à 18:55 | Lu 13693 fois





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