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L’affaire Paulet à Hawaii : Le coup d'État d'un capitaine anglais


George Paulet, malgré son énorme bévue aux îles Hawaii, termina sa vie au rang d’amiral, comblé d’honneurs...
George Paulet, malgré son énorme bévue aux îles Hawaii, termina sa vie au rang d’amiral, comblé d’honneurs...
Tahiti, le vendredi 5 novembre 2021 - Les îles Hawaii ont suscité bien des convoitises depuis leur découverte par James Cook en 1778 (il y fut d’ailleurs tué, rappelons-le, le 14 février 1779). Mais s’il est une affaire qui vira au scandale international, ce fut bien la prise de possession par la force du royaume par un capitaine anglais qui n’était pas mandaté pour le faire. Le 25 février 1843, jugeant les intérêts de sujets britanniques menacés par le roi Kamehameha III, l’officier s’empara du pouvoir, détruisit les drapeaux hawaiiens, symboles de la royauté, et régenta toutes les affaires de terres, une comédie qui prit fin le 31 juillet de la même année grâce à l’intervention de l’amiral britannique Darton Thomas ; celui-ci siffla fort à propos la fin de la récréation. Face à lui il est vrai, la gueule de cent quatorze canons américains...
 
Mais qui était donc ce Paulet, dont le nom de famille à consonance française a laissé un sombre souvenir dans tout l’archipel hawaiien ?
Né le 12 août 1803, George Paulet n’était pas n’importe qui : troisième fils de Charles Ingoldsby Paulet, marquis de Winchester, il eut une enfance que l’on peut qualifier de dorée avant d’entrer dans la marine royale par la grande porte le 6 février 1817, alors âgé de quatorze ans. Rassurez-vous, rassurons-nous, il n’était pas de corvée de nettoyage du pont aux aurores mais en formation dans le but de rapidement devenir un officier, ce qui fut fait le 9 février 1825. 
 
Un papa très bien placé...
 
Sa promotion fut rapide, puisque d’abord lieutenant, il devint commandant le 28 février 1828, âgé seulement de vingt-cinq ans. Le délicat appui de papa, ses qualités indéniables de marin également, expliquent qu’on le trouve à la tête de la HMS Nautilus dès mars 1830 (le marquis de Winchester était un homme extrêmement proche du roi George III –puis des rois George IV et William IV– puisqu’entre autres singulières activités, il était en charge de leur hygiène corporelle intime et de leurs excrétions, avec le titre de Groom of the Stole... (En 1837, l’accession de la reine Victoria au trône marqua la fin de cette fonction hygiénique).

Dans la foulée de sa prise de commandement de la HMS Nautilus, Paulet fut expédié au Portugal, sur le Douro et le Tage jusqu’à la fin de la guerre civile portugaise (la Miguelite War, de 1828 à 1834). Cet épisode de sa vie ne présenterait pas d’intérêt particulier si des observateurs n’avaient pas mis en lumière le grand respect que les Espagnols éprouvaient à l’endroit de ce jeune commandant qui, visiblement, était en outre adoré par son équipage, officiers comme simples marins : il prenait grand soin de leur apparence, de leurs vêtements, de leur nourriture, nous dirions aujourd’hui de leur qualité de vie et ce traitement aux antipodes de ce que beaucoup d’officiers britanniques réservaient à leurs équipages explique que Paulet fut vite connu et reconnu par l’Amirauté qui le nomma au grade de capitaine le 18 novembre 1833. 
La guerre au Portugal finie, il fut en charge des côtes nord de l’Espagne après le déclenchement de la guerre civile dans ce pays, la fameuse First Carlist War (1833-1840).

Une simple mission d’inspection
 
Un si beau début de carrière devait emmener Paulet plus loin que les eaux proches de la Grande-Bretagne. Le 28 décembre 1841, il fut ainsi nommé capitaine de la HMS Carysfot, afin de servir sous les ordres de l’amiral Richard Darton Thomas au sein de l’escadre du Pacifique. Ce dernier commanda ce qui était appelé en anglais la Pacific Station de 1844 à 1847. Cette unité d’importance avait d’abord été basée à Valparaiso puis, compte tenu de la dégradation des relations entre l’Espagne et la Grande-Bretagne, au Canada, à Esquimault (Colombie britannique).

Aucune menace précise ne planait sur le Pacifique lorsqu’en 1842, Paulet fut informé par Richard Charlton, consul de Grande-Bretagne aux îles Hawaii, alors royaume indépendant, que les résidents de nationalité britannique voyaient leurs droits bafoués par le roi et ses conseillers, essentiellement des Anglais et des Américains. Paulet en référa à son amiral et lui demanda l’autorisation d’aller sur place se rendre compte de la situation. 

En aucun cas Paulet ne fut chargé d’intervenir dans les affaires du royaume hawaiien ; il devait enquêter et faire un rapport. Le 11 février 1843, Paulet arrivait à Honolulu et demanda de suite à rencontrer Kamehameha III et ceci avec une certaine morgue, puisque Paulet refusa de passer par l’intermédiaire du principal conseiller du roi, Gerrit P. Judd, un ministre de nationalité américaine. Dans la foulée, apparemment surexcité par les pouvoirs dont il se croyait investi, Paulet informa le capitaine américain de l’USS Boston alors à l’ancre, dès le 17 février, qu’il bombarderait Honolulu si le roi ne le rencontrait pas sous les plus brefs délais. 

Le roi Kamehameha III perdit son trône cinq mois avant que la situation ne redevienne normale dans son royaume et que Paulet soit renvoyé à d’autres activités du côté de Londres.
Le roi Kamehameha III perdit son trône cinq mois avant que la situation ne redevienne normale dans son royaume et que Paulet soit renvoyé à d’autres activités du côté de Londres.
Tous les drapeaux hawaiiens brûlés
 
Judd était installé à Hawaii depuis 1828 et ne se laissa pas impressionner par le capitaine britannique. Kamehameha III avait une confiance absolue en lui ; il le nomma successivement ministre des Affaires étrangères de son royaume, puis ministre de l’Intérieur avant de lui confier le portefeuille de ministre des Finances. C’est dire la maladresse de Paulet lorsqu’il décida de se passer de Judd pour enquêter. 

Soucieux d’éviter de voir la situation s’envenimer, constatant que l’USS Bostonn’interviendrait pas pour aider Kamehameha en cas de conflit, le gouvernement hawaiien céda et signa un accord le 25 février au terme duquel Paulet se voyait maître des transactions portant sur des achats de terres ; car l’origine du problème des Britanniques aux Hawaii portait sur une question de propriété de terrains qu’ils revendiquaient. Dans la réalité, c’est un gouvernement que forma Paulet, outrepassant considérablement ses ordres : évidemment il se nomma à la tête de cette “commission” qu’il avait créée de toutes pièces, et décida qu’in fine, l’État de Hawaii était de fait passé sous le contrôle de la Grande-Bretagne : pour bien marquer ce changement et pour affirmer de manière claire qu’Hawaii n’était plus un royaume indépendant, Paulet fit détruire et brûler tous les drapeaux hawaiiens qu’il put trouver, les remplaçant par l’Union Jack. 

L’amiral Darton Thomas était le patron de la division Pacifique de la marine royale britannique ; c’est lui qui dut se rendre à Hawaii, pour rendre son trône à Kamehameha afin de mettre un terme à cette initiative malheureuse.
L’amiral Darton Thomas était le patron de la division Pacifique de la marine royale britannique ; c’est lui qui dut se rendre à Hawaii, pour rendre son trône à Kamehameha afin de mettre un terme à cette initiative malheureuse.
Un véritable coup d’État
 
Il s’agissait d’un coup d’État et d’une prise de possession parfaitement illégale, mais faute d’armement lourd et désireux d’éviter un bain de sang inutile, Kamehameha III décida de temporiser et d’envoyer à Londres un émissaire pour faire valoir ses droits et reconnaître l’indépendance de son pays. 

Paulet, plutôt que de s’en référer à son autorité de tutelle, l’amiral Darton Thomas, envoya lui aussi des émissaires à Londres pour tenter de valider cette “conquête” pour le moins cavalière. 

Évidemment, à Londres, le gouvernement de Sa Majesté fut plus qu’étonné par la conduite de Paulet et en informa de suite l’amiral Darton Thomas, de façon à ce que celui-ci vienne remettre de l’ordre dans cet imbroglio juridico-politique.

De leur côté, les Américains ne restaient pas inactifs. Ils voulaient deux choses : que le royaume hawaiien demeure indépendant pour le moment et qu’ainsi, plus tard, il puisse tomber dans le giron des États-Unis. 

Pour faire comprendre à Paulet qu’il n’aurait plus, militairement, le dessus en cas de poursuite de son occupation illégale, deux navires de guerre furent envoyés en sus de l’USS Boston, l’USS United States sous le commandement du commodore Thomas ap. Catesby Jones, patron de l’United Pacific Squadron (l’équivalent de l’amiral Darton) et l’USS Constellation sous le commandement du commodore Lawrence Kernay.

L’USS Constellation était une frégate de guerre de trente-huit canons. L’USS United Statesétait une frégate portant cinquante-six canons. Sur le premier navire, trois cent quarante hommes d’équipage, plus de cinq cents sur le second. Sans compter la vingtaine de canons de l’USS Boston. Le message des Américains aux Anglais était clair : le coup de sang de Paulet et sa prise de possession de l’archipel ne pouvaient être acceptés. Darton Thomas de son côté, prévenu par Londres, se rendit immédiatement à Honolulu pour tenter de mettre fin au conflit au plus vite.

Le commodore américain Lawrence Kearny commandait la frégate de 38 canons USS Constellation, qui permit de calmer les ardeurs des Anglais.
Le commodore américain Lawrence Kearny commandait la frégate de 38 canons USS Constellation, qui permit de calmer les ardeurs des Anglais.
114 canons US face à 66 canons...
 
Le commodore Lawrence Kernay arriva à Hawaii, le 22 juillet 1843. Le 26 juillet, l’amiral britannique Darton Thomas arriva lui aussi à Honolulu à bord de la HMS Dublin (quarante canons).

Sur un strict plan militaire, les vingt-six canons de la HMS Carysfort et les quarante canons de la HMS Dublin ne pesaient pas très lourd face aux cent-quatorze canons américains. Mais le débat ne fut jamais aussi frontal. 

Thomas Darton avait bien conscience que depuis cinq mois, la comédie de Paulet n’avait que trop duré. La Grande-Bretagne n’avait jamais eu l’intention d’annexer l’archipel hawaiien et d’y supprimer la royauté ; quant aux Américains, ils demandaient le retour au statu quo d’avant le coup de force de Paulet. Personne n’avait envie de se jeter à la tête des invectives et encore moins des boulets de canons, bien au contraire. Kamehameha, rassuré par la présence massive des Américains, observa avec attention le ballet diplomatique feutré qui se déroulait sous ses yeux, sachant qu’il fut bien entendu le principal interlocuteur de l’Anglais Darton Thomas comme de l’Américain Kernay. 

Judd à ses côtés fit valoir la nullité complète de l’action de Paulet et finalement, Darton Thomas, beau joueur, restitua à Kamehameha ses pouvoirs royaux, formula quelques excuses pour ce “malentendu” et s’assura que les citoyens britanniques présents dans l’archipel n’auraient pas à souffrir de représailles. Le chef de l’United Pacific Squadron, Thomas ap. Catesby Jones, grand seigneur et sans doute aussi fin diplomate, organisa pour sceller cette réconciliation générale un grand dîner à bord de son navire. La petite histoire ne dit pas si pour George Paulet, ce fut la plus belle soirée de sa vie que celle de ce 31 juillet 1843, mais une chose était acquise, il mettrait les voiles au plus vite pour se faire oublier, au moins à Hawaii...

Fin de carrière brillante

Paulet, lorsqu’il prit le pouvoir, fit détruire tous les drapeaux hawaiiens qu’il put trouver et les remplaça par l’Union Jack britannique...
Paulet, lorsqu’il prit le pouvoir, fit détruire tous les drapeaux hawaiiens qu’il put trouver et les remplaça par l’Union Jack britannique...
Après un tel ratage diplomatique aux îles Hawaii, on était en droit de penser que Paulet allait avoir des comptes à rendre à l’Amirauté et tout simplement au roi, puisque le problème qu’avait créé le capitaine anglais concernait deux États et deux rois...
Il subit, il faut bien l’avouer, un retour de manivelle, puisqu’en juin 1845, quasiment deux ans après les faits, il n’était plus commandant de la HMS Carysfort. Pendant cinq longues années, il ne reçut plus aucun commandement officiel et ce n’est finalement que le 7 novembre 1850 qu’il sortit du purgatoire où il avait été placé, en devenant capitaine de la HMS Bellorophon. La guerre faisait rage en Crimée et Paulet participa avec son navire au siège de Sébastopol.

Au plus fort de la bataille, un autre navire britannique, la HMS Agamemnon, gravement touché, nécessita un appui. Paulet se porta à son secours, s’exposant alors au feu direct des ennemis qui ne manquèrent pas cette nouvelle cible : roue touchée, incendie déclaré, Paulet, stoïque, demeura debout à son poste. Le navire ingouvernable fut secouru et remorqué par une troisième unité, la HMS Spitfire qui le dégagea du champ de bataille. 

Paulet s’en sortit vivant, mais avec quatre marins tués et une quinzaine de blessés. 
Sa conduite jugée héroïque le racheta aux yeux de sa hiérarchie et il devint, en 1854 aide de camp de la reine Victoria, compagnon de l’ordre de Bath en 1855 et il se vit, en prime décoré par la France, alors alliée de l’Angleterre, de la Légion d’Honneur (avec le grade d’Officier). Même la Turquie se fendit d’une décoration pour ce courageux commandant qui se vit décoré de la Medjidie de la troisième classe, un ordre prestigieux de l’empire ottoman.

L’affaire hawaiienne était alors complètement oubliée, du moins officiellement (sauf à Hawaii...) et Paulet acheva sa carrière en apothéose : rear-admiral le 21 juin 1856, vice-admiral le 3 avril 1863, admiral le 20 mars 1866. Pas de doute, la bévue dans le Pacifique avait été gommée de ses états de service. Paulet prit sa retraite le 12 mars 1867 et décéda le 22 novembre 1879.

Paulet piégé par les Américains

Paulet, en prenant le pouvoir à Hawaii, avait interdit à tout navire de quitter l’archipel sauf pour des motifs purement commerciaux. Or les Américains, on s’en doute, virent d’un très mauvais œil un Anglais renverser Kamehameha, Anglais qui allait évidemment favoriser ses concitoyens au détriment des hommes d’affaires américains.
Il fallait donc prévenir les autorités américaines (sur la côte est) et aller à Londres protester énergiquement.

Le capitaine de l’USS Boston, s’il avait décidé de ne pas intervenir militairement, organisa en grand secret une réunion entre Judd, ministre de Kamehameha et un commerçant américain, James FB Marshall. De son côté, désireux de faire entériner sa prise de possession, Paulet souhaitait envoyer à Londres son représentant, Alexander Simpson. Pour cela, il réquisitionna un navire hawaiien, le Hoikaika, qu’il rebaptisa Albert, décidé à régulariser sa situation au plus vite. 

Dans un Honolulu alors très petite cité, tout se savait et Marshall vint trouver Paulet pour lui expliquer que ses affaires exigeaient qu’il reparte aux États-Unis (Paulet ignorant que Judd en avait fait un ambassadeur quasiment plénipotentiaire). C’est ainsi que Simpson, pour Paulet, et Marshall, pour les Américains, embarquèrent tous les deux sur l’Albert jusqu’à San Blas au Mexique. Le canal de Panama n’existait pas à l’époque : les deux hommes continuèrent leur route commune jusqu’à Vera Cruz où ils se séparèrent, Simpson poursuivant son chemin vers l’Angleterre tandis que rapidement, par bateaux et trains, Marshall arrivait à Boston pour informer son gouvernement du coup d’éclat et d’État de Paulet. 

Evidemment, côté américain, à travers la presse notamment, ce fut la consternation et la décision fut prise d’envoyer de suite deux bâtiments de guerre à Honolulu. Marshall repartit aussitôt l’alerte donnée et arriva à Londres le 30 juin pour y rencontrer le ministre américain en poste dans la capitale britannique, Edward Everett. Il se trouve que, hasard des calendriers, deux autres ambassadeurs hawaiiens séjournaient en France, à Paris, William Richards et Timothy Ha’alilo qui reçurent l’assurance que l’indépendance de Hawaii serait respectée, que Paulet le veuille ou non.

Parvenu à Londres, Simpson de son côté, ne fut pas accueilli à bras ouverts par les autorités. La prise de possession unilatérale de l’archipel hawaiien fut très mal acceptée et dans ce contexte, la menace d’une crise entre la Grande-Bretagne d’une part, les États-Unis et la France d’autre part, pesa de tout son poids dans la balance pour condamner l’initiative de Paulet.

Nous l’avons vu plus haut, l’arrivée des navires de guerre américains à Honolulu changea totalement les rapports de force ; Paulet fut désavoué par son propre amiral et tout se termina par un magnifique banquet sur l’un des navires américains. Mais sans la ruse de Judd et le dévouement de Marshall, rien n’aurait été possible aussi vite…

Déjà au temps de Vancouver

L’Histoire retiendra de cet épisode que par deux fois finalement, la Grande-Bretagne refusa de prendre le contrôle des îles Hawaii. Dans le cas de Paulet, le coup de force était indéfendable, mais bien des années plus tôt, Londres avait reçu la proposition de Kamehameha I, via l’explorateur George Vancouver, de prendre le contrôle de la grande île d’Hawaii dans un premier temps, qui aurait inévitablement abouti à la prise de contrôle de l’ensemble de l’archipel. Le 24 janvier 1794, Kamehameha, fort de la solide amitié et de la confiance qui régnait entre lui et Vancouver lui offrit sur un plateau la grande île qu’il contrôlait alors déjà totalement. 

Kamehameha avait en effet accepté l’idée de la cession de Hawaii à la couronne britannique, rassuré par le fait que les chefs locaux, dont lui bien entendu, conserveraient toutes leurs prérogatives, la Grande-Bretagne n’étant là que pour assurer un harmonieux développement de l’archipel en le protégeant des trafiquants de tout poil et des manœuvres d’autres puissances étrangères. 
Certes, le Britannique comprit vite que sa proposition de cession ne pouvait pas encore être étendue à toutes les îles de l’archipel. 
Mais le plus officiellement du monde, le 25 février 1794, Hawaii devenait solennellement une propriété de la Couronne. Après la prise de possession sur la HMS Discovery (navire de Vancouver), les couleurs d’Albion furent hissées sur la côte. Le 24 mars 1794, les bâtiments anglais mirent les voiles en direction de l’Amérique dans l’optique de rentrer au pays. Ce qu’ils firent le 2 octobre 1795.
Une fois à Londres, Vancouver comprit très vite que ses efforts ne seraient pas récompensés ; ni l’Amirauté ni le Parlement ni le roi n’accordèrent la moindre attention à cette annexion qui ne faisait certes pas partie de la mission du navigateur. Quelque peu désabusé et amer face à cette indifférence et à ce mépris, Vancouver rédigea le récit de son expédition, la plus longue de l’époque, et s’éteignit le 12 mai 1798 à Petersham (Surrey). Il n’avait que quarante ans. 

De son côté, Kamehameha attendit, en vain, l’assistance promise, Londres ne daignant pas entériner cette prise de possession pourtant éminemment stratégique dans le grand océan. 

Un an plus tard, Kamehameha reprit ses offensives jusqu’à conquérir toutes les îles de l’archipel hawaiien (l’unification totale se fit en 1810). 
Du moins la présence des couleurs anglaises sur Hawaii calma-t-elle un temps les ardeurs des capitaines peu respectueux des Hawaiiens. La crainte de représailles n’empêcha pas cependant le commerce des armes de très vite reprendre de plus belle...

Les Français aussi...

Kamehameha III, sous l’influence des pasteurs protestants américains, ne fit pas qu’aux seuls Anglais des petites misères, mais celles-ci étaient religieuses et ne portaient pas sur des affaires de terres. En juillet 1839, la frégate l’Artémise, réparée et remise en état à Papeete, commandée par Cyrille Laplace (qui venait d’imposer aux protestants extrémistes de la London Missionnary Society de cohabiter avec les prêtres catholiques jusqu’alors chassés de Tahiti), arriva à Honolulu. La situation, du fait des protestants américains, était pire qu’à Tahiti. Le catholicisme était interdit, les “ayatollahs” protestants imposant leur loi à tout l’archipel, au mépris des droits des Français et des convertis catholiques. Le 18 novembre 1837, le roi Kamehameha III, mal inspiré par les pasteurs l’entourant, promulgua même une ordonnance déclarant le catholicisme hors-la-loi.

Laplace ne fit pas dans la dentelle : sa frégate était très bien armée. Il lança un ultimatum au roi ; la France reconnaissait l’indépendance de son royaume mais exigeait un traitement correct des catholiques, de ses citoyens et de ses importations lourdement taxées. 

Face à la menace, Kamehameha céda de suite. Laplace, pour marquer le coup, fit défiler cent-vingt fusiliers marins et soixante marins en tenue le dimanche suivant pour assister à une messe donnée à terre dans une des résidences royales. Le 17 juillet, Laplace et le roi hawaiien signaient même un traité très favorable à la France pour faciliter ses importations. Le Français, avec fermeté, avait gagné sur toute la ligne…
Fin 1840, on comptait deux mille catholiques à Hawaii et la première cathédrale d’Honolulu voyait le jour en août 1843.
 
Les Français attaquent !
 
Quelques années plus tard, en août 1849, le démon de la revanche tenaillait toujours les protestants qui entendaient bien barrer la route définitivement aux Français et aux catholiques. Leur intolérance était totale et c’est en véritables dictateurs qu’ils avaient recommencé à régenter le royaume, entravant notamment les importations de vins et spiritueux français.

Arriva alors un amiral français, Louis François Marie Nicolas Legoarant de Tromelin (parfois orthographié Le Goarant), qui alla, pour sa part, bien plus loin que Laplace. Il jeta les ancres de ses deux navires, la corvette Gassendi et la frégate La Poursuivante, le 12 août 1849 dans le port d’Honolulu. Sommant Kamehameha de rétablir le droit et les accords passés en 1839, mais se heurtant à un mur d’indifférence, il engagea une action armée à terre et s’empara, dans l’après-midi du 25 août, du fort d’Honolulu, détruisant armes, canons et munitions. Les troupes françaises défilèrent dans les rues, mais jamais au grand jamais de Tromelin ne toucha au drapeau hawaiien. Il était là pour faire peur et ramener le roi à la raison, pas pour s’emparer de son royaume ; dans la foulée de la prise du fort, les militaires français s’emparèrent du local de la douane, de plusieurs bâtiments du gouvernement (au sein desquels ils procédèrent à des actes de pillage et de saccage), et saisirent même huit navires dans le port, dont le yacht personnel et privé de Kamehameha, qui fut envoyé à Tahiti et jamais rendu.

Dès le dimanche 26 août 1849, de Tromelin fit afficher dans tout Honolulu, rédigée en hawaiien, une proclamation adressée au peuple, proclamation dans laquelle il expliquait le but de son escale et dénonçait les menées arbitraires et anticonstitutionnelles des ministres du roi (les pasteurs protestants). Il rassura les Hawaiiens quant à ses intentions, son but n’étant que de voir le gouvernement local respecter le traité signé en 1839 avec Laplace. Le 5 septembre 1949, de Tromelin et ses troupes quittèrent les eaux du port d’Honolulu. Le roi avait cédé, mais il réclamait des dommages et intérêts qu’il ne reçut jamais....

Rédigé par Daniel Pardon le Vendredi 5 Novembre 2021 à 14:21 | Lu 1998 fois